On avait voulu rencontrer Bouchra Jarrar dans son atelier, les mains dans le cambouis, à préparer sa deuxième collection qu'elle présente le 5 juillet lors des défilés de la haute couture à Paris, en tant que membre invité, parrainée par Monsieur Lesage, brodeur et Valérie Hermann, p.d.-gère de la maison Saint Laurent - les fées se sont penchées sur son berceau. Elle avait ri : d'atelier, elle n'en a guère. Juste une grande pièce qui fait office de salon-cuisine-bureau, dans une bichromie noir et blanc, et deux bustes Stockman sur lesquels elle architecture ses robes parfaites. En écoutant en boucle le dernier disque de Françoise Hardy, " c'est une obsession ".
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On avait voulu rencontrer Bouchra Jarrar dans son atelier, les mains dans le cambouis, à préparer sa deuxième collection qu'elle présente le 5 juillet lors des défilés de la haute couture à Paris, en tant que membre invité, parrainée par Monsieur Lesage, brodeur et Valérie Hermann, p.d.-gère de la maison Saint Laurent - les fées se sont penchées sur son berceau. Elle avait ri : d'atelier, elle n'en a guère. Juste une grande pièce qui fait office de salon-cuisine-bureau, dans une bichromie noir et blanc, et deux bustes Stockman sur lesquels elle architecture ses robes parfaites. En écoutant en boucle le dernier disque de Françoise Hardy, " c'est une obsession ". Sur le plancher de bois brun, Bouchra Jarrar a posé une table à tréteaux, un grand panneau où se succèdent comme sur un catwalk des silhouettes en construction, des photos qu'elle a prises elle-même, afin de " commencer à raconter l'histoire et garder la cohérence, pour une lecture claire ". Epinglé sur la porte, un échantillon de tissu doré, le nouvel éclat qu'elle a voulu pour sa collection numéro 2 en devenir. On sonne, une livraison, elle s'exclame " Ah ! Ce sont mes échantillons de maille, super ", les doigts lui brûlent, mais elle s'interdit de décacheter le colis. " Je ne l'ouvre pas, sinon je vais commencer à travailler. " Or, là, elle a tenté de se poser pour parler d'elle, de ce métier, de son trajet en ligne droite, plus qu'il n'y paraît au premier abord - la rigueur et l'exigence comme moteur. Son petit appartement parisien du XIVe arrondissement baigne dans une belle lumière, c'est le troisième étage sans vis-à-vis qui veut ça. Elle reconnaît qu'il a pris tout son sens quand elle a décidé d'y vivre, et surtout d'y travailler, depuis décembre dernier, date à laquelle la maison Christian Lacroix, pour laquelle elle £uvrait, fermait ses portes. " C'est ici que naissent les idées. Dans un bâtiment ancien, il est facile d'interpréter des choses d'aujourd'hui, des formes complètement géométriques. " Parce que sa façon à elle de travailler s'apparente à de la construction. En volume et en moulage. Voilà sa manière de se lancer à l'eau : la matière, avant tout. " C'est elle qui m'inspire, je n'aime pas contrarier le sens du tissu, son tomber. " Elle parle de noblesse, le mot dans sa bouche n'est pas galvaudé. Avec délicatesse, elle se saisit d'un bout de jersey milano, " très utilisé dans les années 70, j'ai trouvé un poids intermédiaire, un peu plus léger, pour que les formes soient agréables à porter ", rien de plus important pour elle, être bien dans un vêtement. Alors du satin, de la georgette à 36 grammes, de la soie, qu'elle contraste avec de l'ivoire, du noir, " pour la rendre un peu plus grisée, différente, dénaturée " et du cuir aussi, dans des vestes plus structurées, avec toujours cette obsession des lignes. Parfois, elle ose " casser " un dos, pour révéler ce qu'il y a en dessous : elle a ce désir d'exprimer une légèreté, de suggérer le corps, sans le dénuder, " faire passer un message ", avec élégance, dans une belle économie de moyens, la chose est suffisamment rare pour le souligner. De son enfance dans l'arrière-pays cannois à Paris, le trajet n'était pourtant pas tracé d'avance. Un père qui quitte le Maroc en 1958 " pour reconstruire la France ", une mère d'abord restée à Fez, avec les aînés, qui finit par le rejoindre et donner vie à une petite fille en 1970, septième d'une fratrie qui s'agrandira encore. Bouchra grandit sur les hauteurs de Cannes, " la mer, on l'aimait l'hiver ", coud des robes pour ses s£urs, sur sa machine, un cadeau d'anniversaire reçu pour ses 12 ans. Elle ne porte pas ce qu'elle façonne, jamais. À part aujourd'hui, elle a enfilé une blouse sans manches noire soulignée de blanc, " c'est pour vous faire honneur ". Très vite, Bouchra Jarrar comprend qu'il faut partir, gagner Paris, " capitale de la mode ". Avec la bénédiction de son père, elle y monte en 1991, " cela a été le bonheur, c'est comme si j'étais née ici ". Elle s'inscrit à l'école Duperré, y apprend tout, le dessin, la sculpture, la couture, l'histoire, le stylisme. " J'avais besoin de cette assurance-là, je devais passer par cette formation-là. " Diplôme en 1994, premières armes chez Capucine Puerari puis chez Jean Paul Gaultier, rayon bijou, et, en 1996, entrée chez Cristobal Balenciaga, par la grande porte, comme chef de studio. A l'époque, Josephus Thimister est aux commandes de cette maison qui n'est pas encore le laboratoire d'idées qu'elle deviendra plus tard, avec Nicolas Ghesquière. Bouchra Jarrar