Suspendus entre ciel et terre. Et même les entrailles de la Terre. Ici, l'expression n'est pas galvaudée, elle prend physiquement tout son sens. Nous sommes juchés sur une plate-forme rocheuse d'à peine 3 mètres de largeur sur 20 de longueur. À 3 500 mètres d'altitude. En surplomb des nuages d'où émergent à l'horizon les sommets volcaniques de la chaîne des Virunga, qui marque la frontière entre Rwanda et Congo. Ce n'est pas le manque d'oxygène qui coupe le souffle. Le spectacle est de ceux qu'on voit peu dans une vie.
...

Suspendus entre ciel et terre. Et même les entrailles de la Terre. Ici, l'expression n'est pas galvaudée, elle prend physiquement tout son sens. Nous sommes juchés sur une plate-forme rocheuse d'à peine 3 mètres de largeur sur 20 de longueur. À 3 500 mètres d'altitude. En surplomb des nuages d'où émergent à l'horizon les sommets volcaniques de la chaîne des Virunga, qui marque la frontière entre Rwanda et Congo. Ce n'est pas le manque d'oxygène qui coupe le souffle. Le spectacle est de ceux qu'on voit peu dans une vie. D'un côté : le vide. Le flanc de la montagne, d'abord très raide puis plus incurvé pour s'achever en pente douce sur les rives du lac qu'on distingue là-bas au loin, sous les brumes matinales. On devine aussi la ville anarchiquement posée entre les deux. Puis la voie étroite et abrupte qui nous a conduits jusqu'ici, au terme de sept heures d'une ascension épique à travers jungle et scories. Une redoutable randonnée. De l'autre : un à-pic de plus de 500 mètres. La vue plonge, vertigineuse, sur un autre genre de lac, infiniment plus impressionnant : le cratère du volcan Nyiragongo abrite le plus grand lac de lave en ébullition du monde. À ciel ouvert. C'est sur cet improbable promontoire qu'on a passé la nuit, dans des tentes igloo battues par un vent diabolique et des fumerolles saturées de soufre, mais assez solidement arrimées pour ne pas nous précipiter dans le gouffre. La nuit, le ballet incessant des explosions de magma rouge feu est plus prodigieux encore. Hypnotique. Infernal. Quelqu'un a eu l'idée saugrenue de lancer Dance on a Volcano à fond sur son smartphone. La nuit a été brève, inconfortable. Le lever de soleil nous cueille tout engourdis mais à peine repus de ce spectacle grandiose. On s'offre alors un tour du cratère en jouant les dahus pour jouir du panorama baigné par les lueurs de l'aube. La vue est à se damner, on aperçoit clairement les nombreux cônes volcaniques qui jalonnent la plaine jusqu'au lac Kivu et prouvent que la ville ne s'étend pas au pied du monstre, mais carrément sur ses flancs. Certains cratères émergent au c£ur des quartiers, l'un d'eux forme une colline au centre de cette cité de 800 000 âmes. Goma, la capitale du Nord-Kivu. La dernière éruption du Nyiragongo date de 2004, elle a coupé la ville en deux. Il en reste une immense coulée de lave sur laquelle les cabanes ont repoussé. Elle n'empêche pas les tshukudus, ces emblématiques trottinettes africaines omniprésentes, d'avancer cahin-caha, chargées de marchandises jusqu'au guidon. Ni la population de survivre dans un joyeux chaos. L'ascension du volcan est redevenue, toutes proportions gardées, l'une des attractions touristiques de cette magnifique région ravagée par près de vingt ans de guerre civile. Mais le Kivu est aujourd'hui en paix, le calme est revenu depuis plus de deux ans et la plupart des groupes belligérants ont été désarmés ou intégrés à l'armée nationale congolaise. Il reste certes, ici et là, quelques groupes rebelles isolés qui font encore parler d'eux. Mais Goma et ses alentours sont désormais sécurisés. Ainsi que la majeure partie du parc des Virunga, jadis repaire de groupes armés. Cette immense réserve naturelle qui couvre le flanc est du Congo depuis le Rwanda au sud jusqu'à l'Ouganda au nord fut longtemps connue sous le nom de Parc national Albert (Ier), sous le règne duquel elle fut inaugurée en 1925. C'est le deuxième plus ancien parc national du monde, après celui de Yellowstone aux États-Unis. Le premier d'Afrique. Et c'est un autre Belge qui en est aujourd'hui sinon le monarque, du moins le responsable. Lui aussi de sang royal. Emmanuel de Merode est l'un des héritiers de la célèbre lignée princière. Mais il ne doit qu'à ses compétences d'anthropologue d'avoir été nommé début 2008 directeur général de l'ICCN, l'Institut congolais pour la conservation de la nature, pour les Virunga. Cet anglophile de 40 ans formé au Kenya se bat depuis longtemps pour la préservation de la