Le ciel prend ici toute sa démesure, seul le clocher de Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage se permet de boucher l'horizon. Entre les trépidations de la ville moderne et la torpeur du vieux Bruxelles avec son église de type baroque tardif, une terrasse comme un jardin d'Eden, qui prolonge un loft-havre de paix, à peine troublée par la régularité du tintement des cloches qui font leur métier. Il y a là un bouleau, des hostas, du jasmin, des dahlias, des genêts, des lilas, des camélias. Le matin, les mésanges y trouvent leur compte, et l'automne, quand l'été indien se prolonge, c'est la vie au grand air pour Nicola et Jean-Marc, les propriétaires du lieu. Ce petit bout de paradis haut perché, ils l'enrichissent aux détours de leurs voyages - sur la High Line, à New York, ils tombent en arrêt devant ce Magnolia magniflora, notent son nom dans un petit carnet toujours à portée de main verte et le commandent, aussi simple que cela ; les garçons, parfois, naissent dans les roses.
...

Le ciel prend ici toute sa démesure, seul le clocher de Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage se permet de boucher l'horizon. Entre les trépidations de la ville moderne et la torpeur du vieux Bruxelles avec son église de type baroque tardif, une terrasse comme un jardin d'Eden, qui prolonge un loft-havre de paix, à peine troublée par la régularité du tintement des cloches qui font leur métier. Il y a là un bouleau, des hostas, du jasmin, des dahlias, des genêts, des lilas, des camélias. Le matin, les mésanges y trouvent leur compte, et l'automne, quand l'été indien se prolonge, c'est la vie au grand air pour Nicola et Jean-Marc, les propriétaires du lieu. Ce petit bout de paradis haut perché, ils l'enrichissent aux détours de leurs voyages - sur la High Line, à New York, ils tombent en arrêt devant ce Magnolia magniflora, notent son nom dans un petit carnet toujours à portée de main verte et le commandent, aussi simple que cela ; les garçons, parfois, naissent dans les roses. Il faut fermer les yeux et se laisser enivrer par le parfum de la Barbra Streisand, pour les connaisseurs, une Rosa hybrid tea, aux effluves " magnifiques ", ramenée des Etats-Unis (Illinois), dans une valise. Ici, toutes les fleurs sont blanches. A part celle-là, qui n'existe pas dans la teinte de leur choix et qu'ils n'ont pu s'empêcher de planter ici, rapport à la dévotion qu'ils portent à la chanteuse et comédienne dont ils ne ratent aucun concert, c'est dire la puissance de leurs passions. Au milieu de tout ce blanc, avec feuillage, une autre touche de rose, des pivoines, qu'ils pensaient virginales, qui s'avérèrent colorées, mais chez les véritables amoureux, on ne dépote pas pour si peu. Faut-il vraiment expliciter la raison de leur coup de foudre pour cet appartement ? 130 mètres carrés de terrasse et 185 mètres carrés de loft vide où s'inventer un décor pour leurs collections. Ils ont quitté leur maison avec petit jardin, à deux rues d'ici, fini la terre trop humide, la mousse qui colonise le gazon, l'encaquement entre les murs de la ville, le soleil si chiche qui ne se laisse entrapercevoir qu'en levant les yeux au ciel. Ils voulaient de la lumière, ils l'ont trouvée. Ils ont pris de la hauteur, ils sont heureux. Se sont débarrassés de leurs meubles de Malines et les ont troqués contre un heureux mélange rassemblé avec soin ici ou ailleurs, loin, aux puces ou dans les salles de vente. Il y a huit ans, ce bâtiment qui servit à ranger les archives d'une banque était vide, avec un plateau libre dans lequel Nicola et Jean-Marc dessinent leur futur. " Nous avons tout choisi, les matières - sol en bois de sapin du Danemark, des planches de 15 mètres de longueur, 40 centimètres de largeur et trois d'épaisseur, elles sont écologiques, pas standard et font toute la longueur de l'appartement. " Ils ont chamboulé les plans prévus : on entre par la chambre, qui aurait dû être une cuisine, laquelle ne ressemble en rien à l'image que l'on se fait de ce genre d'endroit - tout est impeccablement invisible, les becs de gaz pivotants et dissimulés, l'ensemble en MDF, avec couche de ciment pour l'effet béton. Le mobilier, ils l'ont chiné ou ramené de leurs voyages, " nous sommes des déménageurs professionnels ", sourient-ils. Le poêle vient d'Afrique du Sud, du Cap, il est traditionnel, fait sur mesure en céramique blanche, selon leurs désirs, et posé sur de l'ardoise, souvenirs d'un autre aller-retour. Le buffet est un exemplaire unique au monde, dessiné par eux, tapissé de même, avec les rouleaux de papier peint signés Damien Hirst - une myriade de pilules, à