Carnet d'adresses en page 88.
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Carnet d'adresses en page 88.Parfois, en parlant du Pays de Herve, on ose la comparaison avec la Normandie. Ce qui n'est pas tout à fait faux. Les paysages offrent un vaste répertoire de ce que la nature peut prodiguer aux âmes sensibles : à perte de vue, une succession de vallons intimement liés, de collines dodues enveloppées de prairies grasses et de vallées creusées au fil des siècles par rivières et ruisseaux. Les bocages et les vergers déclinent des camaïeux de verts les plus subtils. La luxuriance est éclairée de taches noires et blanches : les vaches paissent paisiblement. La lumière est vibrante. Les longues perspectives sont agréablement chahutées par des arbres magnifiques que l'on découvre au fil des chemins irréguliers. Le Pays de Herve ne se rencontre qu'en flânant. Quelques kilomètres suffisent pour goûter à cette douceur de vivre et baigner dans la vraie culture de la région. Première étape de la balade : la ville de Herve. On emprunte au hasard rues et venelles où se succèdent de très belles maisons de maître en pierre du pays. Certaines sont précédées de " perrons ", typiques de la cité. Jadis, elles étaient habitées par des artisans. Ils y perçaient deux portes d'entrée, pour pallier, aux moments des conflits, à l'insécurité générale. Le perron menait à l'habitation. La seconde porte d'entrée, située en bas du perron, conduisait à l'atelier. On admire la variété des styles. La Renaissance Mosane, plus sobre et austère, avec ses fenêtres entourées de pierre, les styles Louis xv et Louis xvi, plus fantaisistes et plus raffinés, sans oublier les façades les plus anciennes et les plus pittoresques, à pans de bois ou à colombages. En passant devant le coquet Hôtel de Ville, on lèvera les yeux vers l'horloge. Son cadran abrite un mécanisme révolutionnaire, raccordé par ondes radio à l'observatoire de Prangis en Suisse ! Désaffectée depuis belle lurette, la gare a été reconvertie en Maison du Tourisme du Pays de Herve. Tous les chemins mènent... à l'église, dédiée à la Vierge et à saint Jean Baptiste. Sa silhouette gothique et puissante, s'appuyant sur une tour robuste, surprend dans une si petite ville. La raison en est simple. Sa construction remonte à 1650, époque où les discussions théologiques entre catholiques et protestants, suite à la Réforme du siècle précédent, étaient loin d'être apaisées. Une église surdimensionnée n'est-elle pas le meilleur moyen de démontrer la grandeur et la " supériorité " de la religion catholique ? L'énorme tour, dont les murs atteignent 3 mètres d'épaisseur, est plus ancienne. Elle faisait partie de l'enceinte fortifiée de la ville, érigée au xiiie siècle. L'élément le plus récent, le clocher, a été ajouté au xviiie siècle. Il est légèrement " twisté ", d'où son nom de clocher tors. Il n'existe pas d'explication " scientifique " pour cette fantaisie architectonique. Les poètes, en revanche, se demandent toujours si c'est le vent qui a tordu le clocher ou si on l'a tordu pour résister au vent... Cela dit, il ne s'agit pas d'une curiosité locale, typique de Herve. Environ une centaine d'églises, en France, en Suisse, en Allemagne et en Autriche, s'enorgueillissent de posséder un clocher tors. Il existe d'ailleurs une association internationale des villes aux clochers tors qui se réunit chaque année dans une cité différente, pour un moment de fête et de convivialité. Le clocher de Herve était ainsi à l'honneur en 1992. A l'intérieur de l'église, on remarque l'impressionnant orgue franco-liégeois, construit en 1672 pour jouer les compositions de François Couperin. Il y a aussi une belle peinture de Bertholet Flémal, " La dispute du Saint Sacrement ", datant de la seconde moitié du xviiie siècle. En arrière-plan du tableau, à gauche, le peintre a immortalisé, soufflant sur les braises de l'encensoir, le mécène de l'£uvre : Hannot, le " mayeur " (le bourgmestre) de l'époque. Les Six Fontaines forment incontestablement le chef-d'£uvre de la localité. Alimentées par une seule source, protégées par d'élégantes arches, les fontaines s'écoulent dans six " bacs " en pierre en forme de baignoires. Selon la légende, elles seraient le berceau de la ville car elles coïncident avec l'emplacement de " la " villa romaine à Herve. Le seul hic ? Les fontaines se trouvent en dehors de l'enceinte fortifiée de la cité... Mais peu importe. Jadis, les fontaines s'adossaient à des collines. Les baignoires datent probablement du xviie siècle, tandis que les arches en briques ont été construites en 1894. Chaque baignoire a une dénomination wallonne. Il y a ainsi un " batch " pour les lavandières, pour les charcutiers, pour les chevaux, pour le lavage des cochons, pour les usages domestiques et, enfin, " lu batch Lecomte ", fontaine réservée à l'ancien bourgmestre Henri Lecomte. On lui a dédié aussi une place, celle où se trouve la maison de repos, considérablement agrandie par le bourgmestre en 1815. Sans doute l'une des plus vieilles de Belgique, elle a été créée en 1324. A l'époque elle portait le nom de " maladerie " et ne comptait que quatre lits... Pour découvrir le Pays de Herve profond, il faut quitter la ville et se perdre le long des petits chemins qui serpentent à travers les collines et les bocages. Jadis, dans le passé qui se fond dans la nuit des temps, le plateau était recouvert de denses forêts. Ici et là, ducs, comtes et seigneurs avaient installé de véritables petits royaumes qu'ils surveillaient de leurs châteaux. En 1216, le comte de Dalhem et le duc de Limbourg ont offert une partie de leurs vastes terrains aux moines cisterciens. L'abbaye du Val-Dieu, admirablement préservée, demeure, encore aujourd'hui, un véritable bijou de l'architecture cistercienne. Plus tard, le paysage commence à s'éclaircir. La forêt cède petit à petit la place à des prairies grasses et humides. Dès le xviie siècle, d'adorables fermes en pierre rythment les vallées et les collines. La population se lance dans l'agriculture et dans l'horticulture, à petite échelle. Pour arrondir les fins de mois, les fermiers cumulent le travail des champs avec l'artisanat. Ils sont cordonniers, cloutiers, tanneurs ou tisserands. Dans les vergers s'épanouissent pommiers, poiriers et cerisiers. Les parcelles agricoles sont petites. Pour les délimiter, on plante des haies vives. Ce sont les célèbres bocages. Après la Seconde Guerre mondiale, les exploitations agricoles s'agrandissent, les haies disparaissent. Il en reste tout de même quelques-unes, " comme souvenir " et comme évocation des paysages normands. En revanche, beaucoup de fermes typiques ont subsisté jusqu'à nos jours et s'arrachent désormais à prix d'or. Rénovées, pimpantes, bichonnées, fleuries, elles sont un régal pour les yeux. Envie d'une petite halte ? A l'heure du déjeuner, on arrive à Charneux, ravissant village à un jet de pierre de Herve. En pleine campagne, au lieudit Wadeleux (ce qui veut dire " attention au loup "), Patrick et Thierry Van Brabant ont racheté, il y a quatre ans, une superbe ferme, l'ont restaurée eux-mêmes et y ont ouvert Le Wadeleux, un restaurant de charme qu'ils gèrent à deux de main de maître. Pour pouvoir soigner les clients, ils ont limité le nombre de couverts à une vingtaine maximum. Quand il fait beau, on mange en terrasse. Tout gentillesse et sourire, Patrick assure le service. Aux fourneaux, Thierry, prépare de succulents plats du terroir. Un repas ici ? Un festival, vif, léger, plein de fantaisie et d'originalité, qui raconte, à sa manière ludique et poétique les produits de la région : le lapin, les escargots, le fromage de Herve, la bière de Val-Dieu et le sirop de sureau d'Aubel. Bref, on fait ici la fête sans se lasser en regardant le magnifique paysage et en laissant le temps filer. Il est prudent de réserver avant de passer, sans quoi vous risquez de faire demi-tour, tant est grand le succès de la formule mise au point par les frères Van Brabant. Ne quittons pas le domaine des nourritures terrestres. Herve figure, en effet, dans le peloton de tête de la gourmandise wallonne. La star ? Son légendaire