nature africaine, notamment contre les trafiquants de viande d'animaux sauvages et la déforestation. Il dirige aujourd'hui une petite armée de rangers congolais entraînés à l'américaine, extrêmement compétents et disciplinés, dont la mission principale consiste à entretenir et sécuriser les Virunga et leurs innombrables merveilles. En prêtant aussi main- forte à l'armée congolaise en dehors du parc, pour veiller à la tranquillité de la région. Objectif : favoriser le retour du tourisme dans les meilleures conditions possibles, dans cette région d'une richesse et d'une beauté qui n'ont rien à envier aux célèbres destinations safaris des pays voisins. " Pas une zone protégée au monde n'abrite une plus grande diversité d'espèces d'oiseaux, de mammifères ou de reptiles, affirme de Merode. C'est ici qu'ont été découverts les okapis et on en a encore photographié il y a peu. On trouve aussi trois types de grands singes : gorilles des montagnes, gorilles des plaines et chimpanzés. Sans parler des grands fauves, des éléphants, des buffles ou des hippopotames, même si leurs populations ont été décimées pendant la guerre. Dans les années 60, les Virunga, qui constituent l'épine dorsale du Rift Albertin, étaient une destination phare. "Il faudra un peu de temps pour qu'elle le redevienne. Même si elle le mérite vraiment. La région a accueilli près de 2 000 voyageurs étrangers l'an dernier. Son protecteur en chef espère tripler ce chiffre à court terme. Il construit même un (éco)lodge aux portes du parc, vue imprenable, pour les accueillir. Ouverture prévue en mai prochain. L'aube, le lendemain. Les premiers rayons du soleil illuminent la plaine infinie, coupée par les volcans posés sur l'horizon, où se mêlent toutes les nuances du vert. On distingue les contours de parcelles cultivées où travaillent des villageois. Et des prairies où paissent des troupeaux de zébus. Il n'est pas rare que les gorilles s'aventurent jusqu'ici. Nous avons dormi sous tente, encore, mais dans de vrais lits (!) cette fois, à la lisière entre la plaine et la forêt qui marque la limite du parc, au pied d'une montagne dont il escalade doucement les flancs. L'endroit s'appelle Bukima. Deux rangers nous servent de guides. Précédés par des pisteurs, suivis par des porteurs, nous pénétrons la jungle sur les traces des primates. Depuis les derniers massacres perpétrés par les rebelles il y a deux ans, les gorilles sont à nouveau protégés et commencent à repeupler la région. " On en a recensé 86, compte Martin, le guide. Trois familles se sont déjà habituées à la présence de l'homme. " Moins qu'au Rwanda voisin, où les visiteurs sont désormais si nombreux qu'il faut réserver plusieurs mois à l'avance. Ici, on est encore seul au monde. Peut-être plus pour très longtemps... La famille la plus nombreuse est celle des Kabiziri. Elle compte quatorze individus, dont un " silverback " (dos argenté), le mâle dominant, deux autres mâles, plusieurs femelles et des bébés. Nous les pistons dans la végétation touffue. Parfois à coups de machette. On progresse lentement, précautionneusement. Tous les sens aux aguets. Les gorilles bougent beaucoup. Il nous faudra près de trois heures pour les trouver. Jusqu'à tomber dessus nez à... naseaux. Ou dessous : l'un d'eux s'est carrément laissé choir de son arbre à nos pieds. Curieux. Pas effrayé. Nous, totalement subjugués. Domptés. Nous passerons une heure - le temps maximum autorisé pour préserver leur tranquillité - au milieu d'eux. À les regarder jouer, s'épouiller, grogner, dormir ou se fâcher. Sans jamais nous sentir menacés. Mais prévenus : si un mâle se montre agressif, surtout, ne pas s'enfuir. S'accroupir en baissant les yeux. Lui montrer qu'il est le patron. Qu'on lui est soumis. Là-dessus, aucun doute... On s'en souviendra longtemps. Le retour est joyeux. Et, déjà, nostalgique : on rêve d'y retourner. Au printemps, on pourra admirer d'autres groupes. Et puis les chimpanzés : après le volcan et les gorilles en deux endroits, depuis un an, leur coin sera à son tour rouvert au tourisme. Puis, progressivement, d'autres parties des Virunga. Si la paix dure, on se bousculera bientôt au portillon. Pour ces splendeurs et d'autres : le lac Kivu et les montagnes qui l'entourent, les célèbres alpages des Masisi, un peu plus au nord, dits la " Petite Suisse du Kivu "... Goma n'est qu'à trois heures de route de Kigali. Mais c'est encore un autre monde, au-dessous du volcan. Ou au-delà ? Carnet pratique en page 58.PAR PHILIPPE BERKENBAUM