Quand le soir tombe sur le fleuve, Kuching prend une couleur sépia. A bord d'un sampan, on oublie vite la pub Coca-Cola qui orne la frêle embarcation pour remonter les flots et le temps. Dans la chaleur moite d'une jungle que l'on sent proche, à l'ombre des flamboyants, des palmiers à tronc rouge et des hibiscus, se nichent des maisons traditionnelles en bois, une mosquée aux dômes dorés, une vieille forteresse, le fort Margherita, et l'ancienne demeure des rajas, le palais Astana. On comprend que la capitale de Sarawak, un des deux Etats malais de Bornéo, ait inspiré à Somerset Maugham plusieurs de ses nouvelles, dont Le Sortilège malais. Kuching (" chat " en malais), au charme et à la beauté surannés, revendique son passé romanesque : pendant plus d'un siècle, l'Etat...

Quand le soir tombe sur le fleuve, Kuching prend une couleur sépia. A bord d'un sampan, on oublie vite la pub Coca-Cola qui orne la frêle embarcation pour remonter les flots et le temps. Dans la chaleur moite d'une jungle que l'on sent proche, à l'ombre des flamboyants, des palmiers à tronc rouge et des hibiscus, se nichent des maisons traditionnelles en bois, une mosquée aux dômes dorés, une vieille forteresse, le fort Margherita, et l'ancienne demeure des rajas, le palais Astana. On comprend que la capitale de Sarawak, un des deux Etats malais de Bornéo, ait inspiré à Somerset Maugham plusieurs de ses nouvelles, dont Le Sortilège malais. Kuching (" chat " en malais), au charme et à la beauté surannés, revendique son passé romanesque : pendant plus d'un siècle, l'Etat de Sarawak fut gouverné par une dynastie de Britanniques, les Brooke, surnommés les " rajas blancs ". De Kuching, l'exploration commence. Avec nous, Nick, devenu guide pour voyageurs épris de littérature et d'aventure, rêvant de la jungle, la vraie, telle qu'on la fantasme depuis l'enfance, d'orangs-outans et de coupeurs de têtes... qu'on se rassure, ils sont aujourd'hui totalement assagis ! Pour les rencontrer, il faut faire quatre heures de route afin de rejoindre Batang Ai, près de la frontière indonésienne. On grimpe alors dans une pirogue qui file sur l'eau sombre et chaude de la rivière Lemanak, bordée d'une végétation luxuriante, et surplombée par des long-houses, ces longues maisons sur pilotis où les Iban tentent de conserver leur mode de vie ancestral. Les Iban appartiennent à la famille des Dayak, une ethnie qui représente 39 % de la population de Sarawak. Au bout d'une heure, on accoste au village de Mengkak, et c'est le chef en personne qui nous invite à monter les étroites marches d'un tronc encoché pour accéder à la longhouse : cette maison communautaire en bois abrite 37 familles. La véranda est l'espace commun, et les portes alignées le long du mur ouvrent sur le logement de chaque famille. A moins de 40 kilomètres de Kuching, ouvrant sur la mer de Chine, s'étend le Parc national de Bako, le plus ancien du pays. On le rejoint par speed boat depuis la plage de Damaï, accompagné, si on a de la chance, par des dauphins Irrawaddy au corps laiteux ou rosé. Dès que l'on pose le pied sur la rive, des macaques surexcités et filous cherchent à faire un mauvais coup. Le trek commence par la traversée de passerelles lancées au-dessus de la mangrove : un paysage étrange de palmiers immergés, où de minuscules crabes bleus et des mud skippers, petits poissons rampant sur leurs deux nageoires, passent d'une mare à l'autre. Une simple pancarte, " Telok Paku Trail ", et l'on s'enfonce dans la jungle : une heure de marche pour parcourir les 800 mètres de ce trek, pourtant le plus facile de Bako. Dès les premiers pas, la moiteur, le bruit lancinant des criquets, l'enchevêtrement de racines, ficus, fougères, lianes étourdissent. Nick pointe du doigt un lézard engourdi, un serpent vert fluo, une fleur carnivore pansue, sait quelle liane empoisonne et quelle autre abreuve, quel trio de plantes stoppe le venin. Sur le chemin du retour, le bateau se faufile dans la mangrove. Quand les lucioles commencent à scintiller dans les palétuviers, il est l'heure de stopper les moteurs et de sortir les lampes torches pour débusquer un autre animal totem de Sarawak : le crocodile d'eau salée. Les faisceaux balaient longtemps les rives de la mangrove avant que deux yeux rouges percent l'obscurité. C'est une belle bête de 3 mètres qui plonge sous une racine. Le silence se fait. Ici, on ne moque ni n'insulte un crocodile : " Les Iban le vénèrent. Lui manquer de respect, c'est condamner un membre de sa famille, même dans plusieurs générations, à être dévoré ", prévient Nick. Il fait nuit noire, une brume fantomatique recouvre la mer tandis que le speed boat vole au-dessus des vagues. Au loin, seul un feu sur la plage éclaire la côte encore sauvage. Mais pour combien de temps ? Anne Tasca