L iposomes, collagène, bêtacarotène, rétinol... Longtemps la cosmétique n'a juré que par la science, baptisant même ses crèmes de noms de molécules. Mais, à côté de ces produits high-tech, l'univers de la beauté s'ouvre de plus en plus aux rites venus d'ailleurs. Ainsi, pour son Exfoliant graines et fleurs, le spa des Cinq Mondes s'inspire d'une recette des princesses balinaises du XVIIe siècle. Pour son Onguent magistral et sa Crème granitée, la marque Omoyé puise, au Mozambique, dans les secrets ancestraux des femmes de l'ethnie Ibos, réputée pour leur beauté. Enfin, le centre de soins Ayu adapte, pour les femmes occidentales, d'anciens rituels ayurvédiques indiens, tel ce modelage à base d'une pâte faite de farine de pois chiches et de plantes. Et ça marche. En témoigne le succès du spa des Cinq Mondes : chaque année, près de 10 000 clients se bousculent dans ce haut lieu du chic parisien à la déco japonisante, ouvert il y a deux ans seulement, pour découvrir le dernier Rituel royal du Siam û un bain de fleurs suivi d'un massage gommant à la purée de papaye. " Avec nos soins, nous offrons de l'exotisme, du voyage et du dépaysement ", affirme Véronique Penichou, manager du spa.
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L iposomes, collagène, bêtacarotène, rétinol... Longtemps la cosmétique n'a juré que par la science, baptisant même ses crèmes de noms de molécules. Mais, à côté de ces produits high-tech, l'univers de la beauté s'ouvre de plus en plus aux rites venus d'ailleurs. Ainsi, pour son Exfoliant graines et fleurs, le spa des Cinq Mondes s'inspire d'une recette des princesses balinaises du XVIIe siècle. Pour son Onguent magistral et sa Crème granitée, la marque Omoyé puise, au Mozambique, dans les secrets ancestraux des femmes de l'ethnie Ibos, réputée pour leur beauté. Enfin, le centre de soins Ayu adapte, pour les femmes occidentales, d'anciens rituels ayurvédiques indiens, tel ce modelage à base d'une pâte faite de farine de pois chiches et de plantes. Et ça marche. En témoigne le succès du spa des Cinq Mondes : chaque année, près de 10 000 clients se bousculent dans ce haut lieu du chic parisien à la déco japonisante, ouvert il y a deux ans seulement, pour découvrir le dernier Rituel royal du Siam û un bain de fleurs suivi d'un massage gommant à la purée de papaye. " Avec nos soins, nous offrons de l'exotisme, du voyage et du dépaysement ", affirme Véronique Penichou, manager du spa. Car cette nouvelle ethnocosmétique nourrit aussi bien la peau, les sens que l'imaginaire. Et convoque d'éternels archétypes féminins : la beauté épurée de la Japonaise, profonde de l'Indienne, sensuelle de l'Orientale ou charnelle et sauvage de l'Africaine. " On donne à des produits de beauté une dimension culturelle et symbolique, analyse la psychosociologue Danielle Rapoport, fondatrice du cabinet d'études des modes de vie DRC. A travers les rites ancestraux adaptés aux urbaines stressées, on constate que la quête d'un ailleurs cosmétique qui, allié à une caution scientifique, auraient un effet miraculeux. " Auquel Weekend vous invite à goûter, à travers ce tour du monde de la beauté. Au Japon, au Maghreb et en Inde, nous avons confronté rites anciens et gestes modernes, leur sens originel et ce qu'ils disent de nous aujourd'hui : goût du naturel, envies d'ailleurs, désir de régression nostalgique et nouveau souci du corps. Tout cela, oui, dans un pot de crème posé sur le rebord de la baignoire.T eint d'albâtre, lèvres rouges et sourcils haut perchés sur un petit visage ovale : voilà l'archétype de la beauté japonaise. Mais ce mélange de sophistication, d'épure et de mystère, sublimé par les geishas de Kyoto, n'est pas qu'un pur fantasme occidental. " Jamais une Japonaise ne sortira non apprêtée, même aux sports d'hiver ", constate Anne Garrigue, auteur du livre " Japonaises, la révolution douce ". Afféterie ? Non, simple politesse derrière laquelle se cachent des millénaires de raffinement esthétique. " Dès les premiers siècles de notre ère, les textes parlent de maquillage et de tatouage ", affirme Dominique Buisson, professeur d'arts plastiques et auteur du " Corps japonais " (Hazan). Mais ce n'est qu'au Xe siècle, à l'époque Heian, qu'apparaît la recherche du visage blanc, une couleur sacrée symbole de pureté et qui est aussi le signe de l'aristocratie. Les femmes se poncent alors la peau avec de la fiente de rossignol, blanchissent leur visage avec de la céruse ou de la poudre de riz, et, pour se distinguer des animaux, se laquent les dents en noir, au pinceau, avec