Le rencontrer chez lui, dans son atelier, vous n'y songez tout de même pas sérieusement ? " Pas aujourd'hui ", implore Alexis Mabille avec, en guise de pardon, un sourire lumineux sous cheveux longs et barbe un peu folle, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. " C'est la guerre là-bas, cela ressemble plus à un entrepôt qu'à un studio, on est entre deux collections, vous n'y verriez que des portants vides, des cartons entassés. J'ai les boules d'y allerà " On restera donc dans le salon cosy de l'Hôtel du Louvre, Paris ier. Il aime donner rendez-vous ici, Alexis, parce que le lieu lui plaît, ce mélange d'excès Napoléon iii, d'atmosphère internationale et ce plafond vivement laqué de rouge qui lui fait penser à un lupanar. Il s'est installé dans le coin du canapé, a déposé son agenda papier, oui madame cela existe encore, a ôté sa veste anorak taillée sur mesure, dans un tissu incroyable, avec dessins savants esquissés à l'époque pour Versailles, coupé, cousu, doublé de fourrure, juste pour lui. Aujourd'hui, contrairement à d'autres jours plus cravatés, il ne porte qu'une broche n£ud papillon, un chemisier étriqué à col rond, un petit cardigan beige sur pantalon noir avec ceinture et boucle Alexis Mabille strassée. Seule entorse à ce total look maison, les baskets Yves Saint Laurent, customisées cependant : il a remplacé les lacets d'origine par d'autres en Lurex - Alexis Mabille aime ce qui brille.
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Le rencontrer chez lui, dans son atelier, vous n'y songez tout de même pas sérieusement ? " Pas aujourd'hui ", implore Alexis Mabille avec, en guise de pardon, un sourire lumineux sous cheveux longs et barbe un peu folle, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. " C'est la guerre là-bas, cela ressemble plus à un entrepôt qu'à un studio, on est entre deux collections, vous n'y verriez que des portants vides, des cartons entassés. J'ai les boules d'y allerà " On restera donc dans le salon cosy de l'Hôtel du Louvre, Paris ier. Il aime donner rendez-vous ici, Alexis, parce que le lieu lui plaît, ce mélange d'excès Napoléon iii, d'atmosphère internationale et ce plafond vivement laqué de rouge qui lui fait penser à un lupanar. Il s'est installé dans le coin du canapé, a déposé son agenda papier, oui madame cela existe encore, a ôté sa veste anorak taillée sur mesure, dans un tissu incroyable, avec dessins savants esquissés à l'époque pour Versailles, coupé, cousu, doublé de fourrure, juste pour lui. Aujourd'hui, contrairement à d'autres jours plus cravatés, il ne porte qu'une broche n£ud papillon, un chemisier étriqué à col rond, un petit cardigan beige sur pantalon noir avec ceinture et boucle Alexis Mabille strassée. Seule entorse à ce total look maison, les baskets Yves Saint Laurent, customisées cependant : il a remplacé les lacets d'origine par d'autres en Lurex - Alexis Mabille aime ce qui brille. Il a 31 ans mais on croirait qu'il en a le double. C'est qu'Alexis Mabille a déjà vécu plusieurs vies très mode. Naître à Lyon, la soie dans les veines, n'est-ce pas déjà un cadeau des fées ? Ne l'imaginez donc pas se rouler gamin dans l'herbe d'un terrain de rugby. Pendant que ses petits camarades tapent le ballon, lui, des journées entières, coupe, coud, porte des pulls de fille retravaillés, dessine, envoie ses croquis à toutes les maisons de couture de France et de Navarre. Il est à peine adolescent qu'il devient le " monsieur robe de mariée " de la région, crée des costumes pour l'Opéra de Lyon et entretient même une correspondance avec Christian Lacroix, " cela me prenait un temps fou, je faisais des " lettres Lacroix ", avec des kilos de dentelles ! " A l'heure de choisir où étudier, " ce qui m'intéressait, c'était la technique pure ", on lui conseille la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne. " Je ne me suis même pas posé la question, j'ai fait la Chambre, en deux ans au lieu de trois. " Petit génie, autre cadeau des fées. " Tous les profs venaient de chez Givenchy, Jacques Griffe ou Madame Grès, se souvient-il. Ils étaient d'une exigence insupportable. En sortant de là, on savait faire une robe de A à Z. " Alexis Mabille aime la couture. Un stage chez Ungaro, un autre chez Ricci, une entrée par la petite porte chez Christian Dior. " A force de traîner dans les couloirs, j'ai sympathisé avec le studio et je l'ai intégré, j'y suis resté neuf ans, à faire l'andouille. " Il plaisante, mais n'en soyez pas assuré à ce point. Car c'était la fête tous les jours, en ces temps-là, placés sous le signe d'un John Galliano débutant. Les bijoux Haute Couture de ces saisons passées le racontent encore de manière irréfutable. En 2001, le voici aux côtés de Hedi Slimane, à créer les bijoux Homme de la maison Dior. Quatre ans plus tard, Alexis Mabille quitte le giron LVMH et lance une collection de n£uds papillons revisités, appelés " Treizor ", prononcez Trésor. Au départ, ce n'est qu'une blague, aujourd'hui un gimmick identitaire. Pas de stratégie, juste un " Parie queà " et un " chiche " en guise de réponse. Alexis Mabille a toujours aimé les n£uds, leur forme, leur côté xviiie siècle et second Empire. Outre, cette " blague ", et comme Monsieur est hyperactif, il monte sa maison, avec sa mère et son frère, qu'il baptise " Impasse 13 ", leur adresse. " On ne voyait même pas l'intérêt de l'appeler par mon nom ". Avec le temps, tout le monde a fait le " switch ", désormais Alexis Mabille fait du Alexis Mabille, même si, en petit, en dessous, " Impasse 13 " est toujours bien là, comme d'autres indiqueraient Paris, London ou New York ! S'arracher à Lyon n'est peut-être pas aussi facile qu'il n'y paraît. En octobre 2007, dans les vitrines parisiennes de Didier Ludot, amateur éclairé de Haute Couture datée xxe siècle, les robes d'Alexis trônent aux côtés de celles de Vionnet, Paquin, Schiaparelli, Dior. Tout Paris bruisse, on ne parle que de lui. L'expérience l'amuse follement, il se dit : " C'est sympa, on va défiler au mois de janvier ! On n'a pas de budget ? Tant pis, au pire, on fermera. Et si l'on ferme, on rouvre ensuite, ce n'est pas grave ! " Pourquoi trembler quand on peut danser ? En janvier 2008, sa première collection couture défile très officiellement chez Angelina, microsalon de thé où Gabrielle Chanel allait déjeuner tous les matins. Sur fond de vocalises drolatiques d'une amie cantatrice, son vestiaire titré " pas de saison, pas de raison " franchit quelques frontières avec légèreté - " et cela s'est enflammé ". Merci les fées. Croyez-vous qu'il fît le deuil de cette collection-là, ou que cela fut nécessaire pour les suivantes ? Vous n'y êtes pas. Car ce virtuose, qui a érigé le plaisir en moteur, dessine la saison suivante très vite après avoir présenté la précédente - " je sais longtemps à l'avance ce que je veux faire ". Ne travaille guère sur des thématiques précises, ses inspirations sont " naturelles ", sa ligne de conduite " assez régulière " : une certaine idée de l'unisexe surtout pas androgyne, une charmante bousculade des codes bourgeois, une envie malicieuse et délurée d'être à cheval sur les deux, ne pas choisir entre le soir et le jour, le sport et l'uniforme, l'homme et la femme, le long et le court, l'été et l'hiver. Alexis Mabille met " tout dans un shaker " et se moque des genres. " Que chacun se serve à sa meilleure convenance. " Il mélange les tissus, fait porter des pantalons de garçon aux filles et a contrario. D'ailleurs, ne commence-t-il pas toujours par tailler d'abord un pantalon sur l'un, corriger sur l'autre ensuite et aller-retour " jusqu'à ce que cela marche ". " Du coup, dit-il, cela a créé des proportions bien à nous, qui fonctionnent ! " Et rayonnant, il botte en touche : " Dans les ateliers, au début, on nous disait : " "Ils sont très mal coupés, vos pantalons !" "Alexis Mabille soigne toujours ses excès. Avec un humour raffiné. Pour ce printemps-été, plus fantaisiste que jamais, il a dessiné des robes trop grandes, des jupes trop courtes, voire " outrageusement " fendues, des cravates trop longues, des pantalons trop larges, des cintrages trop hauts, même les lèvres de ses mannequins un brin pimbêches sont trop rouges. Quelque chose déraille de manière charmante. A l'image de ses vêtements, des textes à l'ancienne épousent ses silhouettes qui portent toutes un nom, tiré de " l'école rêvée d'Alexis Mabille " : oie blanche, sotte, brouillon, mijaurée ou fifille. " J'aime cette idée très vieille couture d'écrire un texte sur chaque vêtement. " C'est délicieux, un peu désuet, mais jamais poussiéreux. Vint le moment de s'enquérir d'une égérie éventuelle. " L'essence " de sa collection s'appelle Myrthe, une amie, rencontrée lors d'un " concours pourri ", qui " depuis deux ans, travaille avec nous à plein temps, elle est devenue la muse et la gérante de la société ! ". Il rigole et fait le docte, façon encyclopédie, " savez-vous que c'est une petite baie ? ". Ce qu'il n'ajoute pas, mais peut-être l'ignore-t-il, c'est que le myrte, avec les lauriers, est l'emblème de la gloire. Mais la gloire, Alexis Mabille s'en fiche. Il fait comme il le sent, pourvu que ses prouesses fussent nickel, toutes ses doublures en soie, et ses détails soignés, jusqu'aux tout petits points à la main, " ceux que l'on ne voit pas au premier coup d'£il mais qui donnent l'aplomb d'un vêtement et un certain charme ". Il avoue être un peu maniaque parce qu'" il n'y a rien d'aussi insupportable qu'un bouton qui tombe de sa veste au bout de trois jours ". S'il collabore avec d'autres maisons, de Ladurée à Gap, en passant par L'Oréal et d'autres, mais dans l'anonymat, c'est juste pour l'adrénaline que cela procure. Au même titre qu'un bon film d'horreur, genre Evil Dead, " plus il y a de sang, mieux c'est ", ou alors Autant en emporte le vent ou, mieux, Les Schtroumpfs - le mercredi matin, il se lève plus tôt pour regarder les dessins animés, ne le répétez pas à sa mère. Il rit dans sa barbe, croque dans son croque-monsieur et ajoute, quoi d'autre, qu'il se damnerait pour les miroirs, " a priori sans cadre ". Il en fait collection, partout dans son appartement, du sol au plafond, pour " le jeu de lumière ", pas pour s'y mirer, " pas du tout ", juste pour le décor. Dans le petit théâtre d'Alexis Mabille, la vie est charmante. Et doublée de soie. Carnet d'adresses en page 152.Anne-Françoise Moyson