Comment filmer un homme qui jamais durant sa carrière ne se montra ? Il fallait le pari de la confiance, un apprivoisement mutuel, une construction partagée. Fort de son Dries, docu sur Dries Van Noten monté en 2017, l'Allemand Reiner Holzemer, épaulé par la productrice Aminata Sambe, donne à voir l'oeuvre de Martin Margiela, qui, pour la première fois, met lui-même des mots sur ses vingt ans de défilés, de collections, de révolutions. Car le créateur belge (Louvain, 1957), saisissant ce monde, l'entraîna à sa suite dans sa sensible esthétique, y imprimant son empreinte durablement. Dès la création de sa maison, dès son premier show en 1988, il inventa une silhouette où comptent l'attitude et le mouvement, le vêtement et le corps singulier qui l'habite. Vingt ans plus tard, et c'est par là que s'ouvre Martin Margiela in His Own Words, entamant ainsi l'histoire par la fin, il quittera sa maison, plus discrètement que jamais, c'était le 29 septembre 2008, après un défilé qui fila des frissons, comme chacun quasiment, et qui célébrait un joyeux vingtième anniversaire dans l'ignorance totale de ce départ sans adieu. Tout y était, l'inventaire détaillé de son vocabulaire, qui bouleversa la mode, n'hésitant pas à remettre en question ce qu'il détestait en elle. L'anonymat qu'il avait choisi comme étendard rendra plus acérés encore ses propos, ses propositions vestimentaires, voire sociétales. Dès lors comment penser un film sur cet homme-là en respectant son invisibilité ? Se concentrer sur sa voix, sur l'exactitude de ses phrases, sans paraphrases. Cadrer au plus près ses mains intranquilles, ses gestes calmes et précis qui en disent long quand il dévoile ses archives, recrée ses éblouissements. Sur une bande-son magistralement habillée par dEUS, les uns et les autres qui firent plus que le croiser se souviennent - de Jean Paul Gaultier au premier attaché de presse Pierre Rougier, ou à la journaliste du New York Times Cathy Horyn. Parmi ces témoins, cinq ont poursuivi hors champ, et pour nous, une conversation faite d'intime et d'analyses subtiles. Voici leurs confidences.
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Comment filmer un homme qui jamais durant sa carrière ne se montra ? Il fallait le pari de la confiance, un apprivoisement mutuel, une construction partagée. Fort de son Dries, docu sur Dries Van Noten monté en 2017, l'Allemand Reiner Holzemer, épaulé par la productrice Aminata Sambe, donne à voir l'oeuvre de Martin Margiela, qui, pour la première fois, met lui-même des mots sur ses vingt ans de défilés, de collections, de révolutions. Car le créateur belge (Louvain, 1957), saisissant ce monde, l'entraîna à sa suite dans sa sensible esthétique, y imprimant son empreinte durablement. Dès la création de sa maison, dès son premier show en 1988, il inventa une silhouette où comptent l'attitude et le mouvement, le vêtement et le corps singulier qui l'habite. Vingt ans plus tard, et c'est par là que s'ouvre Martin Margiela in His Own Words, entamant ainsi l'histoire par la fin, il quittera sa maison, plus discrètement que jamais, c'était le 29 septembre 2008, après un défilé qui fila des frissons, comme chacun quasiment, et qui célébrait un joyeux vingtième anniversaire dans l'ignorance totale de ce départ sans adieu. Tout y était, l'inventaire détaillé de son vocabulaire, qui bouleversa la mode, n'hésitant pas à remettre en question ce qu'il détestait en elle. L'anonymat qu'il avait choisi comme étendard rendra plus acérés encore ses propos, ses propositions vestimentaires, voire sociétales. Dès lors comment penser un film sur cet homme-là en respectant son invisibilité ? Se concentrer sur sa voix, sur l'exactitude de ses phrases, sans paraphrases. Cadrer au plus près ses mains intranquilles, ses gestes calmes et précis qui en disent long quand il dévoile ses archives, recrée ses éblouissements. Sur une bande-son magistralement habillée par dEUS, les uns et les autres qui firent plus que le croiser se souviennent - de Jean Paul Gaultier au premier attaché de presse Pierre Rougier, ou à la journaliste du New York Times Cathy Horyn. Parmi ces témoins, cinq ont poursuivi hors champ, et pour nous, une conversation faite d'intime et d'analyses subtiles. Voici leurs confidences. A quoi ressemblent vos souvenirs de Martin Margiela ? Ce fut pour moi une grande décision d'aller habiter à Paris en 1989, mais la puissance attractive de cette ville était si grande que cela ne pouvait en être autrement. Grâce à Martin, ce fut plus