La mode est donc entrée au musée - et dans l'échelle de fréquentation, toutes proportions gardées, elle bat des records, car, contrairement à l'art contemporain, elle est moins intimidante. Surtout si, ainsi exposée, elle fuit l'illustration pédagogique aux relents de naphtaline, qu'elle repousse les limites de l'exercice et offre différents niveaux de lecture - le bonheur est alors de prendre conscience des liens inextricables qui existent entre cette discipline et le monde qui l'entoure, de pallier l'éphémère lié aux saisons, de voir de tout près l'incroyable savoir-faire et de toucher du doigt ou presque le génie et l'avant-gardisme. Or, quand il s'agit de mode belge, personne ne niera qu'on en est à ce stade-là, sans chauvinisme malsain.
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La mode est donc entrée au musée - et dans l'échelle de fréquentation, toutes proportions gardées, elle bat des records, car, contrairement à l'art contemporain, elle est moins intimidante. Surtout si, ainsi exposée, elle fuit l'illustration pédagogique aux relents de naphtaline, qu'elle repousse les limites de l'exercice et offre différents niveaux de lecture - le bonheur est alors de prendre conscience des liens inextricables qui existent entre cette discipline et le monde qui l'entoure, de pallier l'éphémère lié aux saisons, de voir de tout près l'incroyable savoir-faire et de toucher du doigt ou presque le génie et l'avant-gardisme. Or, quand il s'agit de mode belge, personne ne niera qu'on en est à ce stade-là, sans chauvinisme malsain. Bozar et MAD Brussels placent donc l'été à l'ombre de la mode avec de la photo, de l'architecture, de la littérature, du cinéma et des expos, dans les vitrines de boutiques bruxelloises et entre les murs du Palais des beaux-arts. Avec ouverture des frontières et transversalité. Ainsi Bellissima trace L'histoire de cinq robes griffées haute couture italienne ; la créatrice rousse, sexagénaire et toujours punk Vivienne Westwood pose nue pour le photographe Juergen Teller ; l'écrivain Jean-Philippe Toussaint filme court The Honey Dress et écrit Les saisons, " guide littéraire du visiteur inspiré par la mode " ; l'artiste britannique Linder Sterling mêle dans la galerie Dépendance ses oeuvres aux archives privées de Maison Margiela Bruxelles, et Diane von Furstenberg célèbre le tout avec une édition limitée de sa Wrap Dress, dans un imprimé seventies baptisé Splatter Paint Multi Print. Ce festival Summer of Fashion n'existerait pas si la mode belge n'existait pas - ce n'était que justice de lui rendre hommage dans The Belgians, an Unexpected Fashion Story, à traduire par Les Belges, une histoire de mode inattendue. En un exercice " presque douloureux ", il aura fallu aller à l'essentiel, reconnaît Didier Vervaeren, commissaire de cette expo scénographiée par Richard Venlet, avec le parti pris " assez radical " de changer l'espace, grâce à un podium, un catwalk, dit-on dans le vocabulaire du secteur, qui traverse les murs pour ressortir ailleurs, en " une espèce de chemin dynamique ". Car il n'était pas question de " montrer des vieilles robes sur des mannequins ", des poupées en langage muséal, au contraire, mais faire découvrir, vulgariser au sens noble du terme, contextualiser, avec volonté pédagogique et, in fine, proposer une définition - elle ne sera pas catégorique mais mosaïque. Car à défaut d'y parvenir scientifiquement, mieux vaut tenter de s'en approcher au plus près via les créateurs qui font cette mode belge, lesquels ont tous développé une écriture singulière, sans jamais verser dans le show-off. Visite guidée non exhaustive avec le commissaire, mais à l'aveugle car, à trois semaines de l'inauguration, l'exposition Les Belges en est au stade du montage, les professionnels sont à l'oeuvre, habillant les poupées avec une dextérité de chirurgien, dans les règles de l'art. On ne manipule pas des vêtements, surtout s'ils ont quelques années de vol, sans prendre des gants. " La première salle est une petite mise en abyme de la belgitude, une entrée en matière amusante et amusée. Avec, dans ce cabinet de curiosités, un chapeau de Gille de Binche, un corset patriotique de la guerre 14-18, une oeuvre de Marcel Mariën, une dentelle de Fernand Khnopff, la cape Biche de Christophe Coppens, collection haute couture été 2005. J'ai essayé de faire des choix, en tout cas de trouver des pièces qui n'ont pas encore été montrées, telle la Canette d'or d'Ann Demeulemeester (1982) ou la veste-tapis-traîne de Nico Vandevorst, le frère d'Ann, en 1993, lors de son défilé de fin d'année à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers. Cette expo n'est pas un catalogue raisonné, mais les créateurs qui se trouvent ici font partie pour moi de ce surréalisme à la belge. " " Dans la plus grande salle, on a disposé une armée de silhouettes, trente-neuf poupées, pour dresser un panorama de la mode belge depuis la fin des années 60, en commençant par les pionniers, telles Ann Salens et Maggy Baum, puis ceux qu'on appelle les Six d'Anvers et leurs contemporains, dont Véronique Leroy, jusqu'à Anthony Vaccarello et Cédric Charlier. L'idée n'est pas forcément de vouloir défendre quoi que ce soit mais de présenter chronologiquement des créateurs qui ont apporté leur style, avec