D'ordinaire, les règles de bonne conduite imposent d'éteindre son portable à l'opéra. Pour l'immense majorité des quelque 1 800 spectateurs de cette salle tout habillée de bois clair à l'acoustique d'une pureté troublante, il n'est bien sûr pas question d'y déroger. A moins d'avoir pris place dans la loge située à droite de l'avant-scène, un cocon ultraconnecté ouvert aux twittos lors de chaque grande première. Ceux qui occupent ces sièges très convoités ne sont pas arrivés là par hasard : depuis le lancement en 2014 du projet #neverlandOF, dix internautes particulièrement actifs sur les principaux réseaux sociaux sont invités à poster leurs impressions sur le concert en direct. Nul besoin pour cela d'être un expert en opéra, bien au contraire. " Pour être choisi, seule compte l'originalité des tweets des participants à ce concours, détaille Simone Vairo, à l'origine de l'installation de ces " tweet seats ", de plus en plus populaires auprès des organisateurs de spectacles, au nouvel Opera di Firenze (OF). Ils ne doivent pas non plus être rédigés en italien. Notre but est de proposer un autre regard sur le genre musical, d'attirer un public plus jeune, aussi, qui sera davantage tenté de venir s'il a lu les impressions d'un non-spécialiste, rédigées dans un langage qui lui parle plutôt qu'une critique classique. " Ce soir d'octobre, l'initiative semble avoir porté ses fruits. La salle entière bruisse des murmures amusés d'une jeunesse joyeuse - sans être dissipée - venue en nombre (re)découvrir Cosi Fan Tutte. La mise en scène légère, signée Lorenzo Mariani, du chef-d'oeuvre de Mozart dans un décor fifties aux couleurs acidulées n'a rien d'intimidant. Les rires fusent, le plaisir est manifeste, organique même - le public, ici, n'a pas besoin de lire les surtitres pour suivre les récitatifs.
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D'ordinaire, les règles de bonne conduite imposent d'éteindre son portable à l'opéra. Pour l'immense majorité des quelque 1 800 spectateurs de cette salle tout habillée de bois clair à l'acoustique d'une pureté troublante, il n'est bien sûr pas question d'y déroger. A moins d'avoir pris place dans la loge située à droite de l'avant-scène, un cocon ultraconnecté ouvert aux twittos lors de chaque grande première. Ceux qui occupent ces sièges très convoités ne sont pas arrivés là par hasard : depuis le lancement en 2014 du projet #neverlandOF, dix internautes particulièrement actifs sur les principaux réseaux sociaux sont invités à poster leurs impressions sur le concert en direct. Nul besoin pour cela d'être un expert en opéra, bien au contraire. " Pour être choisi, seule compte l'originalité des tweets des participants à ce concours, détaille Simone Vairo, à l'origine de l'installation de ces " tweet seats ", de plus en plus populaires auprès des organisateurs de spectacles, au nouvel Opera di Firenze (OF). Ils ne doivent pas non plus être rédigés en italien. Notre but est de proposer un autre regard sur le genre musical, d'attirer un public plus jeune, aussi, qui sera davantage tenté de venir s'il a lu les impressions d'un non-spécialiste, rédigées dans un langage qui lui parle plutôt qu'une critique classique. " Ce soir d'octobre, l'initiative semble avoir porté ses fruits. La salle entière bruisse des murmures amusés d'une jeunesse joyeuse - sans être dissipée - venue en nombre (re)découvrir Cosi Fan Tutte. La mise en scène légère, signée Lorenzo Mariani, du chef-d'oeuvre de Mozart dans un décor fifties aux couleurs acidulées n'a rien d'intimidant. Les rires fusent, le plaisir est manifeste, organique même - le public, ici, n'a pas besoin de lire les surtitres pour suivre les récitatifs. Pourtant, Florence n'est certainement pas la première ville italienne pointée par les mélomanes et les amateurs d'art lyrique. Eclipsée de loin par Milan et sa Scala, la capitale toscane, qui a accueilli au cours de son histoire bien plus de peintres, de sculpteurs et d'architectes célèbres que de musiciens, reste écrasée par sa réputation méritée de musée à ciel ouvert. " La musique y a cependant toujours joué un rôle majeur, note Saverio Pacchioni, consultant culturel pour l'APPS (Associazione Partners Palazzo Strozzi) créée en 2006 dans le but de promouvoir Florence