En 2010, quand la dernière des filles de Léon Peret vend la maison où se trouvait jadis le commerce familial, la commission des monuments et sites envoie une équipe pour inspecter et dater le bâtiment. Fabuleux capharnaüm du temps de sa splendeur, l'ancien Bazar marchois a été entièrement vidé, à l'exception du grenier, apparemment oublié. Les deux " archéologues " dépêchés par les autorités y trouvent des lambeaux de décors, des boîtes en carton et du matériel photo. Eparpillées dans la pièce, quelque 2500 plaques de verre remontant au début du siècle, qu'ils décident d'embarquer de leur propre initiative. Un zèle salutaire, car le trésor de Léon Peret finit entreposé dans les réserves du Musée de la Famenne, et non au fond d'un container. C'est ici qu'intervient Thibaut Cassart : " Quand j'ai découvert ces photos, je n'étais pas encore conservateur du musée, mais attaché scientifique. Immédiatement, j'étais convaincu de leur immense potentiel ; il fallait l'exploiter. "
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En 2010, quand la dernière des filles de Léon Peret vend la maison où se trouvait jadis le commerce familial, la commission des monuments et sites envoie une équipe pour inspecter et dater le bâtiment. Fabuleux capharnaüm du temps de sa splendeur, l'ancien Bazar marchois a été entièrement vidé, à l'exception du grenier, apparemment oublié. Les deux " archéologues " dépêchés par les autorités y trouvent des lambeaux de décors, des boîtes en carton et du matériel photo. Eparpillées dans la pièce, quelque 2500 plaques de verre remontant au début du siècle, qu'ils décident d'embarquer de leur propre initiative. Un zèle salutaire, car le trésor de Léon Peret finit entreposé dans les réserves du Musée de la Famenne, et non au fond d'un container. C'est ici qu'intervient Thibaut Cassart : " Quand j'ai découvert ces photos, je n'étais pas encore conservateur du musée, mais attaché scientifique. Immédiatement, j'étais convaincu de leur immense potentiel ; il fallait l'exploiter. " Première étape : tenter d'en savoir plus sur ce photographe si prolifique, une personnalité autrefois bien connue des Marchois, mais pas pour ses talents de portraitiste : " C'était l'entrepreneur du coin, un vrai businessman. De condition modeste, il a mené sa famille à la prospérité grâce à son sens des affaires. Peintre en bâtiment, il crée son entreprise assez jeune, puis ouvre un magasin, suivi d'un second, le Bazar marchois. Comme d'autres notables de Marche, il s'intéresse à la photographie, qu'il apprend en autodidacte, et décide un jour de proposer ses services à tout qui souhaite se faire tirer le portrait, certainement motivé par l'opportunité commerciale. Il est décédé en 1944, et si ses enfants étaient probablement au courant de l'existence du studio installé au grenier, ses petits-enfants n'en savaient rien. " Autant dire qu'à l'approche des commémorations de la Grande Guerre, ces milliers de clichés d'une qualité inespérée pour la période 1910-1920 représentent une véritable aubaine pour le Musée de la Famenne, situé à cent mètres à peine de l'ancienne demeure des Peret. " Le musée est consacré à l'histoire de la Famenne, on n'y développe pas de thématique particulière, explique Thibaut Cassart, chaque salle explore une époque et un sujet différents. On y montre de tout : peinture, sculpture, artisanat, mobilier, etc. Chaque année, une nouvelle expo temporaire vient compléter la collection permanente, qui se présente sous forme de parcours chronologique du Moyen Age au XXe siècle. Pour 2014, elle s'intitule Cherchez l'intrus : nous avons disposé des oeuvres d'artistes contemporains au milieu des collections anciennes, pour observer, comparer et détecter les différences. Un musée, c'est fait pour exercer son regard. " En clin d'oeil au grenier des Peret, l'expo Gardez la pose est logée dans les toits. En haut du vénérable escalier en bois, on perçoit un air d'accordéon d'un autre temps, avant de se retrouver scotché face au portrait d'un jeune homme, moins par le pistolet qu'il braque que par son regard clair et perçant. " Cette photo nous sert d'affiche, elle est un peu à part, précise Thibaut Cassart. Ce garçon présente une certaine finesse des traits du visage, de loin on dirait presque un personnage romantique. Mais de près, on réalise qu'il a les mains sales et le vêtement usé, son pistolet un peu ridicule fut vraisemblablement emprunté au rayon jouets du magasin. Grâce à l'usage de plaques enduites de gélatino-bromure, un support très qualitatif, on peut saisir énormément de détails. D'après le foulard et le chapeau, il s'agirait d'un gitan ou d'un voiturier. On ignore l'identité de la majorité des modèles. " Et c'est peut-être ce qui rend la visite si touchante, cette rencontre avec des dizaines de visages appartenant à un passé révolu, images presque intimes d'anonymes qui vivaient ici il y a un siècle. Le conservateur a bien cherché à enquêter auprès des homes et des évêchés, soumettant ses clichés aux aînés de la ville, traquant des indices