de la limaille de métal délayée dans du thé ou du saké. Elles se rasent les sourcils, considérés comme d'affreuses chenilles, pour se les redessiner haut sur le front comme des nuages, à la limite des cheveux Le maquillage, qui dissimule le visage sous des couches de fards, devient un masque qui gomme l'altérité, le " men ". " Au Japon, le maquillage n'est pas qu'une esthétique ; il masque les sentiments et symbolise une disparition, celle de la femme, qui se cache derrière son rôle social. " Ce masque, le théâtre de nô et le kabuki vont l'exacerber, voire le caricaturer, notamment au XVIIe siècle, à l'époque d'Edo. Les geishas, surtout, vont incarner cette beauté codifiée à l'extrême. " La préparation d'une geisha ( NDLR : on en compte encore de 3 000 à 5 000 à Kyoto) devant son miroir est tout un spectacle, raconte Dominique Buisson. Elle entre quasi dans un rôle. Ses gestes, appris dès l'âge de 10 ans, sont précis et très ritualisés. " Les Japonaises d'aujourd'hui doivent beaucoup à ces esthètes. Si elles ont abandonné le lourd fard un peu plâtreux et la technique de la bouche rougie du bout du doigt, arrondie comme une cerise, certaines femmes se rasent encore le visage de près, pour que les crèmes tiennent mieux. Expertes de la peau zéro défaut et du maquillage maîtrisé au poil de sourcil près, ces coquettes ne lésinent pas quand il s'agit de leur apparence : " En moyenne, elles dépensent 300 euros par mois en produits et passent environ une heure chaque matin devant leur miroir ", affirme Nathalie Omori, fondatrice du site Parissmooz. com, consacré au marché nippon. Ce souci d'une peau impeccable, des marques nippones, comme Shiseido, Ménard ou Kanebo, tentent de le transmettre à l'Occident. L'Oréal, qui a racheté Shu Uemura en 2003, ne s'y est pas trompé. Kanebo Cosmétique France, par exemple, a importé plusieurs concepts nippons en France, telles les lignes Double Nettoyage et Double Hydratation. " Matin et soir, les Japonaises pratiquent le rituel du double nettoyage, explique Yuji Naito, gérant de cette société haut de gamme qui existe depuis cent ans. Même au lever, elles se démaquillent avec une huile, puis se nettoient le visage avec un lait moussant. De même, elles pratiquent la double hydratation, avec des lotions et des émulsions. Telles les geishas, elles empilent les produits sur le visage, comme des tissus de kimonos. " Chez Shiseido, on propose d'autres spécificités nippones : les Retouches matifiantes, des petits papiers poudrés qui enlèvent l'excès de sébum et que les Japonaises utilisent depuis longtemps ; et un Compact yeux sourcils, avec eye-liner, poudre et brosse. Enfin, l'artiste maquilleur Shu Uemura conseille de se farder les paupières avec les doigts, plutôt qu'avec des pinceaux, comme les acteurs du kabuki. nD émaquillage au savon noir û une pâte d'olive 100 % végétale û gommage aux céréales berbères puis masque au sésame, modelage aux huiles parfumées (ambre, argan, musc...) et, enfin, compresses d'eau de rose : le soin de beauté oriental traditionnel nous emporte dans un tourbillon de senteurs familières. Résultat : la peau est nettoyée, nourrie, assouplie. L'engouement de la cosmétique moderne pour les soins esthétiques du Maghreb û du boom de l'épilation au miel au hammam en passant par l'huile d'argan lancée par Galenic, est bien réel. Argument marketing ? Pas seulement. Derrière le phénomène c'est un mythe qui resurgit : celui de la femme orientale, icône sensuelle et inaccessible qui fait fantasmer l'Occident depuis Delacroix et les peintres orientalistes. Et l'on s'arrache ses secrets de beauté. On n'a pas tort : " C'est en Orient que la cosmétique est née ", rappelle l'anthropologue et psychanalyste Malek Chebel. En Egypte ancienne, précisément, il y a cinq mille ans, apparaissent les premiers fards et le khôl. Dès lors, l'Orient devient un laboratoire à ciel ouvert : parfums, hammam, tatouages... Avec l'arrivée de l'islam, au VIIe siècle, les hammams, dérivés des thermes gréco-romains, fleurissent dans les villes arabo-persanes. Situé près des mosquées, le hammam sert d'abord aux ablutions religieuses, rituel de purification, puis, peu à peu, devient un lieu profane et se transforme en un véritable institut de beauté. " On se coiffe, on se maquille, on veut briller, raconte Malek Chebel. Ce culte de l'apparence connaît son âge d'or à Bagdad, au Xe siècle, au temps des Abbassides, et en Andalousie, au XIe siècle, à l'époque des Omeyyades. " Cette alchimie esthétique sera léguée aux femmes maghrébines après la chute de Grenade, en 1492. " Pour