A quelques longueurs de ses 60 ans - le 16 octobre prochain - Bruce Gilden semble insatiable. Connu pour ses " street pictures " flashées à bout de Leica, ce voleur d'instantanés poursuit son voyage kaléidoscopique en regardant le monde " depuis sa fenêtre, comme si c'était une pièce de théâtre ". Récompensé par de nombreuses distinctions - dont le prestigieux prix de la Villa Medici - Bruce Gilden a parcouru le monde sans jamais abandonner son New York chéri. Depuis 1998, il est membre de l'agence Magnum, la Rolls Royce des sociétés de photographes, avec laquelle il a conçu le second numéro de " Fashion " (*), magazine chic en sept cahiers et autant de couvertures. Il y a bien sûr la cover " Fame " avec Donatella Versace qui semble sortir d'un combat de boxe qu'elle n'a pas gagné. Il y a aussi la première page du cahier " Illicit " où un yakusa - gangster japonais - serré dans le brillant d'un costume immaculé, concède un grimaçant rictus à l'objectif. Il y a encore la série " Power " shootée dans un cimetière à l'enterrement imaginaire d'un Don maffieux marié à une trop jolie jeune femme... Bruce Gilden a donc rassemblé sept thèmes (pouvoir, corps, gloire, fantasmes, addictions, illicite, exclusif) pour circonscrire sa propre vision de l'univers de la mode. Cette pluralité de regards déborde l'habituel cordon " sanitaire " du visuel fashion pour une étonnante galerie noir et blanc où la saisie du réel croise la remise en scène des idées souvent étincelantes du photographe sur ce milieu qu'il connaît bien, simplement parce qu'il y travaille régulièrement. Dans son appartement de Soho qui rassemble un tohu bohu de livres et archives photos, fringues et sacs de sports (sa fille fait du foot), Gilden évoque un mélange de Woody Allen (humour juif new-yorkais prononcé) et de Félix le Chat. Il parle aussi comme une p...

A quelques longueurs de ses 60 ans - le 16 octobre prochain - Bruce Gilden semble insatiable. Connu pour ses " street pictures " flashées à bout de Leica, ce voleur d'instantanés poursuit son voyage kaléidoscopique en regardant le monde " depuis sa fenêtre, comme si c'était une pièce de théâtre ". Récompensé par de nombreuses distinctions - dont le prestigieux prix de la Villa Medici - Bruce Gilden a parcouru le monde sans jamais abandonner son New York chéri. Depuis 1998, il est membre de l'agence Magnum, la Rolls Royce des sociétés de photographes, avec laquelle il a conçu le second numéro de " Fashion " (*), magazine chic en sept cahiers et autant de couvertures. Il y a bien sûr la cover " Fame " avec Donatella Versace qui semble sortir d'un combat de boxe qu'elle n'a pas gagné. Il y a aussi la première page du cahier " Illicit " où un yakusa - gangster japonais - serré dans le brillant d'un costume immaculé, concède un grimaçant rictus à l'objectif. Il y a encore la série " Power " shootée dans un cimetière à l'enterrement imaginaire d'un Don maffieux marié à une trop jolie jeune femme... Bruce Gilden a donc rassemblé sept thèmes (pouvoir, corps, gloire, fantasmes, addictions, illicite, exclusif) pour circonscrire sa propre vision de l'univers de la mode. Cette pluralité de regards déborde l'habituel cordon " sanitaire " du visuel fashion pour une étonnante galerie noir et blanc où la saisie du réel croise la remise en scène des idées souvent étincelantes du photographe sur ce milieu qu'il connaît bien, simplement parce qu'il y travaille régulièrement. Dans son appartement de Soho qui rassemble un tohu bohu de livres et archives photos, fringues et sacs de sports (sa fille fait du foot), Gilden évoque un mélange de Woody Allen (humour juif new-yorkais prononcé) et de Félix le Chat. Il parle aussi comme une pieuvre branchée sur plusieurs conversations