un travail fort et contemporain. Il a fallu réduire le nombre de poupées et choisir... La seule règle est que chaque personnalité présentée l'est avec une silhouette du début, c'est important de commencer ainsi véritablement l'expo, afin qu'elle ne soit pas un show-room ou un tumblr. Cette salle a une vocation pédagogique : la mode de chez nous n'a pas commencé avec les Six d'Anvers ni n'a fini avec eux. " " Certains créateurs sont intimement liés à leur collection, quand je pense à Ann Demeulemeester, je vois ses vêtements, pareil pour Diane von Furstenberg.... Elles ont un point commun avec Walter Van Beirendonck, Olivier Theyskens et Jean-Paul Lespagnard, c'est leur côté narcissique. Que nous explorons à travers le portrait de chacune de ces identités singulières. " " Dans cette grande salle divisée en deux sont exposés, sur buste Stockman, les travaux des étudiants de l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers, de La Cambre mode(s) à Bruxelles, de l'Académie de Sint-Niklaas et de Château Massart à Liège. Des étudiants remarquables, dans le sens où ils sont sortis du cadre. L'autre partie est consacrée à Martin Margiela. Son ombre plane d'ailleurs sur toute la manifestation. S'il y en a un qui devrait être nominé pour l'ensemble de sa carrière, c'est bien lui. Il est inclassable. Mais qu'il côtoie les écoles sous le titre "Laboratoire" était pour moi une évidence, par sa manière d'aborder les sujets très proches de la recherche imposée dans les écoles. Il est le précurseur de l'upcycling, même si le recyclage a toujours fait partie de l'histoire de la discipline, c'est lui qui a commencé à créer des pulls avec des chaussettes, certainement par manque de moyens, mais la récup', la transformation, il en a fait une signature. Par son vocabulaire, il a inventé la mode belge. " " Les créateurs de chez nous, plus que les autres, installent dès le début leur vocabulaire et, de saison en saison, ils tapent sur le même clou, cela donne dès lors une mode intemporelle. On le comprend en regardant cet abécédaire de l'univers de Raf Simons, A.F. Vandevorst, Jean-Paul Lespagnard, Dries Van Noten et Edouard Vermeulen pour Natan. Avec un parti pris : tenter de ne pas montrer de vêtements parce que leur univers est à ce point fort qu'il peut exister sans. " " L'idée est d'aller un peu au-delà de la mode, de montrer que nos créateurs collaborent aussi avec d'autres pour l'opéra, le théâtre, la danse, comme Dries Van Noten avec Rosas, Tim Van Steenbergen et la Scala de Milan ou Ann Demeulemeester qui habilla une vierge de l'église anversoise Sint-Antonius. " " Nos créateurs s'inscrivent aussi dans des réseaux internationaux, Raf Simons chez Dior en est l'exemple le plus incroyable. Il y a cinq ans, personne n'aurait imaginé cela. Ni le fait qu'il succède à John Galliano, lequel est désormais directeur artistique de Maison Margiela... Et si on était en train de tourner une page ? Cela permettra peut-être à toute une génération de s'affranchir de l'héritage des Six d'Anvers, qui est lourd pour les jeunes d'aujourd'hui, ils doivent avoir beaucoup de courage pour vouloir être différents. " " L'expo se termine avec le repositionnement de la mode belge, elle n'est plus aussi discrète, elle évolue et je crois qu'elle devient un peu bling-bling. Mais certains créateurs ont une réponse tout autre, plus écologique, politique et éthique, comme Bruno Pieters ou Eric Beauduin. " " Il ne fallait surtout pas que Les Belges soit nostalgique, voici donc une petite sélection de douze noms à suivre dans le futur, de Gioia Seghers à KRJST, en passant par Vêtements, Capara, Marc-Philippe Coudeyre ou les Filles à Papa. Le plus grand challenge dans cette expo, c'était son titre, parce qu'il n'y pas de définition de la mode belge. C'est assez incroyable que cela se soit passé ici, dans ce si petit pays, et qu'aujourd'hui l'envie de vouloir continuer soit toujours présente, vivante et passionnelle. Peut-être qu'il n'aurait pas été possible de monter une telle exposition il y a une décennie... La mode comporte des cycles et la théorie dit que, pour s'installer en tant que créateur, il faut dix ans. Nous avons aujourd'hui quarante à quarante-cinq ans de recul pour essayer d'analyser comment cela s'est passé, comment les choses se sont installées... Je viens d'ailleurs de comprendre pourquoi les Six d'Anvers sont devenus si incroyablement iconiques : ils ont tellement bossé, c'en est hallucinant, même si leur époque était plus propice, mais ils ont tout fait, dessiné des imperméables, travaillé sur des productions de mode... Et les écoles ont également fait beaucoup. Petit bémol concernant le futur : je crois que le réalisme a remplacé le surréalisme, le secteur a énormément changé, à cause notamment du contexte économique et de la mondialisation. Mais certains osent encore ruer dans les brancards, comme le collectif Vêtements. Grâce à cette nouvelle génération qui veut continuer à faire rêver, je me dis que le futur n'est pas tout à fait gris. " Summer of Fashion, Les Belges, une histoire de mode inattendue, une coproduction Bozar Expo et MAD Brussels, Palais des beaux-arts, 23, rue Ravenstein, à 1000 Bruxelles. www.bozar.be Du 4 juin au 13 septembre prochains. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON