La toute première fois qu'on l'avait entraperçue en vrai, elle s'engouffrait dans le couloir de la maison Chanel, entrée des artistes, rue Duphot, Paris. Elle était en retard, Karl Lagerfeld l'attendait, elle répétait " en retard ", comme le lapin d'Alice in Wonderland, elle s'était précipitée dans l'ascenseur, on aurait dit un courant d'air. On s'était demandé si elle était " vraiment " inquiète de ne pas être arrivée plus tôt et si l'homme était à ce point intimidant, limite tyran, qu'il faisait trembler tous ceux qui le côtoyaient. On avait retrouvé Lady Amanda Harlech détendue, assise derrière la grande table laquée noire du Studio, à côté du directeur artistique de la maison aux deux C qui travaillait aux derniers détails de la collection Métiers d'Art Paris-Bombay, c'était en décembre 2011. Il y avait dans l'atmosphère une grande concentration, de la légèreté, de l'intimité. La deuxième fois qu'on l'avait vue de tout près, elle siégeait dans les gradins en bois du décor rodéo, avec drapeaux ricains, construit expressément pour le défilé Paris-Dallas de la griffe, c'était en décembre 2013. Elle venait de faire une apparition sur les écrans du faux drive-in où était projeté The Return, le film réalisé par K.L. sur le retour de Coco Chanel en 1953, après quinze ans de silence, sur le soutien des Américains, le dédain des Français, la solitude de la créatrice, son entêtement, son intransigeance, sa dureté, ses failles. Comme à son habitude quand il joue les réalisateurs, Karl Lagerfeld avait demandé à Amanda Harlech de faire partie de l'aventure. Pourtant elle n'a rien d'une actrice, c'est elle qui le souligne. Mais si la dame est toujours dans les parages, c'est parce qu'elle occupe une place à part dans la constellation lagerfeldienne, difficile à résumer, ne pas la réduire à un mot qui pourrait vite devenir une insulte, non, elle n'est en rien une muse, elle serait plutôt " un mur ", sur lequel rebondissent les idées de ce touche-à-tout sidérant de talent, elle fonctionne " comme un matéri...

La toute première fois qu'on l'avait entraperçue en vrai, elle s'engouffrait dans le couloir de la maison Chanel, entrée des artistes, rue Duphot, Paris. Elle était en retard, Karl Lagerfeld l'attendait, elle répétait " en retard ", comme le lapin d'Alice in Wonderland, elle s'était précipitée dans l'ascenseur, on aurait dit un courant d'air. On s'était demandé si elle était " vraiment " inquiète de ne pas être arrivée plus tôt et si l'homme était à ce point intimidant, limite tyran, qu'il faisait trembler tous ceux qui le côtoyaient. On avait retrouvé Lady Amanda Harlech détendue, assise derrière la grande table laquée noire du Studio, à côté du directeur artistique de la maison aux deux C qui travaillait aux derniers détails de la collection Métiers d'Art Paris-Bombay, c'était en décembre 2011. Il y avait dans l'atmosphère une grande concentration, de la légèreté, de l'intimité. La deuxième fois qu'on l'avait vue de tout près, elle siégeait dans les gradins en bois du décor rodéo, avec drapeaux ricains, construit expressément pour le défilé Paris-Dallas de la griffe, c'était en décembre 2013. Elle venait de faire une apparition sur les écrans du faux drive-in où était projeté The Return, le film réalisé par K.L. sur le retour de Coco Chanel en 1953, après quinze ans de silence, sur le soutien des Américains, le dédain des Français, la solitude de la créatrice, son entêtement, son intransigeance, sa dureté, ses failles. Comme à son habitude quand il joue les réalisateurs, Karl Lagerfeld avait demandé à Amanda Harlech de faire partie de l'aventure. Pourtant elle n'a rien d'une actrice, c'est elle qui le souligne. Mais si la dame est toujours dans les parages, c'est parce qu'elle occupe une place à part dans la constellation lagerfeldienne, difficile à résumer, ne pas la réduire à un mot qui pourrait vite devenir une insulte, non, elle n'est en rien une muse, elle serait plutôt " un mur ", sur lequel rebondissent les idées de ce touche-à-tout sidérant de talent, elle fonctionne " comme un matériau