parallèles, menées avec l'interlocuteur téléphonique intermittent, avec sa femme (française, ex-journaliste au quotidien " Libération ") et avec l'intervieweur. Bruce Gilden : Je pense que c'est véritablement un beau travail sur la mode... ( Il s'empare du cahier " Power "). Cette série de photos " Power " a été shootée au cimetière du Queens du point de vue d'un Don de la mafia qui est dans sa tombe et qui observe les gens venus à son enterrement, histoire de repérer celui qui veut coucher avec sa femme (rires). Pour moi, non ! Mon père était un " dur ", donc j'ai toujours aimé les personnages de ce genre et le côté sombre de la vie. J'adore les personnages forts, je viens de Brooklyn et j'en ai toujours l'accent. Dès que je la vois ! Mais c'est de l'intuition pure... La raison pour laquelle je vais faire une photo - en-dehors d'une commande pure - est qu'il y a une connexion entre le sujet et moi, quelque chose qui me frappe. Je me considère comme un " personnage " et je suis attiré par les personnages. Généralement, ce qui m'intéresse se trouve dans le détail : peut-être la cigarette ou le chapeau, peut-être parce que le type a un £il plus bas que l'autre. Je n'aime pas photographier les gens devant une vitre ou un bâtiment parce que je trouve que le background est perturbant. C'est le corps et le langage du corps qui comptent. Non, je ne voulais pas le voir avant de faire la session photo. Je pense que la photographie est beaucoup plus difficile que les documentaires parce que, la plupart du temps, ceux-ci n'ont pas de point de vue visuel. Il y a évidemment des merveilles comme le " Don't Look Back ", le film de DA Pennebaker sur la tournée de Dylan en Angleterre, en 1965, mais, le plus souvent, la cinématographie est pauvre. Je ne parle pas de la qualité de l'image mais de sa composition. Faire un documentaire ne fait pas de vous un cinéaste ! Right ! Si j'étais courageux ou si j'étais capable de trouver de l'argent, je deviendrais réalisateur de documentaires parce que j'aime raconter des histoires. Mes photos sont des histoires, les gens qui apparaissent dans mes photos ne sont pas vraiment ce qu'ils semblent être mais ils sont ma façon de commenter la vie... J'imagine que je suis assez ironique, sarcastique, et je pense que je perçois assez bien les gens ! Oui, par exemple le krump était mis en scène puisque les protagonistes ont dansé pour moi pendant deux jours ! Lorsqu'on a commencé à prendre des photos à Los Angeles, un des types m'a dit " Attention, je pourrais vous frapper sans le vouloir " et dès que je les ai vus danser, j'ai pensé qu'il ne pourrait y avoir meilleure combinaison entre mon style et le leur ! Quelque chose se passe dans ces images... Coney Island, où la photo du vieil homme a été prise, représente mes racines, russes et polonaises, juives. J'aime mettre les différentes possibilités visuelles en interaction... Ouh, attendez ! J'ai 59 ans et lorsque j'ai commencé la photographie, j'ai fait comme tout le monde, j'ai regardé des magazines de mode. Il y a quelques mois, un styliste avec lequel je travaillais, a laissé un exemplaire de " Vogue " aussi épais qu'un steak XXXL. Le truc le plus énorme que l'on puisse imaginer ! Et j'ai regardé les pubs qui, d'un point de vue photographique, étaient atroces ! Vulgaires, communes, ennuyeuses, deux en particulier : sur l'une d'elles, le modèle est tellement loin qu'on dirait une miniature. On ne sait trop ce qu'il faut regarder, peut-être les palmiers (rires) ! Ce n'est pas parce qu'on fabrique des vêtements que l'on connaît quelque chose à la photographie. Ce qui me frappe, c'est que l'industrie de la mode est remplie de " Yes people ". " Oh yes that's a great design ", " Oh, that's wonderful ", " You'll never be better ", je ne crois pas que ce soit un sentiment très pur, même si la vie ne l'est pas non plus. ( Bruce Gilden rigole et se retourne, hilare, vers sa femme). Et tu as entendu cette question, Sophie ? Oui, je dirais bien pire ! Il y a des gens chez Magnum avec lesquels je m'entends et d'autres pas, mais la plupart des gens ont une éthique très forte. Il y a quelques années, j'aimais me fringuer, mais aujourd'hui, ce sont des dépenses que je n'estime plus nécessaires. Donc, je peux porter le même vêtement nase chaque jour : pour moi, le contenu de ma tête est plus important ! Je ne mène pas une vie très " trendy ", je pense à la course de fond, à la durée ! Et je pense que mes photos - celles qui fonctionnent - possèdent une certaine profondeur, parce que je suis un photographe de rue qui pense avoir appris quelque chose en quarante ans ! Les gens choisissent leurs amis, leurs amours et je n'embrasse le cul de personne, O.K. ? Peut-être. L'autre problème est que les gens ne savent pas nécessairement ce qui leur va bien ! Ma femme est française et j'ai eu avec elle une discussion sur les femmes américaines, qui, pour certaines d'entre elles, sont plutôt petites et portent des vêtements avec des épaulettes carrées, ce qui les fait ressembler à des défenseurs de football (américain) (rires) ! Sophie me dit qu'en France, les gens légèrement forts ne porteraient jamais quelque chose qui les feraient ressembler à une tente ! Et puis, dans certains vernissages, les gens accueillent les stylistes comme des dieux... Le pirate ! J'apprécie beaucoup les défilés de Galliano où il emploie des nains, des SDF... et j'aimerais assez faire un catalogue pour lui. Je ne connais pas particulièrement ses vêtements, mais j'ai l'impression qu'il repousse les frontières de la mode ! Rien ! Je prenais la photo, mais ces gens ne savaient pas qui j'étais. Je débarquais, invité, habillé avec une vieille veste... Non, et cela ne me préoccupe pas de savoir ce qu'ils en pensent ! ( Bruce Gilden se retourne vers sa femme). Hé, Sophie, ils n'enverront pas les gangsters ? Je pense qu'on serait peut-être surpris de connaître le nom des gens " outragés ". Parce que si vous pensez être beau, vous êtes beau, peu importe la façon dont vous apparaissez. Mon oncle me disait " Peu importe ce qu'on peut dire de vous, inquiétez-vous quand on ne parle plus de vous ! ". J'adore cette photo, tout comme j'adore la photo de cette femme - je crois que c'est la chroniqueuse de " Vogue Italie " - qui serre la main de Lagerfeld. ( NDLR : on ne voit pas les visages, seulement la main gantée du styliste Karl Lagerfeld qui prend une autre main dans la sienne. On dirait l'Homme de Fer !) Vous savez, ces trois ou quatre dernières années, j'ai dû réaliser une cinquantaine de sessions de mode pour le " New York Times ", " iD Magazine ", " Vogue Homme "... Et on m'a souvent dit que j'avais l'£il pour les tissus, les fringues : les gens de la mode ne se préoccupent pas de moi et moi, pas d'eux ! Je sais comment photographier la rue, pourquoi ne recevrais-je plus de commandes ? Même si dans l'absolu, je préfère photographier les mauvais gars, les yakusas, les bozozokus ( NDLR : les gangs de motards japonais). Quand j'étais môme, je voulais être lutteur, batteur, boxeur et j'aimais les singes, donc je suis la personne idéale pour photographier des choses bizarres ! De la mode ou d'ailleurs. (*) " Fashion Magazine " de Bruce Gilden est édité par Magnum et est disponible dans toutes les bonnes librairies. Il contient également des interviews et textes - en français et en anglais - d'Hedi Slimane, Chantal Roos, François-Henri Pinault, Viktor & Rolf, Azzedine Alaïa. Propos recueillis par Philippe Cornet