équidistance placées là sans rien d'aléatoire. Jean-Marc, médecin, a longtemps travaillé dans la recherche sur le virus HIV, y voir un lien. Au milieu de cet espace, deux gaines techniques avec lesquelles il a fallu composer. Pas question de cloisonner, de se retrouver avec des portes partout, " on a travaillé autour ", en conservant l'aspect brut du loft, jusqu'au plafond, mais sans radiateur apparent, ni prise, ni interrupteur, " on voulait que ce soit sobre mais chaud, pas un truc design ". Autour de ces gaines donc, des armoires, un dressing surtout, tapissé de papier peint trompe-l'oeil où grimpe un lierre vert tendre, signé Thomas Demand, artiste allemand. Il est fait sur mesure par " un très bon ébéniste ", avec rangées coulissantes, comme dans les musées, ce qui est aussi le cas ici, car nous avons affaire à deux collectionneurs de vêtements, Nicola surtout - du Jean Paul Gaultier, du Helmut Lang, du Maison Martin Margiela. Il conserve les pièces de défilés, de l'Homme, de la Femme, celles de Gaultier, " depuis la collection russe ", ainsi que les pièces expérimentales de Lang, dans " des matières tellement avant-garde ", qu'il porta avec joie et hardiesse - plus maintenant, à l'époque, il avait des cheveux longs, " j'étais moins classique ". Si vous êtes familier/ère de la rue Dansaert et de Maison Martin Margiela, vous l'aurez sûrement déjà rencontré. OEil vif, barbe courte, bagues aux doigts, silhouette à l'étiquette blanche, toujours ou presque, Nicola est à la tête de la boutique MMM, rue de Flandre, la première en Europe, c'est historique. Et s'il en est là aujourd'hui, c'est parce qu'il est passé par l'Académie d'Anvers, section mode. C'était son rêve, depuis tout petit, réalisé dès 1986, quand il s'installe au Vlaamse Kaai, alors désert, sauf un fritkot, et s'inscrit dans cette école qui vient alors à peine de former Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck ou Martin Margiela. Dans le même temps, il travaille comme vendeur dans une boutique de la Huidevettersstraat, qui vend les collections de Romeo Gigli, Gaultier et Lang, une bonne école. Très vite aussi, il se met à dessiner des jeans pour un fabricant néerlandais et termine ses créations d'étudiant, aux côtés d'autres élèves - Filip et Ann qui ne signent pas encore A.F. Vandevorst, Jurgi Persoons et Veronique Branquinho. " On bossait tous ensemble, l'un aidait l'autre pour terminer les pièces pour les jurys, on faisait tout nous-mêmes... " L'ombre lui va bien, la preuve sur ce portrait devant son armoire motif lierre, c'est là qu'il se sent bien, aux autres la lumière, aux danseurs de José Besprosvany dont il signa les costumes ou à Axelle Red, qu'il habille depuis le début, lui créant presque sur le corps, si menu, des pièces uniques qu'elle mixe avec d'autres, au label belge, souvent. Nicola a ainsi cumulé les collaborations avec bonheur, " tout était possible, c'était les belles années ", dit-il sans une pointe de regret, pas de ça chez lui. Même quand il raconte les premiers défilés de Martin Margiela, sur lesquels, encore étudiant, il joue les habilleurs, " c'était du jamais-vu ". Plus tard, quand il sera vendeur chez Stijl, rue Dansaert, il aura mieux que quiconque les mots pour expliquer chaque vêtement. " Chaque saison, c'était "waouw !", on se disait : "pourquoi n'a-t-on jamais pensé à faire ça avant ?", c'était tellement évident et tellement différent de tout le reste. Quand les pièces arrivaient dans la boutique, c'était Noël. " Aujourd'hui, chez lui, il propose plus que jamais les créations maison, toujours en fonction d'un seul critère : " j'aime. " Il sait que ses clients, devenus des amis, le suivront. Jamais, jure-t-il, il ne pourrait vendre autre chose que Maison Martin Margiela, " parce que c'est plus que de la mode, ce ne sont pas que des vêtements, il y a tant de choses derrière ". Dans une boîte, les invitations de tous les défilés, des bougies Tabi, une boule à neige, du papier peint. Pas de fétichisme mais un art consommé de la conservation. D'ailleurs, quand le ModeMuseum d'Anvers organise une exposition sur Maison Martin Margiela, c'est, entre autres, à Nicola qu'on fait appel : il prête ses pièces rares, siglées MMM, oversized surtout, pour enrichir le parcours muséal. A l'image de cette maison qui préfère l'anonymat, il a fait de la sienne, de la leur et de leur terrasse l'envers d'un endroit fashion, 130 + 185 mètres carrés de respect à la beauté. Maison Martin Margiela, 114, rue de Flandre, à 1000 Bruxelles. Tél. : 02 223 75 20. Info@margiela.bePAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON / PHOTOS : JULIEN CLAESSENS