Sa mère disait de lui qu'il lui donnait plus de fil à retordre que les quatre autres réunis. Être l'aîné turbulent d'une famille " très traditionnelle de la Flandre profonde ", quelque part du côté de Mechelen, vous formate à vie. À bosser notamment, ce que Marc Gysemans a appris à faire dans les serres familiales où, dès l'aube, chaque week-end, chaque congé scolaire, il cueillait tomates et salades sans relever la tête. Pourtant, lui qui était " un peu à part " aurait pu se rêver artiste : il suivait les cours de dessins à l'académie, ça lui plaisait, il était même " assez doué ", mais n'osa jamais envisager d'en faire un métier, chez ces gens-là, on ne pense pas comme ça et " on fait son chemin tout seul ". Soit des études d'ingénieur en électromécani...

Sa mère disait de lui qu'il lui donnait plus de fil à retordre que les quatre autres réunis. Être l'aîné turbulent d'une famille " très traditionnelle de la Flandre profonde ", quelque part du côté de Mechelen, vous formate à vie. À bosser notamment, ce que Marc Gysemans a appris à faire dans les serres familiales où, dès l'aube, chaque week-end, chaque congé scolaire, il cueillait tomates et salades sans relever la tête. Pourtant, lui qui était " un peu à part " aurait pu se rêver artiste : il suivait les cours de dessins à l'académie, ça lui plaisait, il était même " assez doué ", mais n'osa jamais envisager d'en faire un métier, chez ces gens-là, on ne pense pas comme ça et " on fait son chemin tout seul ". Soit des études d'ingénieur en électromécanique, un boulot à 24 ans, en 1983, dans un atelier de confection de chemises à Louvain, comme chef de production - après une semaine, il montait sa première pièce ; " J'ai volé cela avec mes yeux ", dira-t-il, une seule philosophie, apprendre, se débrouiller, savoir de quoi il parle, ce qu'il fait de ses mains. " Common sense ", précise-t-il. Il y a pris goût, on est en 1986, c'est le début de l'automatisation dans cette industrie-là, histoire de rentabiliser, d'économiser aussi. Dans le même temps, dans le nord de la Belgique, ça bouillonne, quelques jeunes gens s'apprêtent à écrire la mode belge en lettres d'or, ils ont étudié à l'Académie d'Anvers, section mode, s'appellent Marina Yee, Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene, Dirk Bikkembergs, Ann Demeulemeester, Dries Van Noten et Martin Margiela. Ils ont une grande liberté d'esprit et besoin d'un homme, d'un industriel, d'un compagnon qui les aidera à passer d'une petite garde-robe conceptualisée à un vestiaire produit. Ils effraient les gros bonnets, pas Marc Gysemans, qui sait qu'il peut les aider - " leurs pantalons, leurs chemises, tout était différent, hors normes, on ne pouvait pas travailler cela dans un système classique, à la chaîne. " Or, lui a anticipé, engagé les meilleures ouvrières des entreprises en faillite de Louvain et d'Aarschot, mis sur pied un atelier avec un savoir-faire, des idées et une vision prospective. Dès le premier jour, " j'ai pu sortir des pièces haut de gamme. Parce que je travaillais avec des petites équipes, sans automatisation, en fonction des quantités et des difficultés des modèles à monter. Mes ouvrières sont ma valeur ajoutée, pas mes machines ". En 1995, il s'installe à Rotselaar, dessine lui-même le siège de sa Gysemans Clothing Industry, du bois, du métal, des lignes inspirées par celles de Frank Lloyd Wright, 80 personnes sur 2 000 mètres carrés. Son rôle préféré ? Jouer le chef d'orchestre, aider les créateurs à accoucher d'une collection, développer leur label, patronner, prototyper, essayer, réajuster, rectifier le tir si nécessaire, toujours avec ce supplément d'âme indispensable. Il dit qu'il sait se mettre dans la tête des autres, et que c'est sa force, Raf Simons, qu'il a lancé, ne démentira pas (lire aussi son interview en pages 72 à 76). Depuis, la crise est passée par là, il a fallu changer de manière de travailler, dégraisser, délocaliser, installer son usine en Roumanie, où il se rend désormais chaque semaine, toujours une histoire de common sense. Pour la photo, Marc Gysemans porte une chemise Dries Van Noten, parce que sa femme, la créatrice Fiona McGreal, la trouve belle. Et sans doute aussi parce qu'elle a été pensée avec les tripes par l'un de ces créateurs belges qu'il connaît bien. À leurs côtés, il a appris qu'" il faut croire en soi ", qu'il pouvait être " le lien entre deux mondes différents qui ne se connaissent pas, celui de la fabrication et celui de la création ", qu'il est " le seul à le faire " et que le titre de " glue man " lui va bien. Adoubé. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON" IL FAUT CROIRE EN SOI. "