L'actrice Asia Argento, papesse de la branchitude, avait lancé le mot d'ordre il y a quelques mois à ses amis en ligne : " MySpace sucks ! Let's all go to Facebook ! " Ils s'y sont précipités, nous aussi, de crainte d'être traités de e-plouc par les plus de 50 millions d'accros à cette gigantesque cour de récré virtuelle créée, il y a trois ans, par un étudiant de Harvard et désormais accessible aux publicitaires. Au commencement de l'aventure, pourtant, rien de particulièrement spectaculaire : l'interface du site, blanche et bleue, affiche la neutralité d'un formulaire administratif ; son accès est d'une simplicité enfantine. Mais l'intérêt se situe ailleurs. Ce qui importe sur " face de bouc " ou " fesses bouc ", comme certains malins le surnomment déjà, c'est tout que l'on peut y faire : confier ses humeurs, s'échanger des " drinks ", des " growing gifts ", comme cet £uf qui grossit et se transforme... en cochon, des potins, bien sûr, classer ses amis (lesquels sont sexy ?), les bombarder de petits vampires, tester leur savoir à l'aide de quiz plus ou moins improbables.
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L'actrice Asia Argento, papesse de la branchitude, avait lancé le mot d'ordre il y a quelques mois à ses amis en ligne : " MySpace sucks ! Let's all go to Facebook ! " Ils s'y sont précipités, nous aussi, de crainte d'être traités de e-plouc par les plus de 50 millions d'accros à cette gigantesque cour de récré virtuelle créée, il y a trois ans, par un étudiant de Harvard et désormais accessible aux publicitaires. Au commencement de l'aventure, pourtant, rien de particulièrement spectaculaire : l'interface du site, blanche et bleue, affiche la neutralité d'un formulaire administratif ; son accès est d'une simplicité enfantine. Mais l'intérêt se situe ailleurs. Ce qui importe sur " face de bouc " ou " fesses bouc ", comme certains malins le surnomment déjà, c'est tout que l'on peut y faire : confier ses humeurs, s'échanger des " drinks ", des " growing gifts ", comme cet £uf qui grossit et se transforme... en cochon, des potins, bien sûr, classer ses amis (lesquels sont sexy ?), les bombarder de petits vampires, tester leur savoir à l'aide de quiz plus ou moins improbables. Et surtout les compter : autant le dire, à moins de 50 friends, on n'est pas grand-chose. Plus de 300, et les soupçons de trafic - " Je te donne mes friends si tu me donnes les tiens " - planeront au-dessus de votre " profile ", votre page personnalisée (yes, on ne parle ici qu'anglais). Et si, un jour, en croisant au détour d'une rue un visage étrangement familier, vous vous dites soudain : " Mais c'est l'un de mes friends ! ", avant de ressentir une pointe d'appréhension à l'idée de lui proposer un café IRL - pour in real life (dans la vraie vie) - alors ça y est, vous serez un facebooker, un vrai. Comme Jean, 19 ans, cet étudiant qui vague parfois sur le site durant ses cours ou entre deux révisions. Autre convertie : l'animatrice Estelle Denis : " Je suis complètement accro. J'ai l'impression d'avoir 12 ans, quand j'attendais avec impatience des cartes postales devant ma boîte aux lettres... Ce qui est drôle, c'est qu'en réalité j'ai très peu d'amis... "Tel est le paradoxe Facebook. Une tape sur l'épaule dans un couloir, une lointaine connaissance commune, une aversion partagée pour les jeans slim - le groupe qui prône l'interdiction de sa vente aux hommes compte 16 762 membres - la salade décorative ou ces crétins " qui restent immobiles à gauche sur l' E s c a l a t o r " (12 709 membres), et voilà le lien établi. Le pacte d'amitié sera scellé en un petit clic, sur votre mail ou dans votre " inbox ", l'équivalent de votre boîte aux lettres. Ceux qui rêvent toutefois d'une relation digne des lettres de Simenon au " cher maître " Gide, ou de 84, Charing Cross Road, l'histoire vraie, publiée en France en 2000, d'une correspondance de vingt ans entre une