facile, il y vivait et nous nous voyions souvent, même en dehors du showroom. Avec le temps, notre amitié a grandi et je chéris ces instants-là, qui ressemblent à des diamants. Il m'a appris à être moi-même. Et ce qui me vient à l'esprit quand je pense à lui, c'est sa manière d'être à ce qui est humble, un peu perdu ou caché ou si imparfait. C'est touchant de voir comment, à travers son regard, cela devient beau, plein de respect et lié à des émotions. En quoi pour vous a-t-il marqué l'histoire de la mode et du vêtement ? Martin est totalement engagé et il a ce talent de tirer tout vers le haut, avec tendresse, à sa façon, tellement unique. Il ose et il jongle constamment avec les idées, et pas seulement en mode. Je laisse aux experts le soin d'expliquer son travail, moi je le trouve juste superbement émouvant. A quoi ressemblent vos souvenirs d'alors ? Des souvenirs joyeux d'une période de ma vie où nous étions tous en découverte, en recherche dans nos domaines respectifs. Un sentiment de liberté et d'audace. J'ai eu la grande chance de défiler à plusieurs reprises pour Martin. Les lieux étaient toujours incongrus, les vêtements inattendus et spéciaux, le maquillage puissant. Il y avait de la musique, une foule avide, beaucoup d'émotions multiples. J'étais une jeune comédienne et c'était un drôle de rôle pour moi, je ne connaissais pas ce monde et la mode telle qu'il la pratiquait m'amusait énormément. A parler de lui pour les besoins du film, devant la caméra de Reiner Holzemer, qu'est-il remonté à la surface de ce passé ? Et est-ce vraiment du passé ? C'était agréable de parler de Martin et comme ce film fait suite aux deux très belles expositions qui ont eu lieu, j'avais déjà traversé le choc de redécouvrir son travail et d'en ressentir la cohérence et la puissance obstinée. Les habits de Margiela que j'ai font toujours partie de mon quotidien, ce n'est donc jamais devenu du passé. A vos yeux, en quoi a-t-il marqué l'histoire ? Il a un regard précis qui allie une inventivité qui rebondit sur chaque détail du vêtement et de l'usage qu'on pourrait en faire. Il est d'une grande poésie dans ses détournements et ce faisant, il offre à celles et ceux qui portent ses habits une insolence jamais vulgaire, une liberté qui vous rend belle au sens noble du terme, au sens d'un éveil de l'intelligence et de l'audace. Que faisiez-vous aux côtés de Martin Margiela ? Nous avons organisé les défilés de Martin de 1999 à 2009. Facilement trente à quarante défilés et présentations pour l'Homme, la Femme et l'Artisanal. Chacun avait son histoire particulière. Je me souviens notamment du défilé printemps-été 2006. Sans nous expliquer pourquoi, avant le show, il avait demandé deux congélateurs, il s'agissait en réalité de conserver les bijoux en glace qu'il avait créés. Ce défilé fut complexe pour son équipe en backstage, affairée à trouver le moment exact pour mettre les bijoux sur les mannequins afin qu'ils aient suffisamment fondu, coulé sur la peau et délicatement teint les vêtements. Ceci sans pour autant que cela ne brûle les mannequins ou ne soit trop fondu. Un exercice à la fois précis et poétique. Quand il vous a été proposé de participer à la construction de ce documentaire, avez-vous répondu d'emblée " oui " et pourquoi ? J'ai immédiatement répondu présent ! A mon sens, ce documentaire avait besoin d'exister. Au-delà du plaisir que j'ai ressenti à partager les souvenirs qui sont les miens, ce film permet d'apporter un éclairage sur Martin, sur sa remarquable influence. A nous tous mais aussi aux nouvelles générations, qui n'ont pas nécessairement, ou très peu, connu son travail. En quoi a-t-il marqué l'histoire de la mode et du vêtement. Et la vôtre ? Il a marqué la mienne sans aucun doute. J'ai rencontré un personnage hors normes, humble, précis mais aussi amical. Une personne qui m'a appris à me calmer ( rires) - lui qui était toujours d'un calme olympien. Il a apporté un certain recul au monde de la mode, et cela sans la volonté de le faire pour se différencier mais en étant sincèrement fidèle à sa manière de penser. Son travail était fait de sublimes évidences. Martin a été au début des années 90 ce que les Japonais furent au début des années 80, en ce sens qu'il a changé la silhouette, la morphologie de la femme. Ceci a été notamment reflété sur son travail de confection au niveau des épaules très menues ou son jeu de contraste sur des pièces XXXXL, son inspiration ultra-oversize. Et ce avant tout le monde. Son influence et son