(*) " Du jardin au paysage, 30 créations contemporaines en Provence ", par Louisa Jones, photographies de Bruno Suet, Aubanel, 272 pages. Carnet d'adresses en page 72.
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(*) " Du jardin au paysage, 30 créations contemporaines en Provence ", par Louisa Jones, photographies de Bruno Suet, Aubanel, 272 pages. Carnet d'adresses en page 72.Dans le très beau livre que Louisa Jones vient de consacrer à trente jardins contemporains de Provence (*), un nom revient plus fréquemment que d'autres : Marc Nucera. Celui-ci a en effet £uvré dans plusieurs de ces petits paradis sur Terre, avec tous les talents du sculpteur... même s'il s'en défend. " Un sculpteur a étudié les Beaux-Arts, explique-t-il. Il est à même de pouvoir réaliser un travail figuratif parfait. Moi, j'ai une formation paysagère que j'ai complétée par une spécialisation d'entretien des grands arbres. " A 20 ans, Marc Nucera se lance à corps perdu dans son métier. " C'est l'âge où, en général, on veut surtout se prouver à soi-même ce dont on est capable, chercher l'extrême limite de sa résistance, poursuit-il. Il m'arrivait de monter dans un arbre et d'en redescendre huit heures plus tard. " Il a alors pour sujets de grands arbres majestueux, des arbres classés au patrimoine et qui peuvent atteindre 30 mètres de hauteur. Muni de sa tronçonneuse, il les façonne littéralement. Les interventions de Marc Nucera sont souvent nécessitées par des raisons de sécurité ou, plus simplement, pour rendre à un arbre qui a poussé librement une forme plus équilibrée : " Il arrive par exemple qu'une ramure soit déformée ou que la stature d'un arbre adulte soit disproportionnée par rapport au bâtiment auprès duquel on l'a planté ou qu'il représente un danger. Dans ce cas, il sera un jour voué à l'abattage. Le tailler c'est donc lui offrir une nouvelle vie. " Aujourd'hui, vingt ans après ses débuts, Marc Nucera ne grimpe plus à la cime des grands arbres. Il préfère se consacrer à des jardins privés et tirer parti de son expérience pour réellement sculpter des végétaux, qu'ils soient conifères ou non. " Les arbres ou les arbustes sont extrêmement malléables, souligne-t-il. La plasticité du végétal est fantastique. Le fait d'avoir travaillé sur de très grands arbres m'a appris à connaître ce que l'on peut faire avec des cyprès ou des arbousiers, par exemple. En fait, je remodèle l'existant, je recrée des volumes. " Passé maître dans cet art, Marc Nucera réalise un métissage entre les tailles de types bonzaï à la japonaise et les topiaires européens. Il compte aujourd'hui une clientèle qui souhaite voir donner une nouvelle harmonie à un paysage, quelle que soit sa taille. Un tel traitement de la nature selon le bon vouloir de l'homme peut cependant avoir son revers, à savoir, selon la métaphore de Marc Nucera, " arrêter l'image ", figer un espace. " On me demande souvent d'éliminer toute trace de bois mort, comme pour faire propre, regrette-t-il. Je vois davantage un grand arbre au terme de sa vie comme un géant pétrifié. Sa stature représente des tonnes de bois. Au lieu de s'acharner pour le faire disparaître en poussière ou en fumée, je préfère lui donner une seconde vie. " C'est ainsi que le jardinier élagueur s'est progressivement mué en un créateur d'installations apparentées à l'art brut. Il a d'abord ramené chez lui des troncs, qu'il a débités en cubes. De ceux-ci sont nés des sièges, souvent des fauteuils bas. " Ils sont le fruit d'une décomposition exacte du volume, commente-t-il. Vous les remettez ensemble et vous retrouvez une partie du tronc. " D'autres formes, plus abstraites, ont ensuite émergé : des sphères, des spirales, des totems à la manière des échelles de Dogon africaines. Parfois l'utilitaire s'en mêle, comme dans ces sentiers où les pierres sont remplacées par des tranches de bois d'amandier. Ailleurs, au milieu de hautes herbes, évoquant sans doute la savane, se dressent les silhouettes émaciées des " marcheurs ". Le plus noble d'entre eux fut prélevé sur un grand buis mort, âgé de plus de 200 ans. C'est ainsi que, bien malgré lui, Marc Nucera est devenu sculpteur. Texte et photos : Jean-Pierre Gabriel