conducteur " et prête au créateur ses yeux - verts et en amandes -, voire son troisième oeil, cela fait dix-huit ans maintenant, le genre de collaboration qui ne laisse personne indemne. Ne pas la croire fragile sous ses airs graciles. La preuve en huit aphorismes. Karl Lagerfeld l'invita un jour à dîner chez lui, " rue de l'université ", précise-t-elle en français dans le texte. C'était l'anniversaire d'Elton John, en 1997 ou 1998, " il y a longtemps mon dieu, c'est comme si c'était il y a cinq minutes, ou cinq mois ou toujours, c'est merveilleux ". Elle croit se souvenir qu'elle était " très intimidée ", qu'il l'a regardée, avec cette prescience qui fait qu'il voit " clair " dans l'âme humaine, qu'il est " loyal " et qu'il a senti cela en elle, " j'espère ". Le curriculum vitae d'Amanda Harlech valait déjà son pensant d'or : naissance à Londres en 1959, enfance dans Regent's Park, études à Oxford, en littérature anglaise, avec mémoire sur " la banqueroute morale " dans l'oeuvre de l'écrivain Henry James, mariage puis divorce avec Francis Ormsby-Gore, sixième baron Harlech, deux enfants, stylisme pour le magazine Harpers & Queen, collaboration étroite et créative avec John Galliano, depuis sa dernière collection d'étudiant à Central Saint Martins, jusqu'à son entrée chez Dior (1996). Lady Amanda Harlech connaît son bonheur. " J'ai le meilleur job qui soit parce que plus je vieillis, meilleure je suis. C'est assez inhabituel, mais votre regard se bonifie aussi longtemps que vous restez curieuse et ouverte. Aujourd'hui, je suis plus sûre que je ne l'étais, plus assurée en tout cas qu'avant. Combien d'essayages, de collections, de défilés ai-je vus ? J'ai un besoin de partager cela parce que le chemin parcouru est extraordinaire, quel voyage, ce fut une révélation... " Quand elle n'est pas à Paris, Amanda Harlech vit dans le Shropshire, il y fait " glacial ", ça l'amuse. Là-bas, il y a des chevaux, des chiens, des chats, des bottes en caoutchouc alignées devant le buffet de la cuisine, une vue à couper le souffle, des photos qu'elle partage sans façon parce qu'elle les a rangées dans son téléphone portable, comment être neurasthénique devant un tel paysage ? Dans ce comté rural des West Midlands, loin, très loin de Londres, elle vit à mille lieues de la capitale française, de la mode et de Chanel. Ici, les murs ont gardé la mémoire de leurs anciens occupants, les meubles ont vécu, et dans la cuisine, sur le tableau noir, elle a inscrit à la craie le mantra de la famille, qu'elle a inculqué à ses enfants : " You have to make the work ", pas d'échappatoire possible. Elle qui apprit la danse, l'équitation, le piano, le dessin, la littérature, sait que l'on ne peut s'en sortir dignement que si l'on fait ses gammes, sans rechigner, avec le visage paisible et léger de celle qui réussit tout ce qu'elle touche, peu importe la douleur. Elle a un oeil, précieux, elle l'a aiguisé en travaillant comme styliste, elle devait pourtant l'avoir naturellement, Karl Lagerfeld dit d'elle qu'elle regarde comme personne d'autre. Elle opine : " Je pense que je vois des choses que les autres ne voient pas. " Faire défiler les photos qu'elle a prises en Inde, à la façon d'une Lady Stanhope qui utilise les mots et les dessins pour coucher ses impressions d'écrivain voyageur délicieusement british. Sans prétention aucune de vouloir expliquer le sous-continent, en trois semaines, vous plaisantez, mais montrer ce qu'elle a senti là-bas de " vivifiant, intensément coloré, compliqué et raffiné ". Il accompagnait le défilé Paris-Bombay, cet ouvrage tranché de rouge, titré Travelling in India, publié par Steidl avec l'aide de Karl L., elle l'en remercie. Ce geste photographique, elle le poursuit avec l'Hasselblad offert par le créateur, il lui permet de compiler ce qui l'attire, la beauté de la vie, ce qui n'a rien à voir avec " le parfait coucher de soleil ", mais tout avec le reflet si tendre de la lumière douce sur une bassine martelée, l'inextricable complexité d'une miniature Mughal ou la vision figée du lit dans lequel elle