inspiration vivent avec nous et pour longtemps. Son influence est une influence de fond - perceptible sur beaucoup de collections aujourd'hui. Martin appartient au passé, au présent et à l'avenir. A quoi ressemblent vos souvenirs de Martin Margiela ? Ce fut une période très intense pleine d'énergie positive. Martin arrivait à transmettre sa vision créative. Et à motiver ceux qui l'entourent. Jamais je n'ai regretté d'avoir passé ces vingt ans à ses côtés et quasiment un quart de siècle dans la maison qui porte son nom. Et bien sûr je me souviens du nuage de patchouli qui l'entourait toujours - on sentait quand il était arrivé... En quoi, pour vous, le créateur et l'homme ont-ils marqué l'histoire ? Dès la création de sa maison, il avait une vision très claire, forte et distincte. Il ne s'agissait pas seulement de collection innovante mais d'un univers, réfléchi et étudié dans les moindres détails. Basé sur toute une panoplie de codes marquants, qui se sont élargis avec l'évolution de la maison - une Femme/des Femmes Margiela se sont retrouvées dans ce qui est devenu non seulement un style mais aussi un état d'âme. Le défi était d'exister dans le " système de la mode " mais toujours en cherchant comment répondre aux " règles " de façon alternative et créative. Etonner, être différent, avec une idée d'exclusivité. Ne pas répondre à un marché mais intriguer et attirer par l'inattendu. Je retiens aussi cette détermination avec laquelle Martin a poursuivi son but et réalisé ce qu'il voulait : proposer un message fort, trouver une façon de partir pour se permettre une autre vie, avoir le courage de le faire au moment où l'idéalisme avait perdu sa place et dire : " Je me retire. " Comment, orpheline de ce studio, de cet homme, de ce travail, avez-vous trouvé l'énergie pour continuer à créer ? Plus qu'orpheline, je me considérais comme héritière par destin peut-être... Cela m'est tombé dessus. J'avais en moi cette sensation de devoir protéger quelque chose de cet idéalisme, de cette vision singulière. Je voulais prouver que cette idée d'anonymat, avec une équipe solide aux codes identifiés, pouvait continuer dans la création tout en essayant d'évoluer. Je pensais pouvoir trouver un équilibre entre satisfaction économique et image de marque radicale. Cette période de huit saisons sans Martin, malgré les difficultés, dans un rôle de " directrice artistique ", tout cela fut un défi énorme. Mais le plus grand des défis, qui était de convaincre Renzo Rosso ( NDLR : président du groupe OTB, qui racheta la majorité des parts de Maison Margiela en 2002) de ce chemin " alternatif " et courageux, n'a pas abouti... Qu'avez-vous réalisé à ses côtés ? J'ai monté deux expos avec Martin lui-même. La première, en 2008, une rétro sur la maison, à l'occasion de ses 20 ans. Nous avons gardé le contact et en 2017, je lui ai proposé une expo sur la période durant laquelle il avait été directeur artistique d'Hermès, qui a ensuite voyagé à Paris et Stockholm. Ce fut un face-à-face intense. Nous avons beaucoup parlé, Martin est attentif à chaque détail. La juste formulation, la poésie de la langue comptent vraiment. Il est rigoureux quant à ses choix, mais sincèrement intéressé par les opinions de ceux avec qui il travaille. C'est passionnant, cette ligne de force caractéristique de Maison Martin Margiela, l'importance d'une équipe et sa puissance de travail, l'absence de vaines paroles et de stratégie marketing, mais un vrai partage et une appartenance à la manière dont il créait. Quelle empreinte a-t-il laissée ? Quand je regarde, en ce temps de coronavirus, les thèmes, les problèmes et les défis qui occupent le monde de la mode, je constate que Martin s'en préoccupait il y a plus de vingt ans. Je pense au travail collectif, au développement de la conscience communautaire, au recyclage et l'upcycling qu'il pratiqua très tôt. Il a questionné le système de la mode et n'a cessé de dénoncer l'extrême accélération qu'elle a connue ces dernières décennies. Avec ténacité, il s'est arrimé à sa vision, avec sa partenaire en affaires, Jenny Meirens. Ils en ont payé le prix, de n'avoir rien concédé à la pression, à l'extrême commercialisation et à la croissance pour la croissance. Ils étaient sans doute trop tôt, cela s'appelle être visionnaire. Ils n'ont pas changé le système mais ils ont planté les graines du changement. Et en tant que directrice d'un musée, je trouve vital que l'oeuvre de Martin soit mise en exergue afin qu'elle puisse inspirer les générations suivantes.