ne s'étendra pas sur ces années-là, car elle est dans l'instant présent, un peu aussi dans l'avenir, le défilé du 5 juillet approche et déjà le printemps prochain, on sait que la mode s'écrit toujours au futur. Elle se souvient que " Nicolas avait une telle détermination, et puis il y avait une telle alchimie entre nous trois au studio, j'étais sûre que cela allait devenir quelque chose ". Elle n'a pas tort. Et aucun regret. " Accompagner un créateur incroyable, un acharné de travail, avec une réflexion constante sur ce qu'il voulait faire de cette maisonà J'ai travaillé dix ans dans une énergie et une constructionà " Elle laisse les points de suspension là où ils doivent être, dans les limbes de la mode. On sait que ce métier est parfois pareil à un ogre. Elle précise : " Au bout de dix ans, j'avais envie de suivre mon propre chemin, par fatigue, je ne sais comment vous pouvez l'écrire, j'avais besoin de me retrouver, trouver ma voix, ma voie, les deuxà "Pourtant, très vite, les propositions la rattrapent, elle entre chez Jean-Louis Scherrer, en sort presque immédiatement, " je ne voulais pas qu'on pervertisse mon savoir ", refuse alors tout autre appel du pied, se recentre, rencontre Christian Lacroix, " et l'histoire a commencé ". La voilà directrice du studio haute couture, un autre monde s'ouvre à elle. Celui, feutré, où tout se fait à la main, avec une vraie famille d'artisans réunie autour de " monsieur Lacroix ", mais qui prendra fin en juillet 2009, avec un ultime défilé, pour cause de redressement judiciaire, et fermeture officielle de la maison le 2 décembre dernier. Bouchra Jarrar est libre, désormais. Et prête à écouter ses propres revendications : " Je veux goûter à quelque chose. Et commencer à la construire le plus simplement du monde ". Elle en convient, " la vie m'a fait aller là où il fallait que j'aille ". Elle tutoie tous les rouages de la mode, les métiers anciens, les techniques, qu'elle a appris à pousser au-delà de leurs limites, aux côtés de Nicolas Ghesquière l'avant-gardiste. Elle connaît sa main, dessine peu, va à l'essentiel en passant par la matière, ne travaille que sur buste " pour cristalliser l'idée ", et " être en phase avec les proportions ". Olivier Saillard, à la fois ami, historien de la mode et alors responsable des expositions mode au musée des Arts décoratifs à Paris la pousse dans le dos, " C'est le moment, Bouchra, tu as vraiment quelque chose à dire. " Et elle, " je me suis libérée pour être vraiment moi. Avec une certaine lucidité, qui est un lien entre la création et la recherche ". Elle casse sa " petite tirelire ", s'autofinance, crée " avec passion et beaucoup de légèreté, est-ce le mot ? De plaisir ". Tout semble fluide, évident, tout coule de source en une collection " concentrée, très éditée, avec peu de références, entre vingt et vingt-cinq, dans le respect du métier, de la femme qui portera mes vêtements, dans une grande rigueur et une grande exigence ". En phase parfaite avec l'époque, slow fashion comprise. Le 25 janvier dernier, aux Arts décoratifs, dans le Hall des Maréchaux, elle présente sa première collection, un exercice de style sur le rectangle, qu'elle a biaisé de satin, sur le contraste qui la fascine, sur le flou et la légèreté, sur les classiques. Dans ce couloir blanc et noir, en écho à son vestiaire, la lumière caresse le dallage, la soie, la peau nue de ses mannequins. Instant de grâce. Le lendemain, Bouchra Jarrar n'a plus peur, de rien. Dans son petit espace, si " rassurant ", sous l'£il attentif de quelques amis précieux, elle épingle sur buste ses panneaux de jersey milano, qu'elle décide de fendre, " parce que cela révèle toujours quelque chose en dessous ". Sa deuxième collection sera la suite de la première, avec des silhouettes sans nom mais numérotées, pour mieux s'additionner les unes aux autres, de saison en saison. Elle ne rentre décidément dans aucune case, " laisse les choses voyager ", rêve tout haut d'une petite boutique, avec un atelier derrière, un bureau, à Paris, " ce serait juste fantastique d'y vivre, d'y créer ". Et " prie " tout bas : elle aimerait tant être la lauréate de l'Andam Fashion Award 2010, ce prestigieux prix français qui " promeut les talents les plus prometteurs de la mode contemporaine ". Le nom victorieux est encore inconnu à l'heure où l'on met sous presse. Mais quand vous lirez ceci, les six finalistes seront départagés, les 220 000 euros déjà offerts. Peut-être sera-ce Bouchra Jarrar. On en a fait le v£u. En attendant, elle a des idées, à foison, ça se bouscule, ajoute un pantalon, un manteau, le numéro un, succombe à la couleur bleu foncé, trouve son équilibre dans l'asymétrie, pose ses créations sur Meriem, un mannequin cabine qu'elle trouve " très inspirante, une jeune comédienne extraordinaire et ravissante ", se laisse pénétrer par les tenues sportives des années 30, le crêpe de Chine, l'harmonie. Avec une sérénité qui fait plaisir à voir. " J'accepte ma singularité, confie-t-elle, sur la pointe des pieds. J'ai grandi. " Chez elle, il n'y a plus de trace de fatigue, juste de la lumière. Et le désir brûlant de raconter une histoire, la sienne, qui puisse résonner en nous. Plus de photos sur www.levifweekend.be Par Anne-Françoise Moyson / Photos : Renaud Callebaut