dort chaque nuit que Dieu fait. Elle a beau s'en défendre, insister, non elle n'est pas une actrice, sa filmographie commence pourtant à s'alourdir. Outre sa collaboration avec le créateur J.W. Anderson et son rôle de cavalière dans Sport de filles de Patricia Mazuy (2012) avec Josiane Balasko et Marina Hands - où il est question de haras, de chevaux, de grandes bourgeoises qui aimeraient encore séduire et d'une jockey têtue qui rêve de compétition, on a vu Amanda Harlech ailleurs, la faute à Karl, qui l'a embarquée dans ses expériences cinématographiques. Elle s'est glissée dans les habits d'une joueuse ravageuse (The Tale of a Fairy/Chanel Croisière 2012), d'une gouvernante étrange et inquiétante (Invito Pericoloso/Fendi automne-hiver 2013), d'une journaliste américaine enthousiaste qui promet à Mademoiselle l'amour de ses compatriotes (The Return/Chanel Paris-Dallas, Métiers d'Art 2014). " C'était un honneur, c'était un honneur ", répète-t-elle. Dans ce dernier court-métrage, elle côtoie Géraldine Chaplin, qui interprète le personnage principal, une Gabrielle revêche, entêtée et si seule. " Elle a tant d'esprit, elle est vraiment devenue Coco Chanel. A un moment, après le show du retour désastreux, je dois courir vers elle et lui dire que les Américains vont l'adorer. Pour ma première prise, j'ai couru dans l'escalier et j'ai vu son petit visage crispé, c'était la désolation en personne, ce n'était pas seulement un masque, je pouvais vraiment sentir le désespoir, j'avais des larmes plein les yeux, je n'arrivais même pas à la toucher, c'était comme un champ entier de peine et de douleur. C'est en cela qu'elle est une grande actrice... Un journaliste vient de me demander qui était ma muse, j'aurais dû répondre Géraldine Chaplin. " " Merci à Nick Knight, je lui suis très reconnaissante et je suis très excitée. " L'objet de cet engouement ? Un court-métrage qu'elle vient de réaliser à la demande du photographe britannique, directeur et fondateur du site SHOWstudio.com. Il lui a proposé une carte blanche sur la thématique " Punk ", elle a mis en scène un poème cinématographique de 2 minutes 30 qu'elle a baptisé Blood Rose, elle lui prête son corps, c'est étrange, doux et violent. Quand on lui demande où elle a appris à faire des films, elle avoue nulle part, jamais. Et reconnaît qu'elle a travaillé avec " un super studio, une super équipe et la réalisatrice Marie Schuller " et que ce genre d'objet non identifié visible sur le Net est un " beau medium ", parce qu' " il n'y a pas de distance et que l'on peut vraiment toucher les gens, quel chemin intéressant et immédiat, si l'on peut faire sentir ce que l'on pense aux autres... " L'écriture comme une discipline. " Ne jamais arrêter, ne jamais être satisfaite de son travail, faire toujours plus. " Elle suit les conseils de Karl Lagerfeld à la lettre. Lady Amanda Harlech peint des portraits, écrit un roman, joue du piano, monte à cheval, regarde avec son troisième oeil, parle avec ses mains, ne camoufle pas les fines rides qui strient son visage racé, sait qu'une grande idée naît en une nanoseconde, que rien ne vaut le travail d'équipe et que ses robes haute couture sont à l'abri des mites dans les armoires du Ritz à Paris. Parce qu'elle a arpenté la campagne de son Shropshire caressé par les vents, parce qu'elle a lu et relu les méandres raffinés d'Henry James, parce que " la beauté de la nature " et " le sens de la narration " signifient quelque chose pour elle, Amanda Harlech a la faculté de traduire cela en bijoux. Avec le jeune créateur britannique Dominic Jones, elle signe aujourd'hui une collection éminemment romanesque, baptisée Harlot & Bones. Treize pièces - pendentifs, boucles d'oreilles, bagues à poison - qui évoquent les deuils Edwardiens, quelques sombres maléfices ou l'amulette qui sauve les âmes. Ce n'est qu'un début. La collaboration sera " permanente ". " Keep going ", conseillait Karl Lagerfeld. " Watch and ward ", écrivait Henry James. " Travailler et être aimée ", dit la lady. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON