"J'aimerais remercier Céline parce que... je l'aime. " Ces mots d'amour sont prononcés par Adèle Haenel lors de la cérémonie des César en février 2014 - elle y a obtenu le trophée du meilleur second rôle pour Suzanne. Céline, c'est Céline Sciamma, la réalisatrice qui l'a révélée dans Naissance des pieuvres (2007) et sa compagne dans la vie, mais Adèle ne s'étendra pas sur le sujet. La comédienne ne veut pas être uniquement un porte-parole de la cause homosexuelle. Elle appartient néanmoins à une génération de nanas qui vivent leurs choix sexuels de façon à la fois visible et discrète, militant pour une indépendance et une force féminine loin d'un système patriarcal normé et sexiste. Parmi elles, les actrices Ellen Page et Amber Heard ou encore la chanteuse Héloïse Letissier (alias Christine and the Queens), à la bisexualité assumée. Chacune, à sa façon et par son art, échafaude les règles d'un girl power subtil et contemporain.
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"J'aimerais remercier Céline parce que... je l'aime. " Ces mots d'amour sont prononcés par Adèle Haenel lors de la cérémonie des César en février 2014 - elle y a obtenu le trophée du meilleur second rôle pour Suzanne. Céline, c'est Céline Sciamma, la réalisatrice qui l'a révélée dans Naissance des pieuvres (2007) et sa compagne dans la vie, mais Adèle ne s'étendra pas sur le sujet. La comédienne ne veut pas être uniquement un porte-parole de la cause homosexuelle. Elle appartient néanmoins à une génération de nanas qui vivent leurs choix sexuels de façon à la fois visible et discrète, militant pour une indépendance et une force féminine loin d'un système patriarcal normé et sexiste. Parmi elles, les actrices Ellen Page et Amber Heard ou encore la chanteuse Héloïse Letissier (alias Christine and the Queens), à la bisexualité assumée. Chacune, à sa façon et par son art, échafaude les règles d'un girl power subtil et contemporain. Autre symbole de ce phénomène, La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche, Palme d'or au Festival de Cannes en 2013, a marqué une étape dans la représentation des amours au féminin. Si le film, interprété par Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, a entraîné des controverses dans le milieu lesbien (souvent perçu comme peu réaliste, projection fantasmée du réalisateur), une chose est certaine : ce long-métrage qui a attiré 1 million de spectateurs a suscité un engouement du grand public pour des personnalités aux propos queer. " La culture lesbienne avait beaucoup de retard sur celle des gays. Elle bénéficiait de peu de porte-parole, les quelques publications avaient quasiment disparu, les films se comptaient sur les doigts d'une main ", explique Marie Kirschen, fondatrice de la revue lesbienne Well Well Well. Ce magazine récent propose des reportages, des enquêtes, des contributions de personnalités (un essai de Virginie Despentes...) et souligne ainsi l'existence d'une culture à part entière, mais accessible à une cible plus large. De la même façon, un nombre grandissant de projets pensés par et pour ce public bien défini touche une audience plus vaste. Par exemple, Life Partners de Susanna Fogel, film récompensé au festival de Tribeca, dans lequel Leighton Meester (Gossip Girl ) joue l'une des deux protagonistes gay. L'orientation sexuelle n'est là qu'un élément dans une histoire fondée sur la longue amitié entre la réalisatrice et la scénariste Joni Lefkowtiz. Idem pour la série Féminin/Féminin de la Québécoise Chloé Robichaud. Le décor est bien une communauté lesbienne canadienne, mais l'esthétique est doucement grunge et les thèmes de l'amour, des clashes générationnels et des ruptures sentimentales sont traités de façon intemporelle. Cet intérêt croissant pour des films de niche relève d'une forme d'engagement, à l'heure où le mariage homosexuel fait encore grincer bien des dents chez nos voisins français notamment. " Tout le monde a dû se positionner. S'intéresser au milieu gay est aussi une marque de soutien ", souligne Marie Kirschen. La culture lesbienne d'aujourd'hui fournit des outils politiques qui amènent à réfléchir sur des notions d'égalité et de pression sociale. La volonté qui anime le girl power queer des années 2010, engagé et complexe, paie son tribut aux combats de ses