et d'en faire découvrir des aspects méconnus. L'opéra tel que nous le connaissons tous aujourd'hui est d'ailleurs né ici, en 1600, dans le Palazzo Pitti. " A l'époque, un groupe d'intellectuels - auquel appartenait entre autres le père de Galilée -, connu sous le nom de Camerata de Bardi, ambitionne de faire revivre le théâtre grec tel qu'il se pratiquait dans l'Antiquité. " Ou en tout cas l'idée que ces hommes s'en faisaient, ajoute Saverio Pacchioni. Soit un mélange de poésie et de musique, de chansons et de jeux d'acteurs. Ils opposent alors les choeurs, chantant en polyphonie des airs riches en émotions mais aux paroles peu compréhensibles, au travail du soliste qui se contente dans un premier temps de "réciter" du texte le plus clairement possible sur un accompagnement très simple. Ce nouveau style de chant parlé deviendra le "récitatif" qui rythme depuis les opéras. " En 1933, le chef d'orchestre et compositeur Vittorio Gui crée le Maggio Musicale Fiorentino, qui reste à ce jour le plus ancien festival de musique d'Europe après celui de Salzbourg. Jusqu'à l'ouverture de l'OF, en 2011, de nombreux concerts avaient lieu dans le mythique Teatro della Pergola, le plus ancien théâtre dit " à l'italienne " du pays, l'un des premiers à remplacer les gradins en pente inspirés de la tradition romaine par des étages de loges superposées. Construit au XVIIe siècle à l'initiative des membres de l'Accademia degli Immobili - un groupe de nobles florentins amoureux des arts désireux d'y organiser des représentations privées -, il sera ouvert au public en 1718 et produira les plus grands opéras de l'époque et des siècles qui suivront. " Le lieu est rapidement équipé d'une véritable salle des machines dotée de mécanismes ingénieux comme ce système de leviers capable de soulever une partie du plancher de la salle à la hauteur de celui de la scène, détaille Claudia Filippeschi, membre du centre d'études du théâtre. Très vite, on y organisera aussi des fêtes et des bals fastueux, et les familles des mécènes fondateurs possèderont leurs propres loges. " Désormais, le texte y est roi et, si la majorité des pièces sont jouées en italien, il arrive que des troupes étrangères s'y produisent dans leur langue maternelle. La ville doit beaucoup à tous ces mécènes qui ont autrefois contribué à faire d'elle la pépite qu'elle est devenue, mais la tradition ne s'est pas arrêtée, loin de là. De grandes maisons comme Salvatore Ferragamo et Gucci, fières de leur héritage florentin, y ont ouvert leur propre musée et soutiennent la Fondazione Palazzo Strozzi - un modèle de cogestion public-privé - qui organise plusieurs fois par an des expositions exclusives rassemblant des oeuvres venues du monde entier. Derrière les trois lettres d'OmA (pour Osservatorio dei mestieri d'arte), s'abrite un consortium privé de dix-huit banques locales oeuvrant à la promotion d'un artisanat de qualité, non seulement auprès des touristes étrangers qui visitent Florence mais aussi à l'international grâce au lancement d'un portail Amazon dédié au travail des artisans reconnus et même validés par un label " made in Italy ". Si l'on pense assez naturellement aux bijoutiers et aux pelletiers omniprésents dans la cité, le petit guide édité par OmA regroupe également des fabricants et restaurateurs d'instruments de musique, pour certains connus... jusqu'à la Maison Blanche, aux Etats-Unis. Cela fera bientôt trente ans que Jamie Marie Lazzara a ouvert son minuscule studio dans le centre historique de Florence. L'endroit ne fait pas plus de quelques mètres carrés, juste ce qu'il faut de place à cette Américaine de 56 ans pour fabriquer et assembler minutieusement les pièces qui composent ses violons. Formée à la prestigieuse école de Crémone, en Lombardie, - " nous étions quatre dans ma promotion, mon diplôme porte le numéro 226 ! ", rappelle-t-elle fièrement - elle travaille aujourd'hui pour les plus grands solistes. " Itzhak Perlman m'a commandé un instrument en 1993, se souvient-elle, émue. Il voulait une copie la plus précise possible du mythique Stradivarius Soil conçu par Antonio Stradivari en 1714. C'est avec mon violon qu'il a joué le 20 janvier 2009 lors de la cérémonie d'investiture de Barack Obama. Les Stradivari comme les Amati ou les Guarneri del Gesù sont des instruments tellement fragiles que la plupart des solistes préfèrent dans certaines circonstances jouer avec des copies à l'identique, notamment lors des concerts en extérieur. " Les murs qui entourent son établi sont recouverts de lettres de remerciements et de photos dédicacées. Rares sont les touristes qui osent pousser la porte - inutile d'imaginer repartir de là avec un violon ou un alto, le liste d'attente de Jamie est de plus de 18 mois et le prix moyen est de 12 000 euros... -, ils préfèrent l'observer et la photographier à l'oeuvre au travers de la minuscule porte vitrée. L'atelier des luthiers Paolo Sorgentone et Michele Mecatti, lui, se trouve à quelques centaines de mètres du nouvel opéra, à l'écart des déambulations des visiteurs de passage. Ici, les murs sont clairs, il flotte dans l'air une délicieuse odeur de bois - de l'épinette rouge, de l'étable ou du poirier, selon le type de pièce qui se trouve sur l'établi - fraîchement raboté au dixième de millimètre près. Ces deux anciens de Crémone produisent leurs violons à partir de plans " à l'ancienne ", comme le précise Michele. " La manière de fabriquer un violon n'a pas beaucoup changé depuis son invention ", assure-t-il. Comment expliquer dans ce cas la valeur des modèles sortis des mains des dynasties de luthiers italiens - des instruments rares qui sont souvent prêtés aux violonistes - et surtout la qualité incomparable des sons que l'on peut en tirer ? " Plusieurs théories circulent à ce sujet, commente Michele. Ainsi, les essences de bois étaient déjà les mêmes qu'aujourd'hui mais les troncs, qui voyageaient à même les fleuves, restaient parfois longtemps stockés dans de l'eau salée. Des expériences ont bien été faites pour tenter de reproduire l'effet de ces trempages prolongés mais rien de vraiment concluant n'en est sorti. " Pour cet artisan passionné, qui passe plusieurs semaines sur chacun des violons sortant de son studio afin d'en faire un objet répondant à la moindre envie de son futur propriétaire, la notion même de " son idéal " est relative. " Cela dépend des époques, des modes, du genre que vous jouez et même de la langue que vous parlez ", sourit-il. La petite musique de Florence peut d'ailleurs prendre aussi des accents nettement plus jazzy dès que l'on se rapproche de la cour de Le Murate, la vieille prison pour hommes transformée depuis 2011 en hub culturel alternatif prisé des étudiants - la fac d'architecture est à deux pas - et d'une faune bohème en quête d'une facette un peu moins lisse de la ville. L'endroit, il est vrai, n'a pas toujours été aussi accueillant que maintenant. Cet ancien couvent devenu maison d'arrêt avant de se métamorphoser en complexe multi-usages - il regroupe des logements sociaux, un " café littéraire " ou une agence de voyage - et rénové sous la houlette du starchitecte Renzo Piano, a vu défiler jusqu'en 1983 des prisonniers politiques et des opposants au fascisme avant de devenir un lieu de détention réservé aux " droits communs " réputés dangereux, souvent lourdement condamnés et soumis à un régime pénitentiaire extrêmement dur. Dans le centre d'art contemporain se nichant dans l'une des autres ailes du bâtiment, une partie des cellules réaménagées accueille désormais des artistes en résidence. Le dernier étage, conservé dans son jus, abrite de manière permanente le projet Nuclei signé Valeria Muledda. La plasticienne a récolté pas moins de 20 heures de matériel audio diffusé grâce à d'anciennes radios ou de vieux cornets de téléphone dans les couloirs et dans les douze cachots aussi minuscules que sordides. On peut y entendre des témoignages d'ex-prisonniers, mais aussi d'habitants du quartier évoquant l'influence de ces geôles sur la perception qu'ils avaient de leur environnement et sur la construction de leur identité. On devine aussi des bruits enregistrés dans la nouvelle prison de Sollicciano ou générés au fil de leur passage par les visiteurs de l'installation. D'autres sons tout aussi oppressants proviennent du frottement de 590 pierres - une par année d'" exploitation "... - ramassées par l'artiste dans Le Murate, qui s'est merveilleusement réinventé. Mais la mémoire digitalisée de son passé maudit ne tombera jamais dans l'oubli. PAR ISABELLE WILLOT