Dans l'échelle de fréquentation des expositions, toutes proportions gardées, la mode bat des records. On ne peut pas en dire autant de l'art contemporain ; serait-elle moins intimidante ? Sans doute. Que le musée Grévin, dans un autre genre pourtant connexe, dédie un espace " Fashion " à des Coco Chanel, Inès de la Fressange et Jean Paul Gaultier moulés dans la cire est révélateur du pouvoir attractif du sujet.
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Dans l'échelle de fréquentation des expositions, toutes proportions gardées, la mode bat des records. On ne peut pas en dire autant de l'art contemporain ; serait-elle moins intimidante ? Sans doute. Que le musée Grévin, dans un autre genre pourtant connexe, dédie un espace " Fashion " à des Coco Chanel, Inès de la Fressange et Jean Paul Gaultier moulés dans la cire est révélateur du pouvoir attractif du sujet. En réalité, on a vu l'engouement naître outre-Atlantique il y a trois ans déjà, avec la monographie sur Alexander McQueen, Savage Beauty, au Metropolitan Museum of Art. Inaugurée en mai 2011, elle fait un tabac, à tel point qu'elle est prolongée jusqu'en août, que pour la première fois de son histoire, l'institution new-yorkaise ouvre exceptionnellement ses portes le lundi et que la dernière semaine, on peut y entrer jusqu'à minuit après avoir fait la file durant quatre heures. Au bout du compte, en trois mois, l'événement aura attiré 650 000 visiteurs, devenant du coup l'un des plus populaires de l'histoire du musée et le plus réussi dans son genre. Depuis, les compteurs continuent à s'affoler - 130 000 visiteurs pour Alaïa au Palais Galliera (2013), 160 000 pour Dries Van Noten, Inspirations (2014) aux Arts décoratifs, fréquentation triplée grâce à Iris Van Herpen, à la Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais... Que ces installations soient différentes et plutôt originales y est évidemment pour quelque chose : elles n'ont rien à voir avec des étalages de boutique, avec un conservatoire miteux et encore moins avec une illustration pédagogique aux relents de naphtaline. Les vêtements y sont présentés d'une autre manière, qui repousse les limites de l'exercice, avec plusieurs degrés de lecture. On peut désormais prendre conscience des liens inextricables qui existent entre la mode et le monde qui l'entoure, voir de tout près l'incroyable savoir-faire et en sus, le génie, l'avant-gardisme, la fragilité de pièces devenues ainsi muséales - il y est souvent question d'incarnation, de vibrations, de poésie. Le plus bel exemple ? Le travail de Madame Grès présenté au musée Bourdelle en 2012, en un dialogue émouvant et puissant entre l'oeuvre du sculpteur et les créations de la reine du drapé. Entrer au musée permet en plus de casser le rythme accéléré d'un secteur où une saison chasse l'autre tous les six mois, de pallier l'éphémère, de briser l'instantanéité des défilés, si courts, douze minutes et puis fini, offrant ainsi un espace de réflexion, de mise à distance et de contextualisation. Les créateurs ne s'en plaignent pas. Il n'y a pas si longtemps pourtant, il était hors de question pour les maisons de s'exposer ainsi, les y inviter aurait été leur faire insulte - rien à faire dans cet univers-là, trop compassé, pas assez contemporain. Aujourd'hui, à l'heure du storytelling, ces expos sont tout bonus pour les griffes qui, ainsi, participent magnifiquement à l'édification de leurs mythes fondateurs. Tous gagnants. ANNE-FRANÇOISE MOYSON