Américaine et un libraire londonien, risquent d'être déçus. Ni envolées lyriques ni dialogues d'une grande subtilité sur ce réseau social bourré d'applications rigolotes. On est dans le ludique, le potache, l'" amitié zapping ", comme la définit Pascale de Lomas, coauteur de Se faire des amis et les garder (1). Amitié tout de même, plaide Hamou Bouakkaz, conseiller à la mairie de Paris chargé de la politique en matière de handicap, aveugle de naissance et facebooker convaincu. " Dans la vie aussi, il arrive que certains liens se brisent, à cause d'un déménagement, par exemple. Chaque être se construit avec la mémoire de ceux qu'il a perdus. Ce qui est réjouissant avec ce genre de site, c'est qu'il place chacun à égalité de l'autre, qu'il déconstruit les préjugés. " " C'est drôle, très convivial, et, en même temps, cela nous questionne sur la demande affective grandissante de notre société ", ajoute Amanda Sthers. Certains jours, la jeune romancière, membre, notamment, du groupe militant pour " le retour du Burger King en France ", reconnaît être un peu dépassée par le nombre de sollicitations envahissant son " inbox ". " Je fais le tri, bien sûr, et il m'arrive de ne pas répondre. Mais je ne dis jamais non, je trouve ça trop dur. " Quand, il y a quelques mois, l'auteur de Madeleine (Stock) s'est vu inviter à rejoindre la communauté ultrasélecte de aSmallWorld, le nouveau réseau branché réservé aux riches et célèbres dont font partie Naomi Campbell et James Blunt, elle a refusé tout net : " L'idée d'être cooptée dans un cercle d'ultraprivilégiés, je trouve ça vulgaire. Sur Facebook, chacun est accessible à tous, et c'est ce qui me plaît. Je n'ai pas oublié l'époque où je rêvais de contacter des gens sans pouvoir le faire... " Grâce au site, la romancière a ainsi été approchée par une photographe dont elle a découvert le travail et avec qui elle envisage aujourd'hui de collaborer. Amanda et la jeune artiste sont devenues friends, bien sûr. De là à dire qu'elles sont amies... " Il faut prendre tout ça au quinzième degré ", résume Estelle Denis. Avec prudence, aussi. Car les accros comme les anti vous le diront, Facebook ne se contente pas d'être chronophage, il est aussi très intrusif : découvrir que son ex n'est plus single, qu'une soirée s'est organisée sans vous, ou inversement, que vos moindres faits et gestes sont connus de tous fait partie des petits désagréments de l'amitié en ligne. " On s'y sent autant voyeur que fliqué ", résume Vrej Minassian, directeur marketing chez Songsong Productions, une société de multimédia, qui raconte l'expérience angoissante d'un copain lui ayant envoyé un jour un message de détresse grâce à la très drôle application " Bob Dylan ". " Ça ne va pas fort au boulot. Si tu as un bon plan... ", disait en substance le billet. Seul petit oubli de l'expéditeur : chaque application envoyée est lisible par tous les membres de son réseau. Et quand les voisins de bureau, voire le boss, en font partie... Petits conseils, donc, aux néophytes : d'abord, bien réviser son anglais. Veiller ensuite à limiter l'accès à ses données personnelles, grâce notamment à l'option " privacy ". Eviter de communiquer son mail professionnel, sous peine de le voir rapidement bombardé d'invitations (au bureau, ça fait moyen). Et, surtout, prendre garde à ne pas y consacrer trop de temps (une heure, grand maximum), au risque de vite saturer, voire de virer carrément " no life ", comme on désigne désormais ces maniaques de l'écran dont la passion a fini par anesthésier toute envie de se confronter à la vie, la vraie. Avoir 300 friends n'a jamais empêché de dire bonjour à ses voisins ni de papoter sur un quai de métro. Qui sait, peut-être découvrirez-vous entre deux bavardages que derrière ces inconnus se cachent aussi des facebookers... (1) Se faire des amis et les garder, par Pascale de Lomas et Anne Dufour (Hachette Pratique).Géraldine Catalano