Alost, vendredi 28 juillet dernier. L'horloge du stade de football indique 19 heures. Sur la pelouse d'un vert soyeux, des joueurs en survêtement s'échauffent ballon au pied. Enfin, " s'échauffent ", façon de parler, car la température flirte encore avec les 30 °C en ce début de soirée.
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Alost, vendredi 28 juillet dernier. L'horloge du stade de football indique 19 heures. Sur la pelouse d'un vert soyeux, des joueurs en survêtement s'échauffent ballon au pied. Enfin, " s'échauffent ", façon de parler, car la température flirte encore avec les 30 °C en ce début de soirée. Sous les yeux des quelques centaines de spectateurs déjà massés dans les gradins supérieurs, l'équipe locale de Eendracht Alost, un club de deuxième division, exécute une chorégraphie parfaitement millimétrée. Un ballet viril, rythmé par le claquement des ballons en cuir fouettés sans ménagement. A l'autre bout du terrain, leurs adversaires du jour, les Italiens du F.C. Fossombrone, livrent une prestation semblable, mais sur un tempo plus lent. On se regarde, on se jauge, on s'ignore ostensiblement avant d'en découdre. Autant les Brabançons s'attellent à la tâche avec rigueur, autant les Italiens affichent une nonchalance toute latine. Deux tempéraments. Et deux looks aussi. Sobre et standard pour les sociétaires drapés dans leurs équipements noirs constellés de publicités de commerces du coin ; graphique et stylisé pour les visiteurs italiens moulés dans des maillots blancs seyants sur lesquels ondulent de grands cercles bleus. Effet hypnotique garanti ! Les amateurs de foot - et de mode - auront reconnu au premier coup d'£il la patte du créateur belge Dirk Bikkembergs. L'ancien mousquetaire des Six d'Anvers est " le " monsieur football de la mode depuis qu'en 2001 il s'est converti au ballon rond. Au point d'ailleurs de racheter, l'an dernier, le club amateur de la petite ville italienne, Fossombrone, où est implantée son usine. Cette équipe est devenue à la fois une vitrine et un laboratoire - c'est avec l'aide des joueurs qu'il a par exemple mis au point ses premières chaussures de foot, les Bix. Un virage a priori glissant pour un styliste haut de gamme, mais qui allait propulser dès 2003 une carrière déjà jalonnée de distinctions prestigieuses (notamment la Canette d'or en 1985). Et donner du même coup un nouveau souffle à son penchant pour les coupes sévères, sans doute hérité de son père, un ancien militaire de carrière. Depuis cette époque, sa première ligne, baptisée Dirk Bikkembergs sport couture, vit donc au rythme de la foot attitude. Ce sont même des joueurs professionnels et amateurs qui défilent pour le créateur, rendant encore un peu plus atypique son univers. Quand on parle du loup... Le voici justement qui déboule sur le bord du terrain. Difficile de le rater. Et pas seulement à cause de sa grande taille. Cheveux poivre et sel en brosse, lunettes de soleil, polo noir, jeans délavé et mocassins rouges, Dirk Bikkembergs fait davantage penser à un plaisancier qui s'apprête à embarquer sur son voilier qu'à un supporter de football. Sans quitter ses lunettes, il s'entretient un instant avec ses lieutenants avant de nous rejoindre dans la tribune VIP. On nous a mis au parfum, l'homme est d'humeur imprévisible. De fait, d'entrée de jeu, il met son vis-à-vis à l'épreuve, tente de le déstabiliser en lui lançant quelques piques plus malicieuses que méchantes. " Pas de stress ", se dit-on. C'est sans doute un jeu. Ou plus probablement un écran de fumée destiné à masquer une timidité à fleur de peau. Les premiers échanges glissent sur l'écume de la banalité. Mais laissent néanmoins un sentiment étrange. Il est là et en même temps on le sent ailleurs. Ce qui nous amène à lui demander s'il aime ce sport auquel il a lié son destin. " Le football, c'est avant tout un outil, lâche-t-il. Le plus puissant de tous. Quelle autre activité suscite autant de passion ? " Et de lever les bras vers les gradins d'où s'élève justement, comme pour lui donner raison, une clameur sèche comme un roulement de tambour. A l'abri de ses verres fumés, Dirk Bikkembergs jubile... Sa reconversion au football serait-elle donc purement tactique ? " Ce n'est pas une banale opération marketing, je fais ce que j'aime, en y mettant tout mon c£ur ", rétorque-t-il. Soit. Mais ne laisse-t-il pas sous-entendre qu'il a opté pour cet opium du peuple avant tout pour ses vertus hallucinatoires ? " C'est clair que je ne travaille pas pour un musée, nuance-t-il. La mode, c'est un business. Et si je veux vendre quelque chose, je dois offrir un produit que les gens ont envie de porter. " D'ailleurs, si c'était à refaire, il referait exactement la même chose. " Je suis heureux, confie-t-il tout sourire. Je n'ai pas l'impression de travailler. C'est comme si j'étais tout le temps en vacances. Et en plus je gagne de l'argent pour ça. Que demander de plus ? " Sur ce, il se met à fredonner pour lui-même une chanson de variété entraînante. Il