fromage à qui la bactérie Bacterium Linens, présente uniquement dans le sol du pays de Herve, donne ce goût sapide, à nul autre pareil. La recette est apparemment simple. Le caillé est moulé en cubes que l'on fait mûrir dans une cave humide. Pour obtenir le fromage doux, il faut compter quatre semaines d'affinage. Le piquant mûrit quinze jours de plus. C'est ici qu'intervient l'art de l'artisan. En période d'affinage, chaque cube de fromage est lavé à la main, deux à trois fois par semaine. Petit à petit, se forme une croûte de couleur rouge, appelée la morge. Trois artisans pratiquent encore cet art du fromage de Herve " façonné main ". Depuis 1996, ils le livrent avec le label d'Appellation d'Origine Protégée (AOP). Ce délice à la forte personnalité se savoure avec une tranche de pain beurré. Une association avec le fameux sirop de pommes et de poires vaut aussi la dégustation. Trois siroperies dans la région le fabriquent toujours à la mode de nos ancêtres. La recette réunit 80 % de poires et 20 % de pommes. Leur jus cuit et recuit pendant de longues heures, sans aucun autre ingrédient (surtout pas de sucre ajouté !), pour donner une pâte goûteuse légèrement liquide. Sa saveur exquise peut relever aussi les sauces, les crêpes ou les carbonnades. On achève par un verre de cidre ou de bière locale, Drie Schténg ou Val-Dieu. L'Abbaye du Val-Dieu n'est pas loin, on en profite pour faire un petit détour jusqu'à Aubel. Se promener dans cet endroit splendide, au bord de la Berwinne, c'est plonger dans plusieurs siècles d'Histoire. On visite d'abord le Moulin. Son impressionnante roue à auges fonctionne toujours. A l'intérieur, les propriétaires vous accueillent dans un cadre original, transformé en musée. Autour de grandes tables conviviales, on découvre une cuisine qui laisse parler les saveurs de la région. Juste à côté, se dresse la célèbre abbaye cistercienne, flanquée de son église de style gothique flamboyant. On poussera la porte pour détailler les stalles du début du xviie siècle, provenant de l'abbaye de la Paix-Dieu, distante de quelque 60 kilomètres, ainsi que la statue de saint Bernard, considérée comme la plus ancienne statue connue du moine cistercien. L'Abbaye de Val-Dieu ouvre aujourd'hui un nouveau chapitre dans sa longue existence. Fondée en 1216, elle a rayonné dans toute la région jusqu'à la Révolution Française. Les moines sont revenus en 1844. En 2001, ils n'étaient plus que trois, un peu " perdus " dans les vastes espaces de l'abbaye. L'Ordre de Cîteaux a toutefois souhaité trouver une solution pour garder à Val-Dieu sa vocation spirituelle et culturelle dans l'esprit cistercien. La solution " moderne " ? Donner plus de responsabilité à des laïcs. Ainsi est née l'ASBL " Communauté Chrétienne du Val-Dieu ". Jean-Pierre Schenkelaars, médecin, ancien directeur des Cliniques Saint-Joseph à Liège et initiateur de ce projet " expérimental " a été nommé recteur du Val-Dieu. Le projet est ouvert à des chrétiens de confessions différentes, hommes, femmes, couples ou célibataires de 7 à 77 ans. La Communauté compte aujourd'hui quinze membres, cinq couples et cinq célibataires. Certains ont choisi de vivre sur place, dans des conditions relativement précaires, l'abbaye n'étant pas encore aménagée aux normes du confort contemporain. En vertu de la tradition cistercienne selon laquelle la communauté vit de son travail, les " permanents " gèrent le restaurant de l'abbaye, cinq chambres d'hôtes, une librairie et une boutique d'art sacré. Les membres externes y séjournent à tour de rôle, dans la mesure où leurs occupations professionnelles le permettent. Tout membre s'engage de vivre au rythme de l'abbaye en faisant sienne cette conviction de saint Bernard de Clairvaux : " Dans la vie nous avons à chercher la paix : la paix avec Dieu, la paix avec le prochain, la paix avec soi-même ". Cela dit, la vie et l'organisation de la communauté demeurent parfaitement laïques. Totalement inédite et probablement unique au monde, voici une passionnante expérience spirituelle à suivre... Barbara Witkowska