d'une malheureuse rareté, les bambins en culottes courtes affichés au mur étant aujourd'hui centenaires... ou plus de ce monde. Mais Thibaut Cassart reste optimiste : " On recueille tout de même des renseignements, on reçoit des bribes d'informations, et petit à petit, ça se construit. La semaine dernière, un monsieur nous a dit: "Ça, c'était lors d'une procession à Bayonville, et lui, c'est le notaire Martin." Nous n'en avions aucune idée. " Difficile de résister au charme désuet de Gardez la pose, à son fascinant défilé de gens ordinaires. Captée par l'oeil de Léon Peret, une ville entière est figée sur papier. Les poupons en tenue du dimanche, costumes de marins, gros noeuds, dentelles et collerettes, les ados vêtus comme des messieurs, brandissant cigarettes éteintes et bouteilles de schnaps vides, puis leurs parents en vêtements de travail, uniformes et tabliers ou sur leur 31, cachant mal leur unique paire de souliers fatigués. Quelques accessoires sont mis à disposition des apprentis modèles, pour donner un peu de contenance. Certains s'exhibent fièrement aux côtés de leur bétail ou de leur automobile, quand d'autres paraissent avachis, comme si ces quelques secondes devant l'objectif étaient leur premier moment de repos de la journée. Les attitudes sont à la fois rigides et spontanées, on distingue même quelques sourires timides derrière les poses guindées. Outre les compositions souvent stéréotypées, certaines scènes d'extérieur présentent un réel intérêt historique, par exemple celle de l'éphémère vélodrome de Marche et de son public, dont Peret a pris la seule photo. Et l'on ignore tout du contexte d'autres clichés, comme cet attroupement devant le Palais de Justice ; le genre de mystère qui laisse une place importante au plaisir d'une interprétation presque poétique. " Il y a des prises de vue pour lesquelles nous n'avons aucune explication, reconnaît Thibaut Cassart, mais il n'était pas question de négliger cet aspect de son travail. Dans le même ordre d'idées, l'expo se clôt sur une partie plus bancale, avec les erreurs-types - contre-jour, cadrage, surexposition - ou les expériences de retouche. Il gardait sans doute cela pour lui, mais on avait envie de les montrer. " Points noirs censés rectifier des yeux fermés, tentatives de montages ratées, détourages avec une pointe métallique... Léon Peret nous prouve avec une attendrissante maladresse que l'art de la retouche n'a pas attendu Photoshop. Peret accordait également un soin particulier à ses mises en scène, dans des décors qu'il a probablement réalisés lui-même. Les toiles peintes font office d'arrière-plan stylisé reproduisant sommairement un paysage bucolique ou l'intérieur d'un appartement, avec une (fausse ?) colonne en marbre, un guéridon et une pelisse, des articles qu'il devait vendre un ou deux étages plus bas. S'inspirant du studio d'origine, l'équipe du musée a reconstitué un décor où les visiteurs peuvent à leur tour se faire photographier. Pour Thibaut Cassart, " c'est une façon ludique de ponctuer la visite, et de montrer que le noir et blanc semble triste, presque mortuaire, alors que la réalité était assurément bien plus gaie et colorée. Et en même temps, on produisait aussi des vues de sujets sur leur lit de mort, ce qui impressionne beaucoup de nos jours. C'est peut-être les seuls clichés jamais pris de ces personnes décédées, les vieillards comme les nouveau-nés. On éprouvait un besoin de garder une trace des morts. Le rapport à l'au-delà est différent aujourd'hui ; le cimetière était alors beaucoup plus fréquenté qu'à l'heure actuelle. " Et à propos du cimetière, une des photos de l'expo va servir de source documentaire pour le réaménagement de celui de Marche. L'héritage de Léon Peret n'a donc pas fini d'enrichir la vie locale, car Gardez la pose ne représente que le sommet de l'iceberg, une modeste sélection des 2500 à 3000 plaques retrouvées. D'autres projets vont bientôt voir le jour, notamment un parcours dans le centre de Marche et une nouvelle exposition consacrée aux images de 14-18, présentes en nombre dans la collection. " La vie à Marche-en-Famenne était très loin du Front de l'Yser ou des batailles sanglantes, mais les tirages n'en sont pas moins intéressants, nuance le conservateur. De par sa qualité de photographe, Léon Peret a eu un contact particulier avec les Allemands, ce qui lui a permis de prendre de nombreuses photos, notamment devant du matériel militaire, un fait exceptionnel car assimilé à de l'espionnage. On réserve un grand nombre de clichés à caractère militaire pour une expo prévue en 2015, qui sera complétée par des documents d'archive, dans le cadre des commémorations de 14-18. Gardez la pose n'est qu'un avant-goût. " Gardez la pose, jusqu'au 31 août 2015 au Musée de la Famenne, 17, rue du Commerce, à 6900 Marche-en-Famenne. PAR MATHIEU NGUYENUn trésor inédit : éparpillées dans le grenier des Peret, quelque 2500 plaques de verre remontant au début du siècle. Captée par l'oeil de Léon Peret, une ville entière est figée sur papier.