elles, la beauté est une arme de guerre. Aucune partie du corps n'est négligée et les mêmes produits s'utilisent aussi bien pour le visage que pour les pieds. Au hammam, dans la vapeur embaumée d'eucalyptus de la salle tiède, les femmes se frottent les unes les autres avec la kassa (gant de crêpe granuleux) et du savon noir, qui laisse s'échapper de la peau de longs spaghettis noirâtres. Puis elles se jettent de grands seaux d'eau florale, se badigeonnent parfois le corps d'une délicate purée de pommes, et s'épilent, avant de s'enduire entièrement de henné pour obtenir un bronzage cuivré et parfumé. Elles se frottent aussi la plante des pieds avec de la pierre ponce en argile, pour éliminer corne et rugosités, et les baignent dans des bassines d'eau parsemée de boutons de rose. Elles se blanchissent également les dents avec du swak, de l'écorce de noyer û qui existe aussi en dentifrice. Enfin, elles se dessinent des arabesques au henné, sur les chevilles notamment, centre de la séduction en Orient. " Au fond, c'est une société de jouissance qui a un rapport au corps très décomplexé ", analyse Malek Chebel. La mise en beauté s'achève par un trait de khôl, et de la poudre de coquelicot et d'écorce d'églantine est posée avec les doigts sur les lèvres et sur les joues. Touche finale : le parfum, bien sûr, musc, ambre ou jasmin. Avec le temps, et même si les Maghrébines les délaissent aujourd'hui pour des instituts de beauté occidentaux, ces rituels de séduction ont peu changé. Partagés entre femmes au c£ur des gynécées, ils se transmettent de mère en fille, pas seulement par la tradition orale, mais aussi par des gestes de la vie quotidienne. Etre belle pour séduire, mais aussi pour garder la tête haute : " Si la société est dure avec toi, écrit Fatima Mernissi, réagis en étant aux petits soins avec ta peau [...]. Et tu te sentiras comme une reine. " A méditer. nC' en est presque agaçant : depuis des années, les Indiennes raflent les plus prestigieux titres de beauté. Mais quel est leur secret ? " Dans les classes aisées, hommes et femmes prennent soin de leur corps dès l'enfance, explique Gérard Edde, spécialiste de l'Inde et de l'ayurveda. A leur naissance, les bébés sont massés tous les jours à l'huile de sésame. " Cette tradition de bien-être vient de l'ayurveda (mot sanscrit pour " science de la vie "), l'une des plus anciennes médecines du monde. Née dans la vallée de l'Indus il y a trente siècles et codifiée ultérieurement par un sage nommé Charaka, elle considère l'homme comme une unité de corps et d'esprit, traversé d'énergies vitales (nadi). " L'ayurveda traite aussi bien le corps que les émotions. C'est un système holistique, complet ", explique Kiran Vyas, le fondateur du centre Tapovan, à Paris. La cosmétique, surtout le rajeunissement (rasayana), en est une partie intégrante, au même titre que la chirurgie. Depuis quinze ans, les Indiens ne jurent que par les produits naturels qu'il prescrit. Un vrai savoir populaire perdure encore dans les familles. " Les Indiennes se lèvent tôt le matin pour prendre soin d'elles, raconte Gérard Edde. Et elles font leurs soins de beauté en récitant leurs prières. " Les techniques ayurvédiques sont nombreuses et se fondent surtout sur les plantes, dont on extrait les huiles. " Les femmes se mettent quelques gouttes d'huile de sésame dans les narines et les oreilles, pour les purifier. Puis elles enduisent leurs cheveux avec de l'huile de coco ou de moutarde, qu'elles gardent parfois toute la journée sans complexes. Le corps est également huilé longuement. La tradition veut que ces produits pénètrent à l'intérieur du crâne, enrobent le tissu nerveux, qu'ils débarrassent des toxines négatives. " Quand elles ont le temps, elles prennent aussi des bains très chauds, pour la sudation, et s'appliquent des masques. Par exemple, dans de l'eau tiède, on délaie de la poudre de pois chiche, aux propriétés émollientes, avec un peu de curcuma, plutôt astringent. Cela donne une grosse boule pâteuse qu'on étale sur le visage et sur le corps. On l'enlève quand c'est sec. " C'est très efficace, affirme Gérard Edde. Ce masque masse la peau, nettoie les pores, huile l'épiderme et atténue les rides. " Des extraits de perles de culture, dans les yeux pour fortifier le regard au dentifrice au neem, une plante censée blanchir les dents, aux ustensiles pour se nettoyer la langue, les coutumes indiennes ne manquent pas d'originalité. Que nous ont-elles appris ? Le goût des produits naturels et authentiques, notamment à base de plantes. Dalila Kerchouche