Il aura fallu attendre Eve Ensler et ses Monologues du vagin, pour que ce mot - et ce qu'il clame de lui - soit soudain prononcé à intelligible voix, sur tous les tons et sur une scène de théâtre par Jane Fonda, Glenn Close ou Laurence Bibot, comédiennes et femmes avant tout. Un texte puissant, universel, qui disait tout haut ce que les femmes se chuchotaient tout bas depuis des siècles et des siècles. Des monologues cadenassés par une mise en scène micromaliste - trois femmes, trois tabourets, une scène vide, des spots à la lumière crue, et ces mots, en chapelets, qui parfois virent aux gémissements, éclatent de rire ou sanglotent. Pourquoi faire plus quand ces histoires de " mistigri " se suffisent à elles-mêmes ? Et puis volonté affichée de la militante et dramaturge américaine, désormais traduite en 48 langues et présentée dans plus de 140 pays : ses comédiennes ne jouent pas, la distance, la bonne, est toujours nécessaire pour ne pas omettre qu'il s'agit d'histoires vraies, et que rien ici n'est fictionnel.
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Il aura fallu attendre Eve Ensler et ses Monologues du vagin, pour que ce mot - et ce qu'il clame de lui - soit soudain prononcé à intelligible voix, sur tous les tons et sur une scène de théâtre par Jane Fonda, Glenn Close ou Laurence Bibot, comédiennes et femmes avant tout. Un texte puissant, universel, qui disait tout haut ce que les femmes se chuchotaient tout bas depuis des siècles et des siècles. Des monologues cadenassés par une mise en scène micromaliste - trois femmes, trois tabourets, une scène vide, des spots à la lumière crue, et ces mots, en chapelets, qui parfois virent aux gémissements, éclatent de rire ou sanglotent. Pourquoi faire plus quand ces histoires de " mistigri " se suffisent à elles-mêmes ? Et puis volonté affichée de la militante et dramaturge américaine, désormais traduite en 48 langues et présentée dans plus de 140 pays : ses comédiennes ne jouent pas, la distance, la bonne, est toujours nécessaire pour ne pas omettre qu'il s'agit d'histoires vraies, et que rien ici n'est fictionnel. Surtout pas ce dernier chapitre, c'est le nouveau combat d'Eve Ensler, qui veut dénoncer le viol comme arme de guerre, a voyagé en République démocratique du Congo et écouté les histoires tragiques de ces femmes, de ces jeunes filles, de ces fillettes transformées en esclaves sexuelles pour les besoins de la soldatesque et par stratégie militaire. En exergue de ce texte, rajouté aux Monologues écrits en 1996, trois phrases qui en disent long : " Un rapport a établi que parmi les 300 000 enfants soldats à travers le monde, environ 40 % sont des filles. Elles sont souvent des combattantes de premières lignes ou utilisées comme brancardières ou cuisinières. Beaucoup d'entre elles sont abusées sexuellement. " Pour la sixième fois, Nathalie Uffner, metteuse en scène et directrice du Théâtre de la Toison d'Or, s'empare du texte et chamboule le contexte. Elle le connaît par c£ur, pour l'avoir joué et mis en scène lors du V-Day à Bruxelles, en 1995, avec Annie Lennox et Nicole Croisille, Isabelle Durant et Marie-Paule Kumps, notamment. Elle l'aime toujours autant parce qu'il ne cesse de " l'émouvoir ", de la " faire rire ", a revu Eve Ensler à Paris, il y a un an, lui a demandé un chapitre inédit sur les violences sexuelles en Afrique noire et plus particulièrement en RDC. Et voilà aujourd'hui ce Guide de survie d'une adolescente face à l'esclavage sexuel qui chute par une ultime règle : " Personne ne peut te prendre la moindre chose si tu ne la lui donnes pas. " Pour porter cela, il lui fallait des comédiennes africaines, elle les a trouvées à