On peut collectionner les vêtements d'une même maison sans pour autant être monomaniaque ou fétichiste fashion, il faut bien se vêtir dans la vie. Si en plus la concordance avec l'essence personnelle est heureuse, tant mieux, cela n'a décidément rien à voir avec l'habit qui fait le moine. Leur seconde peau à eux est signée A.F. Vandevorst, Maison Martin Margiela, Giorgio Armani, Dries Van Noten ou Rick Owens. Ce sont des femmes et des hommes " lambda ", comprenez qui n'ont rien à voir avec le milieu de la mode, et qui ont une garde-robe composée à 100 %, ou presque, de pièces d'un seul et même créateur. C'est qu'ils ont trouvé là la juste adéquation entre leur silhouette, leur enveloppe corporelle, leur coeur et les propositions griffées présentées de saison en saison. Il n'y a pas de hasard - seule une exacte connaissance de ce que l'on est et de son rapport aux autres et au monde permet qu'un vêtement vous colle parfaitement aux gestes et à l'âme. Instantanés partagés de cinq collectionneurs et de leur vestiaire habité.
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On peut collectionner les vêtements d'une même maison sans pour autant être monomaniaque ou fétichiste fashion, il faut bien se vêtir dans la vie. Si en plus la concordance avec l'essence personnelle est heureuse, tant mieux, cela n'a décidément rien à voir avec l'habit qui fait le moine. Leur seconde peau à eux est signée A.F. Vandevorst, Maison Martin Margiela, Giorgio Armani, Dries Van Noten ou Rick Owens. Ce sont des femmes et des hommes " lambda ", comprenez qui n'ont rien à voir avec le milieu de la mode, et qui ont une garde-robe composée à 100 %, ou presque, de pièces d'un seul et même créateur. C'est qu'ils ont trouvé là la juste adéquation entre leur silhouette, leur enveloppe corporelle, leur coeur et les propositions griffées présentées de saison en saison. Il n'y a pas de hasard - seule une exacte connaissance de ce que l'on est et de son rapport aux autres et au monde permet qu'un vêtement vous colle parfaitement aux gestes et à l'âme. Instantanés partagés de cinq collectionneurs et de leur vestiaire habité. Sur sa peau, elle a glissé une robe dos nu plissée, et par-dessus, pour faire la nique à la pluie, un trench à rivet qu'elle enfile à l'arrache et qui porte la patte d'An Vandevorst et de Filip Arickx, le duo de créateurs anversois aux noms et prénoms mêlés. Jelle Van Riet, journaliste, spécialiste de littérature pour le Standaard, termine pour le moment un ouvrage qui interroge la beauté masculine, En God schiep de man, que Lannoo publiera en octobre prochain, elle est un peu épuisée par la tâche, mais solaire. D'aussi loin qu'elle se souvienne, il n'y a pas eu de première fois avec les A.F. Vandevorst, pour la simple et belle raison que Filip est son ami d'enfance, ils viennent du même village, Aalter, la mort de deux amis ados les a soudés à jamais, il lui a présenté An qu'il rencontra à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers, Jelle a tout suivi, leurs débuts en 1998, leurs succès, leurs déboires, leurs 15 ans fêtés avec ce défilé printemps-été 2014 et leur façon de revisiter leurs archives qu'elle porte, évidemment. Ne pas se méprendre, ce n'est pas son amitié qui lui a imposé ce choix, simplement " c'est ce qui me va le mieux ". Et puis cette " poésie ", cette " élégance ", cette référence aux uniformes, ces coupes " masculines ", cette " force " et ce " panache " ne sont pas pour lui déplaire. Ni ces couleurs, ces étoffes " fantastiques ". " Je suis une vraie fan. " Sûr qu'elle est là, à Paris, quand ils défilent, " je veux tellement que ce soit parfait pour eux que j'en tremble, comme au cirque quand on a peur que les trapézistes tombent... " Leur goût de l'asymétrie, leur passion pour l'artiste allemand Joseph Beuys, le mobilier d'hôpital, elle les partage. Et elle garde tout, combine les saisons, sans tenir compte du temps qui passe, au contraire, plus c'est usé, mieux c'est. Avec eux sur le dos, jamais elle ne se sent under- ou overdressed. Juste merveilleusement bien. Pour son mariage avec Helmut Lotti, " Anneke et Filip " lui avaient même dessiné ses bottillons en cuir laqué rouge. C'est beau la fidélité. Comment naissent les atomes crochus ? Si Thierry Martens porte Maison Martin Margiela, ce n'est pas seulement parce qu'il est né dans le Limbourg comme le créateur. Non, ce qui laisse réellement des traces, c'est de grandir durant les années 80 qui virent l'éclosion de la mode belge et de ceux qu'on a baptisés, pour faire court, les Six d'Anvers. C'est aimer l'intemporalité, l'indestructibilité et la construction détaillée et intelligente des vêtements - n'est pas ingénieur civil qui veut. C'est encore avoir alors une copine qui s'habillait en Margiela et portait ce pantalon qu'il trouvait " génial ", " avec une tirette tout le long de la jambe ", ce qui lui fit investir dans un pull en laine, à grosses côtes, kaki, avec un col, il l'a toujours, il est " indestructible ". Depuis, chaque saison, Thierry Martens complète sa garde-robe, peu au début, question de moyens. Aujourd'hui, il porte les baskets Replica, les chaussures de sport de l'armée autrichienne d'antan, des collectors, un costume en laine et une chemise avec détails subtils que l'on ne découvre que lorsqu'il tombe la veste. De MMM, il aime " la ligne austère ", " très sobre ", les boutonnières particulières, les coupes impeccables et l'attitude de " Martin ", qui " misa toujours sur la création plutôt que sur lui " et choisit d'être " un mystère ". Il en apprécie aussi les codes chromatiques, le noir surtout, il lui arrive de porter ce badge MMM qui, un brin surréaliste, annonce la couleur : " Black is the new black ". Comme il ne lui importe guère d'" être à la mode ", mais " dans la durée " et comme il est du genre soigneux, il conserve ses vêtements dans des housses en Tyvex, ils ont la vie longue. Soudain, il se demande parfois pourquoi il garde encore ces pantalons qu'il ne sait plus mettre parce qu'il est passé d'un 50 à un 48, une seule réponse, radieuse : " Un jour peut-être pour mon fils. "Dans ce salon de thé qui l'a vue grandir, elle trône en Armani de la tête aux pieds, il faut dire que madame l'administratrice-directrice générale de Wittamer a la silhouette parfaite pour ce vestiaire italianissime. Dans son ensemble en soie, pantalon et chemisier vert d'eau, Myriam Wittamer virevolte. Pour cette " perfectionniste " au " caractère un peu impatient " qui avoue qu'avec elle, " les choses doivent aller vite ", on n'est pas l'héritière de la plus belle pâtisserie de Bruxelles pour rien. Ce qui explique pourquoi elle adore le service " impeccable " de la maison Giorgio Armani à Bruxelles. Par contre, pour les origines de son vestiaire griffé, il faut remonter à une trentaine d'années, elle avait été invitée à un mariage, la mère de la mariée était en Armani et en pantalon, " c'était révolutionnaire et très joli, cela avait un chic qui se démarquait des robes parfois un peu convenues que l'on peut porter dans ce genre de circonstances ". Sur-le-champ ou presque, elle s'était offert son premier ensemble, avec pantalon en lin, elle l'avait choisi en jaune et en orange, ce fut " le coup de foudre ". Depuis, malgré quelques infidélités notoires - " j'ai eu ma période Versace, je me suis fourvoyée ", dit-elle un peu penaude - son coeur ne balance plus. Parce que " c'est italien, léger, facile à porter ". La preuve, au soleil, sur la place du Grand Sablon, quand elle foule les vieux pavés bruxellois, cheveux au vent, " naturelle ", ça lui va bien. Elle qui ne veut plus porter de noir dit qu'elle aime les vêtements, que c'est sa mère qui lui a inculqué " le sens du beau ", " elle avait énormément d'allure ". Elle attrape son sac, le " Charnière dorée ", cru automne-hiver 14-15, " voilà une pièce aux proportions justes, elle est simple, elle est belle, il n'en faut pas plus ". Elle enfile son manteau, pour la photo, retient un instant son souffle et dit : " Maman avait le même en orange. " Pour en être un, il connaît le discours que tiennent les philosophes sur " le paraître et la surface ", il le trouve " foireux ", voire " obsolète ", éloigné en tout cas de ce qu'il peut ressentir - " la construction de soi à travers le vêtement ". Du coup, parler de Dries Van Noten avec Gilles Collard, également directeur de la revue Pylône et auteur d'un livre sur Klaus Mann à paraître chez Grasset, relève du plaisir à questionner les essentiels. Il connaît sa chance d'avoir découvert l'homme et son travail qu'il porte " sans distinction d'époques, tout tient la route, il n'y a jamais d'anachronisme ". Ça lui plaît, lui qui n'aime ni l'idée de la mode ni celle du démodable, sa garde-robe est là pour " accompagner sa marche dans la vie ", avec cette aisance particulière que procurent les vêtements de Dries Van Noten. " C'est un vestiaire au sens propre, on y prend un vêtement et on le met. Il a une manière unique de créer ses vestes, les épaules et les revers, un savoir-faire inimitable. Et il y a ce quelque chose chez lui de réservé et de délicat, d'extrêmement doux, qui me touche et qui passe par les détails, les matières et les coupes. " C'est par le cinéma qu'il a été introduit à la grammaire van notienne, via le film de Vincent Dieutre, en 2003, Mon voyage d'hiver, il repère le tomber de cette garde-robe, il retient le nom du créateur anversois, il n'a pas le loisir, le budget en réalité, de se précipiter dans son flagship store, à l'heure de la débrouille, il s'aventure dans les ventes de stocks maison et y trouve son bonheur, raisonnablement, un pièce, puis une deuxième la saison suivante, une troisième ensuite et ainsi va la vie. Il note que ces vêtements font " corps " avec lui - " ils ne me donnent pas une identité autre que la mienne " et oeuvrent à cette édification de son univers personnel dont il a besoin " pour respirer ", au risque sinon de devenir " mélancolique ". Un vestiaire pour être au monde. De son Yorkshire natal, elle a gardé une pointe d'accent délicieux et une nostalgie sans bornes, que sa vie à Luxembourg puis à Bruxelles n'a pas ternie, même si depuis quelques décennies, elle habite ici, pour cause de secrétariat de direction. Vicious, c'est le nom de la collection de Rick Owens datée de ce printemps-été qui s'achève et qu'elle porte ce jour-là. Sur que le langage de l'Américain lui parle - ce côté un peu " trash ", " subversif " et " carré ". Et cette magnifique faculté à " mettre la silhouette en valeur, ma silhouette en tout cas " et à donner " une allure folle ", comme cette veste avec basques, dans laquelle " on est à l'aise, mais cela a de la gueule ". Le boléro tunique est zippé dans le dos, l'étoffe noire, un peu rigide, avec laçage devant, le pantalon en crêpe s'offre une fourche basse - " je n'aurais jamais pensé qu'à mon âge j'en porterais un pareil. " Patricia Langfield choisit toujours " les pièces fortes ", surtout chez Stijl, rue Dansaert, " l'une des rares boutiques qui les proposent ", c'est à Sonja Noël et à son oeil averti qu'il faut dire merci. La première fois qu'elle tomba en pâmoison, ce fut pour une veste en cuir " très souple ", un biker couleur dust, " très flatteur ", " je l'ai essayée et je me suis dit "je dois l'avoir". Je la porte toujours ". Soigneusement, amoureusement, elle la conserve dans une housse, tout en sachant que ce n'est " pas du tout la philosophie de Rick Owens ", qui aime que les choses se dégradent - " J'ai eu du mal à m'y faire, à cette idée de dégradation. " Aujourd'hui, elle assume. Et elle a fait sienne cette contemporanéité, cette identité, cette classe, ces couleurs qui sont presque des non-couleurs. Qu'elle accessoirise de bijoux en argent brossé, deux bagues de Mei Lee et un bracelet de Nilton Alves Cunha, c'est cohérent. " Il y a chez Rick Owens quelque chose de fort et en même temps un peu romantique et poétique, je pense que c'est moi. " La belle concordance du dedans et du dehors. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON / PHOTOS : JULIEN CLAESSENS