Naïvement, on se l'était imaginée dans l'aube naissante à arpenter les brocantes, passant au peigne fin à la lueur d'une lampe de poche des tas de vieilleries, son oeil averti repérant le trésor, détectant la merveille qui échapperait aux chineurs lambda donc incultes, eurêka. Dans la foulée, on s'était aussi inventé des histoires de greniers forcément poussiéreux et de malles abandonnées depuis longtemps, bien avant que le Congo ne soit plus le Congo, puis le redevienne, et qu'elle serait la première à déverrouiller. Mais quand il s'agit réellement de rencontrer une antiquaire (on utilisera plutôt le terme galeriste, elle préfère), il vaut mieux ne pas oublier que nous sommes au XXIe siècle, que l'Afrique a déjà été explorée de fond en comble et que ce métier s'inscrit dans son époque - où les arts premiers, sa spécialité, ne sont plus l'apanage de quelques surréalistes visionnaires qui les collectionnaient avec passion et déférence en suscitant le mépris. Désormais, ces masques, sculptures, peintures et objets de parure que l'on disait " primitifs " trônent dans les plus beaux musées, les foires les plus courues et les ventes aux enchères les plus prisées, où ils battent tous les records.
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Naïvement, on se l'était imaginée dans l'aube naissante à arpenter les brocantes, passant au peigne fin à la lueur d'une lampe de poche des tas de vieilleries, son oeil averti repérant le trésor, détectant la merveille qui échapperait aux chineurs lambda donc incultes, eurêka. Dans la foulée, on s'était aussi inventé des histoires de greniers forcément poussiéreux et de malles abandonnées depuis longtemps, bien avant que le Congo ne soit plus le Congo, puis le redevienne, et qu'elle serait la première à déverrouiller. Mais quand il s'agit réellement de rencontrer une antiquaire (on utilisera plutôt le terme galeriste, elle préfère), il vaut mieux ne pas oublier que nous sommes au XXIe siècle, que l'Afrique a déjà été explorée de fond en comble et que ce métier s'inscrit dans son époque - où les arts premiers, sa spécialité, ne sont plus l'apanage de quelques surréalistes visionnaires qui les collectionnaient avec passion et déférence en suscitant le mépris. Désormais, ces masques, sculptures, peintures et objets de parure que l'on disait " primitifs " trônent dans les plus beaux musées, les foires les plus courues et les ventes aux enchères les plus prisées, où ils battent tous les records. La rencontre avec Valérie Dartevelle a donc lieu dans la galerie dont elle porte le nom de famille. Ce n'est plus l'aube depuis longtemps, mais la femme de ménage pour laquelle on aura une petite pensée (tout ça à épousseter) est déjà passée. Il y règne un joyeux capharnaüm, qui semble d'origine, 1967, c'est la date de l'ouverture de ce lieu unique, " rustique ", dit-elle presque en s'excusant. " On revient de Paris, du Parcours des mondes (NDLR : le salon qui rassemble les galeristes spécialisés en art tribal), tout est encore en désordre. " Elle s'est installée sous le plafond bas, derrière son grand bureau, la porte ouverte sur l'entrée avec petite terrasse où veillent deux grands poteaux funéraires du Soudan qui n'ont pas bougé d'un millimètre depuis qu'on les a posés là, faute de pouvoir les faire entrer dans cette très vieille bâtisse classée, anno 1800, sise tout au fond de l'impasse Saint-Jacques, au Sablon, à Bruxelles. Le temps est à l'entre-deux, car Valérie succède doucement à son paternel, Pierre. Elle reprend le flambeau dans la continuité ; depuis toujours, elle creuse la thématique du travail de mémoire. Son oncle André, magnifique réalisateur de documentaires, ne démentira pas, ils signèrent d'ailleurs ensemble un ouvrage sur les caves de la Gestapo dans la capitale, avec photos des " graffitis " gravés là par ceux que les nazis torturèrent avenue Louise. Car au départ, Valérie Dartevelle est photographe - la photographie, qu'est-ce d'autre si ce n'est " figer le présent, figer les êtres humains, figer les espaces " ? Son inscription dans une filiation revendiquée prendra plus tard la forme d'un livre sur " le regard " de son père et " sur sa personne ". " Je dois faire ce travail ", dit-elle têtue. Rendre à César ce qui est à César, en hommage à cet homme concentré sur les arts premiers au point de ne jamais avoir pris le temps d'écrire, de publier quoi que ce soit sur le sujet alors qu'il en est l'un des plus fins connaisseurs. Pour l'heure, elle le " matraque " de photos, consigne les souvenirs de ses vieux amis qui lui confient les expériences africaines et autres de ce paternel hors normes. Car comment ne pas se laisser happer par l'ombre gigantesque de ce découvreur-collectionneur, fils de découvreur- collectionneur ? Dans cette famille-là, la passion se transmet d'une génération à l'autre. C'est Edmond Dartevelle (1907-1956) qui mit le premier le pied à l'étrier. A 26 ans, docteur en géologie et en paléontologie, il part explorer l'Afrique centrale en quête de fossiles pour