aînées, du mouvement rock militant Riot Grrrl à Judith Butler, papesse des gender studies (les études de genre) aux Etats-Unis, en passant par la lutte féministe de longue haleine de l'écrivaine et réalisatrice française Virginie Despentes. Désormais, les 25-35 ans échafaudent des propos sur des fondations théoriques et créatives fièrement homosexuelles, et se battent au quotidien pour les droits du sexe dit faible. Car ces filles qui prennent le pouvoir ont des choses à dire. La comédienne Océanerosemarie a taclé dans son one-woman-show, La lesbienne invisible, les clichés et l'homophobie latente de la société. Son prochain spectacle, Chatons violents, s'en prend à la religion et au racisme banal. " Quand on se sent soi-même minoré, on est naturellement sensible aux injustices subies par les autres, explique Océane. J'essaie de lutter contre l'invisibilité des minorités, d'encourager une prise de parole, de lutter contre les discriminations. " Du côté de la réalisatrice Céline Sciamma se construit une oeuvre autour de la question du genre et de la sexualité queer. Bande de filles, son dernier film, sorti à l'automne dernier, après Naissance des pieuvres et Tomboy (2011), raconte l'itinéraire d'une adolescente noire des cités et déconstruit de façon critique la pression normative de la société. Adèle Haenel, elle, choisit ses rôles dans une perspective engagée et écarte les scénarios " remplis de clichés. Je recherche des figures de femmes sur lesquelles se porte un regard personnel ". Quant à la chanteuse Christine and the Queens, elle parle d'une culture, fluide, où le genre est une construction de la personnalité et devient un outil de performance artistique que chacun peut se réapproprier et sublimer. " Il n'y a pas de catégories, que des ressentis ", dit-elle à son public, entre deux chansons. Un terme marketing est apparu : " hétéroflexible ". Il ne signifie pas bisexuel, mais libre de toute étiquette. Il évoque une fluidité neuve, qui réfute toute identification au partenaire et aux clichés communautaires qui accompagnent sa préférence sexuelle. Si l'hétérosexualité est synonyme de mariage et de foyer traditionnel, est-il si surprenant que la jeunesse refuse de rentrer dans l'ordre pré-écrit d'une société si décevante ? Refuser une catégorie sexuée signifie dire non à des dogmes classiques. Beaucoup se sentent entre deux, telles la chanteuse Rita Ora ou les mannequins Miranda Kerr, Georgia May Jagger et Cara Delevingne. Cette dernière - qui s'affiche avec l'actrice Michelle Rodriguez - fait la promotion de We Are You, une marque de tee-shirt militante, pour ceux qui " ne se considèrent pas à cent pour cent hétérosexuels ". Sur son compte Instagram, la it girl s'insurge : " Arrêtez de mettre les gens dans des boîtes et commencez à vivre librement. " Le phénomène est loin de ne toucher qu'une petite jet-set. Selon le quotidien britannique The Guardian, les expériences lesbiennes ont augmenté de 1,8 % à 7,9 % en vingt ans. Ce mouvement hétéroflexible a déjà été rattrapé par la mode, la musique et la publicité. Shakira et Rihanna s'adonnent à de faux ébats amoureux dans leur clip Can't Remember to Forget You. Une blonde est l'objet du désir de Penélope Cruz dans la pub Schweppes. La campagne Cornetto met en scène une histoire d'amour entre deux jolies brunes. Et Cara Delevingne - encore elle - embrasse la top Ondria Hardin dans la publicité de cosmétiques Saint Laurent. Une image souvent critiquée pour son érotisation sexiste de l'homosexualité. Tandis que ces divers codes sont récupérés par la sphère fashion, mannequins très androgynes (Saskia de Brauw pour Louis Vuitton) et top féminins défilant dans des collections masculines comme Casey Legler ou Erika Linder. Toutes font éclater les stéréotypes sur l'esthétique plébiscitée par un idéal patriarcal et ne se définissent ni par leur jeunesse ni par leur minceur extrême ou leur fragilité. Pour Géraldine Sarratia, rédactrice en chef adjointe des Inrockuptibles, cette fluidité permettrait donc à tous, " hétéro ou homo, de s'affranchir des normes, de l'assujettissement et de la manière dont on est supposé se comporter selon qu'on soit un homme ou une femme ". PAR ALICE PFEIFFERLes 25-35 ans échafaudent des propos sur des fondations théoriques et créatives fièrement homosexuelles.