Jadis, c'était un must : toute maison de parfums honorable se devait d'avoir un créateur à demeure, chargé, outre la réalisation des senteurs vendues en boutique, de satisfaire aux désirs de la clientèle particulière. Avec le développement de l'industrie de masse, ces charges disparurent presque, laissant à des entreprises spécialisées le soin de créer et de fabriquer les effluves de Monsieur et Madame Tout-le-monde. Or, les fragrances personnalisées permettant à la fois de capter une clientèle prestigieuse et de rétablir une image d'élitisme auprès d'un grand public désabusé, voici que les parfumeurs intégrés reviennent au c£ur du luxe. Parmi cette poignée d'auteurs très privés, la talentueuse Mathilde Laurent (elle est née le jour de la Saint-Parfait) £uvre chez Cartier. Dévolue, comme ses prédécesseurs avant-hier, aux parfums sur-mesure proposés à quelques acheteurs (très) favorisés, seigneurs et princesses d'Orient, crésus chinois ou américains, grandes fortunes françaises, elle nous raconte sa pratique.
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Jadis, c'était un must : toute maison de parfums honorable se devait d'avoir un créateur à demeure, chargé, outre la réalisation des senteurs vendues en boutique, de satisfaire aux désirs de la clientèle particulière. Avec le développement de l'industrie de masse, ces charges disparurent presque, laissant à des entreprises spécialisées le soin de créer et de fabriquer les effluves de Monsieur et Madame Tout-le-monde. Or, les fragrances personnalisées permettant à la fois de capter une clientèle prestigieuse et de rétablir une image d'élitisme auprès d'un grand public désabusé, voici que les parfumeurs intégrés reviennent au c£ur du luxe. Parmi cette poignée d'auteurs très privés, la talentueuse Mathilde Laurent (elle est née le jour de la Saint-Parfait) £uvre chez Cartier. Dévolue, comme ses prédécesseurs avant-hier, aux parfums sur-mesure proposés à quelques acheteurs (très) favorisés, seigneurs et princesses d'Orient, crésus chinois ou américains, grandes fortunes françaises, elle nous raconte sa pratique. Mathilde Laurent : Non. Je ne suis pas particulièrement fascinée par l'argent et la puissance ! Mais j'adore la parfumerie et j'adore les gens. J'aurais pu devenir photographe : pour moi, toutes les odeurs sont visuelles. Je me souviens ainsi de mes étés en Corse chez ma grand-mère : dès qu'on atterrissait à Bastia, les odeurs du maquis, mélangées à la chaleur et à la lumière, nous explosaient au nez. J'avais quoi ? 4, 5 ans ? L'image est aussi forte, aussi cadrée que le souvenir olfactif. J'avais aussi l'habitude de renifler tout ce qui passait à ma portée : les tartines que me préparait mon autre mamie à Paris, les parfums sur les dames, les fruits au marché... Jusqu'à ce que, au tournant du bac, j'entende parler de l'Isipca, seule école de parfumerie indépendante en France, que j'ai alors décidé de rejoindre. Je suis arrivée chez Guerlain sur un coup de culot parce que j'avais besoin d'un stage de fin d'études. Lors d'une réception à l'école, à laquelle assistait Jean-Paul Guerlain, je l'ai attaqué bille en tête, deux flûtes de champagne à la main, en lui demandant de me prendre. Et il a accepté ! A la fin de mon stage, il m'a proposé un contrat. Guerlain, à l'époque, c'était comme l'atelier d'un grand peintre de la Renaissance : le maître imaginait les lignes olfactives et dessinait leurs ébauches, puis l'élève souvent terminait le travail. En 1998, j'ai signé ma première réalisation en nom propre : Pamplelune, une des Aqua allegoria initiales. Jean-Paul m'a alors présentée comme son successeur. Ce qui était peut-être trop et trop tôt... En tout cas, ça a fait naître suffisamment de stress. Puis Cartier m'a contactée, sans doute intéressé par un profil proche de ce qu'il recherchait. A l'usine Guerlain, je m'occupais en effet aussi du contrôle des matières premières et du suivi de la fabrication, ce qui est indispensable quand on appartient à une entreprise manufacturant ses propres produits. Ça commence par un entretien d'environ trois heures avec le client. Le premier a été le président des parfums Cartier, Bernard Fornas... Ces rencontres, avec des gens de toutes origines et de tout âge, ont lieu dans un salon du 13, rue de la Paix, à Paris, et en tête-à-tête, parce qu'on arrive vite à des choses assez intimes. Là, selon la nature de la personne, j'ai deux méthodes : soit elle est détendue, et je pose des questions émotionnelles (genre " Vous souvenez-vous des odeurs de votre enfance ?"), soit elle est plutôt fermée, et, dans ce cas, je reste très factuelle (" Préférez-vous l'eau de toilette ou l'extrait ?", etc.). Après cette première étape, j'en sais assez pour courir dare-dare à mon bureau lancer mes idées. Un jour, l'un de ces clients, venu du golfe Persique, ne cessait de mâcher de drôles de cailloux pendant la conversation. Il m'explique que ce sont des larmes d'encens. Formidable ! J'ai illico travaillé une note encens-cuir. Lors de la seconde rencontre, on commence à sentir mes propositions (au moins deux, c'est important d'offrir un vrai choix) et des matières premières, les meilleures du monde. Si tout va bien, on n'aura plus besoin que d'une ou deux autres réunions. Sinon, ça peut aller jusqu'à dix ! Le tout dure environ un an. Son argument est que l'on ne peut pas définir un être humain en quelques échanges verbaux ; et qu'il sera donc déçu de l'offre finale. La critique est justifiée quand certains salons font recevoir leurs clients par une personne qui n'est pas parfumeur. Les éléments recueillis étant ensuite transmis à un compositeur anonyme - dont on peut penser qu'il n'est pas le meilleur, car celui-là est pris ailleurs sur des briefs à plusieurs millions. Je suis d'accord : il ne faut pas prendre les gens pour des gogos, mais être authentique, faire un vrai travail d'auteur. L'idée est d'offrir une fragrance unique, correspondant aux goûts profonds de l'interlocuteur, plutôt que de prétendre à un double olfactif en effet illusoire. Il faut aussi ne pas être tiraillé entre des intérêts économiques divergents. Moi, je n'interviens pas sur les autres parfums Cartier : ça me rend entièrement disponible. Et je vous assure que le " retour " est excellent ! Chez nous, pour 60 000 euros, on a accès à deux flacons en or et cristal dans un coffret de cuir rouge Cartier, trois vapos rechargeables, un étui de voyage et deux recharges de 500 millilitres. Le tout décliné dans la, ou les concentrations souhaitées. Et garanti à vie. Le luxe absolu, quoi ! Propos recueillis par Maïté Turonnet