nous avouera un peu plus tard qu'il a les oreilles très indulgentes. " J'écoute de la musique mégacommerciale. J'aime tout ce qui figure dans le hit-parade. " Ce qui ne l'empêche pas à l'occasion de se rincer les oreilles avec du classique ou de la musique lounge. " Tout dépend du moment et de mon humeur. " Mais revenons au foot. Si on a bien compris, le créateur n'a pas d'affinités particulières avec ce sport mais a pris la mesure de la fascination qu'il exerce sur les gens. " J'étais à Berlin pour la finale de la Coupe du monde, embraie-t-il. C'était phénoménal. Quand on pense que deux milliards de personnes étaient rivées à leur téléviseur. Le football est plus fort que la musique ou la politique. Je pourrais trouver mon inspiration ailleurs, mais je ne susciterai jamais la même passion. " Sur ces entrefaites, le match a commencé. Chaque action du F.C. Fossombrone est ponctuée de commentaires enjoués de la part de Dirk Bikkembergs. Cet homme est fascinant. Il a l'air de s'amuser, mais pas des mêmes choses qu'un supporteur lambda. Il rit de la comédie humaine qui se joue sous nos yeux et dans notre dos. L'impression initiale se confirme : il est à la fois dedans et dehors. A la fois spectateur et meneur de jeu. Un peu comme s'il officiait comme metteur en scène de sa propre existence. Les joueurs et les spectateurs ne seraient en somme que les figurants d'un scénario que lui aurait chuchoté une voix venue de l'au-delà. De la quatrième dimension, on passe même à la cinquième quand il nous raconte, toujours avec ce ton détaché qui pourrait laisser croire qu'il nous mène en bateau, comment il a eu la révélation que son avenir professionnel allait subitement se dégager. " En 1997, un astrologue m'a annoncé que ma carrière décollerait à partir de l'été 2003 et qu'elle prendrait, jusqu'à la fin de ma vie, une dimension que je ne peux même pas imaginer. En juin 2003, c'était parti, comme si quelqu'un avait poussé sur un bouton... Je ne mens pas, la cassette de cette prophétie se trouve dans mon coffre-fort. " Soufflé par une puissance divine ou pas, une chose est sûre, Dirk Bikkembergs a eu le nez fin. " Au début, j'ai essuyé beaucoup de critiques, relève-t-il. Mais j'ai continué, j'étais persuadé d'aller dans le bon sens. " A voir aujourd'hui comment les marques les plus prestigieuses tentent de s'acoquiner avec les stars du ballon rond, on comprend sa démarche et son enthousiasme. Il est quand même le premier à avoir réussi la jonction entre des univers hyperglamour, tous deux puissants vecteurs de rêves et de fantasmes. Et tout ça, en conservant sa crédibilité d'un côté, et en l'imposant de l'autre. Une stratégie payante : le nombre de points de vente dans le monde est ainsi passé de 500 à 1 200 au cours des trois dernières années... " Je fais les choses comme je le sens, glisse-t-il. Je ne cherche pas à éviter la peur. Quelqu'un qui a peur ne fait rien. " Après le Dirk Bikkembergs mystique, voici le Dirk Bikkembergs philosophe. Morceaux choisis : " Je suis jaloux de moi- même. " Ou encore : " Qu'est-ce que les gens en ont à foutre de ma tête. C'est le football qui fait réfléchir le public. " Mais aussi : " Mes yeux ont toujours faim. Ils doivent voir tout le temps. " Mégalo ? Excentrique ? Oui et non. Certes, il cultive un côté extravagant. A l'image de son appartement londonien qui ressemble à une salle de fitness, avec miroirs, appareils de musculation et tout le bataclan. Mais ce vernis ne peut masquer sa nature profonde, qui le porte vers la franchise et la simplicité. Dirk Bikkembergs fait en quelque sorte penser à un illusionniste qui termine ses représentations en expliquant ses tours de magie. Il reconnaît ainsi sans fausse pudeur que s'il vit dans une salle de gym, ce n'est pas pour faire croire qu'il est sportif mais juste parce qu'il apprécie le sentiment de puissance et de bien-être que dégage cet environnement. Il ne court d'ailleurs ni les honneurs ni les soirées mondaines. Ses amis et l'anonymat d'un petit restaurant, italien de préférence, ou d'un club pas trop bruyant lui suffisent. A la réflexion, on se dit qu'il a surtout trouvé le filon pour vivre sa vie comme il l'entend, sans trop se prendre la tête. Ce qui est finalement un peu le but de tout le monde... Avant de le quitter, il nous gratifie d'une dernière pensée, pour la route : " Je suis mon c£ur, pas mon compte en banque. " Ce soir encore, le spectacle était autant dans les gradins que sur le terrain. Passé le quart d'heure d'observation, on a découvert un personnage attachant, pince-sans-rire et qui ne se prend pas du tout au sérieux... Pour la petite histoire, son équipe a perdu. Ce qui n'a pas l'air de l'affecter plus que ça. Il est vrai que dans la victoire comme dans la défaite, les gens éprouvent des émotions fortes. Et c'est finalement la seule chose qui compte à ses yeux. Tiens, justement, le voilà qui retire ses lunettes d'aviateur et révèle enfin ses prunelles. Dirk Bikkembergs se serait-il un peu dévoilé ? Laurent Raphaël