le compte de l'Université libre de Bruxelles. Là, il est saisi par le " démon du chercheur ", se met à collationner les pierres, les plantes, les statuettes, les amulettes, les figurines en ivoire, les tam-tams, les colliers, les bracelets, qu'il sélectionne " d'un oeil très sûr ". Il s'éprend de cette terre, de ses habitants, apprend leur langue, leurs coutumes, leur culture et fait expédier en Belgique un ensemble inouï qui fera du Musée royal d'Afrique centrale à Tervuren ce qu'il est aujourd'hui. Chaque dimanche que Dieu fera, le fils d'Edmond, Pierre, emmènera sa fille découvrir les trésors de cette institution mythique qu'il connaît par coeur, caves et réserves comprises. Valérie Dartevelle est donc née dans les arts premiers. Pour elle, rien de plus classique, de plus naturel que ces objets " chargés d'un agglomérat rituel " qui l'entourent dès sa petite enfance. Rien d'étrange non plus ou d'effrayant, surtout pas ce fétiche Songye, l'un des plus beaux qui soit et qui trône alors dans leur salon bruxellois. " Je vivais avec la collection de mon papa, je ne jouais pas avec les objets, mais je les fixais sur la pellicule, je faisais des collages, c'étaient mes amis. " Elle découvre " très vite " qu'elle aime l'art, les arts premiers parce que c'est génétique, mais pas seulement, la peinture, le dessin et aussi la photo. " J'appréhendais le monde à travers elle, j'étais très timide, je photographiais tout... J'ai arrêté au décès de ma grand-mère, dans les années 80, après avoir terminé un reportage sur elle où je l'avais suivie jusqu'à la morgue. Et puis mon père cherchait quelqu'un pour l'aider à travailler à la galerie... " Voilà comme votre destin finit un jour par vous rattraper. Elle n'ignore rien de cette lignée fondée par les deux hommes qui la précèdent. S'ils sont " un peu révolutionnaires et anti- conventionnels, profondément à l'affût de choses non encore découvertes ", elle n'est " pas pareille " même si elle est " porteuse de cette histoire-là ". Sans nostalgie aucune. " Je n'en ai pas, en tout cas pas par rapport aux voyages en Afrique et à cette vie romanesque. Mon grand-père est mort à 49 ans de la malaria et des séquelles des tortures que lui avait infligées la Gestapo quand il était résistant. Ma grand-mère en est devenue à moitié folle, mon père a dû éduquer ses frères et soeurs, il a appris à tout gérer seul, à être dur avec lui-même... " Quand il prendra sa retraite, officiellement, à 74 ans, après la Foire des Antiquaires de Bruxelles, la Brafa, en février 2015, elle fera de son mieux, elle le promet. Mais cela ne ressemblera pas à un copier-coller : " J'aimerais ajouter ma part artistique, ma sensibilité féminine et éventuellement mélanger avec un peu d'art contemporain, un peu de photo. J'ai une petite tendance à aimer des objets parfois moins commerciaux, j'aime beaucoup ceux de Tanzanie, du Soudan, moins connus d'autant qu'il n'y a quasi pas de publications sur le sujet. Or, il reste encore énormément de merveilles venant de pays peu médiatisés à faire découvrir au grand public. Certains objets d'Afrique de l'Est ont une énergie et une esthétique qui pourrait s'apparenter à de l'art contemporain ou brut, j'aime bien ce côté-là. " Il sera temps alors de finaliser ce " carnet sur Pierre Dartevelle " qu'elle a mis en chantier - " ce serait dommage que ce qu'il a rassemblé ne soit pas valorisé et édité ". Elle en connaît un bout sur la question, " enfant, j'ai vu mon père la constituer, je constate qu'elle dure encore après plus de cinquante ans. Il a pris des risques, avec une cohérence et une évolution dans ses goûts, enrichis par la vie et les rencontres ". Elle aussi aurait pu devenir collectionneuse, compulsive même, mais elle s'est " plus ou moins " interdit d'amasser pour éviter l'aliénation. Confession : " Je peux m'accrocher avec passion à un objet, le ressentir de manière très émotionnelle, me laisser facilement submerger. Et puis surtout, je tends à aller vers le détachement. Mais cela n'empêche rien à ce métier, au contraire, cela me permet d'avoir du recul, de ne pas m'impliquer, si j'avais trop envie de collectionner, je pourrais être en rivalité avec un acheteur... " Dans " ce monde de mecs et de machos " où l'antiquaire est un loup pour l'homme, Valérie Dartevelle fait figure d'ovni. Dans cette galerie laissée en héritage, elle veillera à ne pas ghettoïser les arts premiers, présentera des objets qui la " touchent ", proposera de l'archéologie et des antiquités, toujours, des peintres contemporains africains dans un esprit " cabinet de curiosités " que Edmond ne renierait pas. Un détail : le petit tableau, là, qui pend un peu de guingois sur le mur n'est pas à vendre, il est de sa main, il doit dater de son adolescence, c'est un collage, une composition sur bois, une mosaïque de timbres dûment tamponnés, bien dentelés, venus de cet ailleurs africain où elle mit un jour les pieds, sur les traces de son père et de son grand-père. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON