Il entre, vif-argent, de bleu et noir vêtu, une chemise Hermès, un pantalon Lemaire, une vieille montre Texas Instrument, des baskets Kawasaki, à l'origine portée par les volleyeurs danois. Impression juvénile, pourtant, il a (déjà) 46 ans. On ose penser pour soi qu'il ressemble à un bel adolescent - est-ce cette élégance dans sa démarche, dans sa façon si souple de porter ses vêtements, dans sa réflexion sur la mode, le monde comme il va, et le reste ? Dans ce bureau anonyme d'un bâtiment sans logo, Christophe Lemaire, directeur artistique du prêt-à-porter Femme de la maison Hermès, s'est assis sur le bord d'une chaise, le temps d'une rencontre hors du temps. Rien ici ne rappelle que l'on est chez le sellier à la santé insolente dont les ventes ont augmenté de 22 % aux États-Unis et en Chine et qui s'apprête à clôturer une année record. Rien ici (ou si peu) qui fasse penser que l'on est dans une maison qui termine sa pré-collection printemps-été 2012 sur des charbons ardents, " c'est toujours une course contre la montre, reconnaît Christophe Lemaire, même chez Hermès ". Il y a bien, sur un mur, les photos silhouettes de l'automne-hiver 11-12, celles que l'on avait vues le 6 mars dernier, dans la toute nouvelle boutique rue de Sèvres, à Paris, durant un défilé frisson, au son d'une cithare chinoise presque mystique. Tout était tendu, l'émotion extrême, qu'il avait amplifiée en préférant un tempo proche de la méditation. " J'ai voulu la lenteur ", dit-il. Comme éloge à contre-courant.
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Il entre, vif-argent, de bleu et noir vêtu, une chemise Hermès, un pantalon Lemaire, une vieille montre Texas Instrument, des baskets Kawasaki, à l'origine portée par les volleyeurs danois. Impression juvénile, pourtant, il a (déjà) 46 ans. On ose penser pour soi qu'il ressemble à un bel adolescent - est-ce cette élégance dans sa démarche, dans sa façon si souple de porter ses vêtements, dans sa réflexion sur la mode, le monde comme il va, et le reste ? Dans ce bureau anonyme d'un bâtiment sans logo, Christophe Lemaire, directeur artistique du prêt-à-porter Femme de la maison Hermès, s'est assis sur le bord d'une chaise, le temps d'une rencontre hors du temps. Rien ici ne rappelle que l'on est chez le sellier à la santé insolente dont les ventes ont augmenté de 22 % aux États-Unis et en Chine et qui s'apprête à clôturer une année record. Rien ici (ou si peu) qui fasse penser que l'on est dans une maison qui termine sa pré-collection printemps-été 2012 sur des charbons ardents, " c'est toujours une course contre la montre, reconnaît Christophe Lemaire, même chez Hermès ". Il y a bien, sur un mur, les photos silhouettes de l'automne-hiver 11-12, celles que l'on avait vues le 6 mars dernier, dans la toute nouvelle boutique rue de Sèvres, à Paris, durant un défilé frisson, au son d'une cithare chinoise presque mystique. Tout était tendu, l'émotion extrême, qu'il avait amplifiée en préférant un tempo proche de la méditation. " J'ai voulu la lenteur ", dit-il. Comme éloge à contre-courant. Il n'aura pas fallu attendre l'acmé de ce défilé Hermès : Christophe Lemaire, d'emblée, a précisé son vocabulaire, une garde-robe idéale construite autour du " luxe invisible ", avec une " réflexion sur l'intérieur du vêtement " et " un supplément d'âme dans la simplicité ". Prenez la deuxième silhouette, l'une des premières qu'il ait dessinées : une jupe portefeuille en agneau naturel et une veste souple en alpaga et cachemire, construite avec la technique double face, " un truc compliqué mais très beau, qui nécessite une main, une technique de montage et de couture intimes, qui fait partie du savoir-faire Hermès depuis très longtemps ". Forcément, cela donne une pièce magnifique, avec une idée précise du mouvement, du corps en mouvement. Car chez lui, tout est question d'école, pas au sens strict, juste qu'il y a dans ses vêtements de l'inspiration asiatique, plus qu'occidentale. " Cela ne part pas de la taille, ce n'est pas la culture du corset, cela se pose sur les épaules, les hanches, c'est le principe du kaftan. Une ligne longiligne, droite, qui suggère le corps, le révèle, plus qu'il ne le corsette... Avec cette idée de gestuelle - une façon de concevoir le vêtement qui induit d'autres gestes. Et l'élégance, c'est le geste. " Il ajoute, après un silence, un " Voilà " qui n'a rien de définitif au contraire, mais qui ressemble à des jalons posés après réflexion. Laquelle a débuté il y a longtemps déjà, Christophe Lemaire a commencé jeune, à peine 19 ans. L'âge d'or, dans sa mythologie personnelle, débute en 1976 et s'arrête en 1983. Concordance des temps, c'est la période de son adolescence. Naissance à Besançon, petite enfance au Sénégal, retour en France, internat, avec uniforme, porté seulement lors des sorties, " c'est intéressant, l'uniforme. On apprend à jouer avec ses codes. À les transgresser. " Il n'est pas défendu d'y voir un lien avec sa mode. Qui pour l'heure commence par quelques détours. " J'ai eu une période de jeunesse où j'étais en recherche de moi-même, à multiplier les expériences. " Début de cursus aux Arts décoratifs à Paris, nuit aux platines, job chez Thierry Mugler, " aux accessoires ", première collection happening avec Isabel Marant, c'était en 1984, elle avait 17 ans, lui deux de plus, ils avaient " bricolé " des vêtements dans des tissus " impossibles " du marché Saint-Pierre. Paris underground bouillonne, c'est l'époque qui veut ça. Christophe Lemaire écoute en boucle Cure, Joy Division et Japan, s'inspire des musiciens, - David Byrne, Ian Curtis, Patti Smith -, de leur approche " plus animale " de la mode, qu'il aborde naturellement par la musique, même s'il a le sentiment d'être un peu " un imposteur ", parce qu'il n'a pas suivi le parcours habituel d'un créateur de mode. Pas de regrets. Entre-temps, il a découvert les premières collections de Yohji Yamamoto et de Rei Kawakubo (Comme des Garçons). Il a aussi rencontré Christian Lacroix, travaille désormais avec lui, chez Jean Patou (1986) puis pour sa maison de couture (1987) où il se découvre coloriste. " Christian m'a appris à jouer avec les couleurs, il m'a révélé cet amour-là... Avec l'âge, le travail, l'expérience, on acquiert des convictions, analyse-t-il. Je les avais quand j'avais 20 ans sauf que j'étais jeune, pas sûr de moi et pas encore bien défini. "Aujourd'hui, avec le recul, il confie : " J'espère être un peu comme un bon vin qui deviendrait meilleur avec le temps. " L'idée lui plaît, mieux, elle l'amuse, il assume sa jeunesse, ses expériences qu'il collectionnait fougueusement, son désamour de la mode de ces années-là, au mitant des eighties - trop spectaculaire, pas assez intériorisée. Il se demandait d'ailleurs s'il était fait pour ce métier, on lui reprochait de ne pas faire de vestes à trois manches ; que je sache, on n'a que deux bras. " Je reste attaché, fait-il sobrement, à une conception plus réelle du vêtement. " En 1990, il dessine un projet de collection Femme à son nom, envoie le dossier à l'Association Nationale pour le Développement des Arts de la Mode, histoire de participer sans trop y croire à l'ANDAM Fashion Award. Il emporte le premier prix, Christophe Lemaire a désormais son étiquette, son vestiaire, essentiel. " Avec la maturité est venue la confiance. " Il enchaîne les collections, se met à dessiner aussi de l'Homme et empoche une deuxième fois le prix de l'ANDAM en 1995, collabore avec Woolmark, Dorothée Bis, Wrangler Japon et se fait remarquer par Lacoste qui lui propose en 2000 le poste de directeur artistique. Il dépoussière la marque au crocodile, rend hommage à son " élégance décontractée ", défile à New York et apprend " parfois dans la douleur " à défendre des idées. La plus belle leçon. Parallèlement, son travail personnel connaît des hauts et quelques bas, de 2003 à 2007, il suspend sa marque Christophe Lemaire, " plus de plaisir, trop de stress. ", des problèmes financiers et des soucis de production. " J'ai appris de mes erreurs. Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. "" Dieu sait si cette première saison chez Hermès était compliquée ", reconnaît-il, avec cette humilité non feinte qui est sa constance. Il lui a fallu clore son ultime collection Lacoste présentée en septembre 2010, jeter les bases d'une pré-collection et apprivoiser cette maison " très inspirante ", mais avec " un champ des possibles vaste ". Ne pas s'éparpiller surtout. Ni se laisser écraser par le poids de ses prédécesseurs, Jean Paul Gaultier, Martin Margiela, Marc Audibet. Et puis travailler avec l'équipe existante, plus deux fidèles qu'il a tenu à embarquer avec lui, le tout " de façon organique " en une partie de " ping-pong ". " C'est le plus enrichissant, si l'on accepte de ne pas toujours détenir la vérité absolue, d'être à l'écoute des autres, mais cela suppose d'être sûr de soi. "Pour cet automne-hiver griffé Hermès, il a bien entendu créé avec des références : les portraits de Man Ray, de " ces femmes qui s'habillaient comme des hommes mais avec beaucoup de féminité, ce côté des années 20 et 30 très moderniste, avec des emprunts au vestiaire oriental. Le style, c'est toujours une affaire de fusion. " Pareil dans sa collection à son nom, où l'on retrouve en lame de fond, une inspiration puisée chez le cinéaste Sergueï Paradjanov, des couleurs, des ambiances, des noirs, des pointes de rouge, des blouses brodées à la main, avec des motifs qui évoquent le maître des Chevaux de feu et aussi, un côté New Wave qui est sa référence, la rémanence de son adolescence : " Il y a rien à faire, je reste scotché sur mes années de jeunesse ", et chez Christophe Lemaire, cela ressemble à du " très sec ", option " ligne claire ". Si les univers sont complètement différents, ils ne sont pas opposés pour autant. Jamais de schizophrénie, un propos cohérent - " Je ne vais pas me forcer à raconter autre chose que cette histoire de vestiaire personnel. Forcément, il y a des similitudes, plus ou moins consciemment... Il m'arrive parfois de me demander si c'était plus pertinent pour moi ou pour Hermès. " Sauf qu'ici, il le sait, " les codes précis sont établis depuis 170 ans - un degré de qualité inatteignable et un univers esthétique propre ". Et que chez Christophe Lemaire, il s'autorise à définir son lexique personnel, intimement lié à la musique, avec accents orientalistes et une certaine idée du nomadisme. " Creuser saison après saison ", fuir " l'artificiel ", parler d'un " vestiaire " plus que d'une collection, " c'est-à-dire des pièces réellement essentielles, au sens propre du terme ", " travailler le confort, les poches, les intérieurs, tout ce qui ne se voit pas forcément mais qui se ressent, le véritable luxe ", " essayer de faire des choses qui ont du sens ". Aujourd'hui, Christophe Lemaire écoute toujours de la musique, ne mixe plus vraiment, déteste plus que jamais prendre l'avion, mais voyage pourtant, au Japon surtout - " cela permet de respirer ", " rêver ", " dessiner " aussi, " un rien, un détail aperçu au détour d'une rue ", mais pas dans un carnet de croquis, il n'en a jamais sur lui, pas assez organisé pour ça, plutôt sur " des coins de nappe ". C'est sa façon, philosophique, de " se perdre pour se retrouver ". Comme le font les Japonais, dans la culture zen, " qui savent faire le vide pour faire le plein ". Ça tombe bien, chez Hermès, tout cela est génétique. Christophe Lemaire connaît sa chance. Il savoure. Et sait que " less is more " et qu' " il vaut mieux faire peu mais bien. Voilà. "PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON" J'ESPÈRE ÊTRE UN PEU COMME UN BON VIN QUI DEVIENDRAIT MEILLEUR AVEC LE TEMPS. "