Bruxelles, via via. Rencontre avec l'une d'elles, Bwanga Pilipili, qui termine sa quatrième année d'études à l'Insas, section interprétation dramatique, et s'empare des Monologues du vagin avec une fougue intacte. La première fois. " J'avais entendu parler de la pièce, bien sûr, mais je l'ai vraiment découverte quand, à l'Insas, il a fallu parler d'une pièce qui nous touchait. Salvatore Calcagno, un génie qui étudie la mise en scène, a choisi celle-là. C'était drôle, tous les autres étudiants avaient amené du Brecht ou du Muller et lui est arrivé avec ses Monologues qu'il nous a lus, c'était juste magnifique. " Le texte. " Un bijou pareil, c'est un cadeau. Plus je le découvre, plus je le trouve très bien écrit, avec différents niveaux d'interprétation. En même temps, je ne peux pas faire l'économie de l'émotionnel que cela suscite en moi, même la gêne ou le malaise, certains mots si crus disent juste la vérité... Comment porter un tel texte de la manière la plus authentique, sans être dans la routine ? C'est aussi pour cela que j'aime le théâtre, il faut trouver le chemin. " Le rire. " Je pense qu'à une question culottée on ne peut avoir qu'une réponse décalée. C'est ce décalage que je trouve parfois tellement drôle. Même si ces Monologues sont aussi construits sur des douleurs et des grosses ou des petites névroses, mais c'est pour cela qu'ils tiennent la route. " Une certaine généalogie. " J'ai 34 ans, une petite fille de 5 ans, des tantes un peu Calamity Jane et une maman très active dans une association qui combat la violence faite aux femmes dans la région des Grands Lacs. J'avais entendu parler du combat d'Eve Ensler dans le Sud-Kivu, mes parents en sont originaires, je n'ai pas hésité. Je leur ai lu Le Guide de survie d'une adolescente face à l'esclavage sexuel, à Bukavu, ma maman pleurait, "cela pourrait être nous"... " Le trio de choc. " Les deux autres comédiennes, Awa Sene Sarr et Babetida Sadjo, ont joué ensemble dans Le Masque du dragon (de Philippe Blasband). Awa est une amie de maman - elles font du sport dans la même salle -, elle vient du Sénégal, c'est une vedette en Afrique de l'Ouest et la voix de la sorcière dans Kirikou. Et Babetida, je la connais parce que, cela fait cliché, on a la même coiffeuse ! Dans un salon black où cela prend des heures et des heures, il y a des amitiés qui peuvent se nouer : j'étais en train de passer les épreuves pour entrer à l'Insas, on avait parlé de tout et de rien, Babetida avait été hyper encourageante, soutenante, j'ai été la voir jouer et voilà, on ne s'est plus lâchées, je suis fidèle en amitié. Très naturellement, quand Nathalie Uffner lui a proposé Les Monologues du vagin, elle lui a parlé de moi. " Les castings. " Je suis reconnaissante à Nathalie de monter la version africaine des Monologues et de donner l'opportunité de jouer à trois comédiennes black. Quand on lit les annonces de casting, "Recherche comédienne entre 20 et 25 ans style Natalie Portman ou Scarlett Johansson", cela me fait rire... De temps en temps, quand je suis de bonne humeur, j'envoie une photo. Le déterminisme social et psychologique me révolte. Quand on me demande si cela ne me gêne pas d'avoir été choisie à cause de ma couleur de peau, je réponds que je préfère cela à ne pas être choisie à cause de ma couleur de peau. Je ne lâcherai rien. J'adorerais jouer Médée. " Les Monologues du vagin de Eve Ensler, adaptation de Dominique Deschamps, mise en scène de Nathalie Uffner, avec Bwanga Pilipili, Babetida Sadjo et Awa Sene Sarr, du 23 mai au 16 juin prochain, au Théâtre de la Toison d'Or. Tél. : 02 510 05 10. www.ttotheatre.be PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON