Un défilé de mode, c'est quoi ? Un méga-spectacle vestimentaire, en présence des stars et des people, abondamment relayé par les magazines et la télévision. Mais il est plus que cela. Un défilé représente surtout une opportunité unique pour attirer l'attention des acheteurs et des médias sur la marque. Il est, aujourd'hui, le moment pivot dans la vaste chaîne de production textile qui débute par la création d'une pièce et aboutit à la vente d'un produit. Si l'on pousse le raisonnement plus loin, le défilé est, enfin, un instrument de recherche et une réflexion sur la mode.
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Un défilé de mode, c'est quoi ? Un méga-spectacle vestimentaire, en présence des stars et des people, abondamment relayé par les magazines et la télévision. Mais il est plus que cela. Un défilé représente surtout une opportunité unique pour attirer l'attention des acheteurs et des médias sur la marque. Il est, aujourd'hui, le moment pivot dans la vaste chaîne de production textile qui débute par la création d'une pièce et aboutit à la vente d'un produit. Si l'on pousse le raisonnement plus loin, le défilé est, enfin, un instrument de recherche et une réflexion sur la mode. Inéluctable, le rapprochement de la mode avec l'expression artistique devient de plus en plus évident. Ainsi, comme n'importe quel artiste qui signe sa création, un créateur de mode expose, lors d'un défilé, sa philosophie, sa vision et son style. Tout est réglé comme du papier à musique : le show doit être très calibré et vivant. Le défilé a ses règles de jeu, il s'invente ses propres lois, ses espaces et ses codes, dans le but de générer des émotions. " Entre la scénographie d'un défilé et la scénographie d'une exposition dans un musée, il y a des points communs, explique Anne Zazzo, conservateur du patrimoine au Musée Galliera et commissaire de l'exposition "Show Time" qui débutera le 4 mars prochain à Paris. Un défilé, tout comme une exposition, construit le regard d'une certaine façon. A travers "Show Time", je mets justement en scène la visite du musée. Autrement dit, l'espace musée commence à réfléchir sur lui-même via le défilé. " Anne Zazzo a donc renoncé à une exposition encyclopédique, à l'image d'un catalogue. La scénographie a été confiée à Bob Verhelst, designer et créateur anversois à qui l'on doit la réalisation de nombreux événements et expositions, notamment " Jouer la lumière " organisée au Musée de la mode et du textile à Paris. Pour " Show Time ", trois temps forts rythment le parcours, déployé dans trois espaces. Le premier est dédié à une approche historique. Ensuite, on pénètre au c£ur de la magie d'un défilé, en découvrant les métamorphoses des corps et des visages. Le troisième espace est enfin dévolu à la mise en scène des mouvements et des circulations. Que de chemin parcouru depuis plus d'un siècle pour le défilé ! Où et comment est-il né ? Quelle est l'origine du mot " mannequin " ? A vrai dire, on ne le sait pas avec précision. On en retrouve la première mention à la fin du xviiie siècle, dans un ouvrage évoquant Rose Bertin, la couturière de Marie-Antoinette partie en voyage en Allemagne. On parle de " ses essayeuses, ses mannequins, ses premières, ses coupeuses, ses ouvrières ". Tout laisse croire que le " mannequin " désignait une personne vivante, mais c'est au couturier Charles Frederick Worth qu'on attribue, en général, l'utilisation du premier modèle vivant connu dans un salon de couture en 1858. Cela dit, le mannequin n'est pas pour autant une " vedette ". Pas encore. Les clientes peuvent même la toucher, comme un objet. Faisons maintenant un saut outre-Atlantique. Vers 1880, à Philadelphie, les grands magasins Wannamaker innovent. On envoie des correspondants à Paris, le centre de la mode, pour qu'ils y achètent les derniers modèles " tendance ". A dates fixes, les magasins Wannamaker présentent une synthèse de la mode parisienne dans des spectacles thématiques, tels que " Le Jardin persan " ou encore " L'Empire ". Le show a lieu dans une grande salle, flanquée d'un podium, et ressemble étrangement au célèbre Carroussel du Louvre à Paris, " théâtre " de la majorité des défilés actuels. En 1910, c'est au tour de Paul Poiret de surprendre. Il fait poser ses mannequins dans son jardin et organise une séance de photos avec le très populaire hebdomadaire " L'Illustration ". Il met en scène le défilé comme le sujet d'un reportage. Vers la même époque, le couturier Lucien Lelong crée, quant à lui, le " théâtre des lumières ". La salle du défilé est occultée, puis devient un jeu d'effets lumineux calculés et savants. En 1920, Jean Patou crée l'événement, en proposant les premiers défilés bisannuels. Couturier " chéri " des élégantes américaines, il fait venir des mannequins américains. L'autre caractéristique de cette période ? Le mannequin devient un modèle esthétique. Auparavant, les modèles devaient en effet correspondre aux mensurations de la cliente. Mais les temps changent et certaines élues sont hissées au rang de vedette, telle Praline, sans doute le tout premier top model. Dans les années 1960, les défilés commencent à marquer les esprits. Mary Quant, invitée en Suisse, présente sa collection lors d'un dîner de gala dans un hôtel. Pour ne pas passer inaperçue dans le brouhaha général, elle demande à l'orchestre de jouer du jazz et incite ses mannequins à traverser la salle en courant. Bien joué ! Le défilé se transforme en fête générale. En 1966, André Courrèges fait danser les filles dans sa boutique. On se déhanche, on se " lâche ", c'en est fini des postures gracieuses et élégantes des mannequins d'antan. L'autre adepte de la fête ? Kenzo. Le jeune styliste débarque du Japon en 1970 et lance sa marque Jungle Jap. Il raffole des défilés. Ses megashows, extrêmement colorés et festifs, deviennent des rendez-vous incontournables de toutes les fashionistas. Une décennie plus tard, l'arrivée des Japonais crée un grand choc. Rei Kawakubo (pour Comme des Garçons) et Yohji Yamamoto, bouleversent l'assistance avec une vision " apocalyptique " du monde. La presse décrit les vêtements comme " des guenilles pour les survivants d'une catastrophe naturelle ". Les mannequins, " parés d'un maquillage livides de femmes décomposées ", défilent comme des automates, bannissant tout jeu de séduction. La démarche provocante de Kawakubo et de Yamamoto suscitera des questions de fond sur le vêtement et aboutira à la " déstructuration " du vêtement occidental. Elle donnera aussi le coup d'envoi à la professionnalisation du défilé. Celui-ci devient alors un métier. Des maisons spécialisées planchent sur des concepts, de plus en plus sophistiqués, artistiques ou cérébraux. Les défilés ont désormais un thème. Si le premier espace de l'exposition " Show Time " retrace, avec plaisir, toute cette évolution historique du défilé de mode, les deuxième et troisième étapes de la mise en scène muséale s'attardent davantage sur les images que génère un tel spectacle. D'abord les maquillages, parfois étranges et singuliers, qui métamorphosent les visages. Ensuite, les coiffures comme les perruques de Courrèges, qui changent la personnalité des mannequins. Enfin, les silhouettes qui se transforment aussi grâce à une robe couette avec oreiller intégré ou encore grâce à une table basse interprétée en jupe. La lumière entre ici en scène pour nous plonger dans une ambiance particulière et nous montrer, à travers trois défilés, comment elle métamorphose la vision. La collection " Black Hole " de Viktor & Rolf est présentée dans le noir. On y est pour y être, mais on ne voit rien. Plus loin, le défilé de Junya Watanabe de Comme des Garçons crée, avec ses lumières stroboscopiques, une vision frénétique et palpitante. On change radicalement d'ambiance chez Dries Van Noten et sa collection inspirée par des ombres de feuilles. Il y a des arbres dans la salle et des faisceaux lumineux très doux balaient robes et décor. Ici, la lumière cache, révèle, souligne et rythme. Dans le dernier espace de " Show Time ", la scénographie se présente comme un dessin d'échiquier, traversé par une passerelle en diagonale qui permet des mouvements circulaires, linéaires ou aléatoires en zigzag. En déambulant à sa guise, en montant sur des podiums, en passant devant des caméras ou des miroirs sans tain, le visiteur peut " jouer au mannequin ", créer différents points de vue, capturer des déplacements et des va-et-vient, pour revivre les instants de défilés. Pendant la balade, il feuillette des look-books et approche des vêtements portés par des mannequins, telle cette robe tube portée par cinq filles à la fois. Le moment fort ? La projection d'un film du défilé de haute couture printemps/été 2006 de Christian Lacroix. Spécialement réalisé pour l'exposition, le film décompose le défilé, en le présentant au travers de quatre points de vue différents : la cabine, le mannequin, le photographe et l'invité. Quatre écrans diffusent ces quatre films simultanément. Histoire, pour le visiteur, de recomposer lui-même le défilé. Carnet d'adresses en page 152.Barbara Witkowska