Débusquer une (vraie) British fashion victim demande beaucoup de perspicacité. De Bond Street à Sloane Street, des grands magasins Selfridges à Harvey Nichols, on peut parcourir les artères dédiées à la mode et au luxe sans croiser de spécimen convaincant. Ou du moins clairement authentifié par ces quelques détails qui ne trompent pas dans les autres métropoles : le grand cabas Gucci ou Vuitton, l'escarpin talon aiguille en croco, la ceinture-chaîne, la jupe droite en autruche caramel ou la veste courte en cuir glacé. La résistance insulaire à la mode jet-set des griffes hégémoniques est maximale. " Surtout, ne parlez pas de victimes de la mode! Dites les " individual fashion people ", recommande Deam, étudiant à la célèbre St Martin's School et musicien du groupe de surf garage Magnum 500.
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Débusquer une (vraie) British fashion victim demande beaucoup de perspicacité. De Bond Street à Sloane Street, des grands magasins Selfridges à Harvey Nichols, on peut parcourir les artères dédiées à la mode et au luxe sans croiser de spécimen convaincant. Ou du moins clairement authentifié par ces quelques détails qui ne trompent pas dans les autres métropoles : le grand cabas Gucci ou Vuitton, l'escarpin talon aiguille en croco, la ceinture-chaîne, la jupe droite en autruche caramel ou la veste courte en cuir glacé. La résistance insulaire à la mode jet-set des griffes hégémoniques est maximale. " Surtout, ne parlez pas de victimes de la mode! Dites les " individual fashion people ", recommande Deam, étudiant à la célèbre St Martin's School et musicien du groupe de surf garage Magnum 500.Au pays des excentriques, de Boy George, de sir Elton John ou encore d'Isabella Blow, la délicieuse rédactrice du "Sunday Times", adepte des coiffes en forme de homard ou d'orchidée géante du modiste Philip Treacy, pas question de se confiner dans la banalité de l'anonymat. Ni de rallier la horde de ses clientes " logotomisées " de la tête aux pieds : un comble du mauvais goût réservé ici à des Victoria Beckham (une des Spice Girls), suivies dans leur shopping par les paparazzi d'OK, le "Voici" local! Tradition oblige, des galeries d'art de Hoxton Square aux restaurants de Notting Hill, l'originalité sert de pierre de touche aux tenues qui sonnent juste. " A Londres, tout le monde se sent libre quant à son look ", confirme Marion, pull perlé or et bottes en python rouge. Cette jolie expatriée française est l'agent d'OFR System, le diffuseur à Paris des magazines britanniques en pointe (i-D, "The Face", "Dazed and Confused", "Nova" ou les tout nouveaux "The Fashion" et "Pop") qui font souffler l'air des modes par-delà le " Channel "... Cette presse prolifique à tirages intimistes, livrée à des stylistes inspirées, comme Katie Grand et Camille Bidault-Waddington, renvoie l'image d'un melting-pot joyeusement déglingué. Une élégance anticonformiste parfaitement en phase avec la rue, qui métisse les registres, les couleurs, les matières ; mélange les marques opulentes et les modèles des étudiants débutants de l'école de mode St Martin's, ou encore le vintage (récupération) chic d'un incunable d'Yves Saint Laurent 1970 et un jean Levi's Earl ou Diesel. Ainsi paré, il ne reste plus qu'à prendre la pose. Règle absolue : ne surtout pas avoir l'air bourgeois, stressé, poli et friqué, mais affranchi, relax, ironique. Des modèles? Stella McCartney, Kate Moss, Liberty Ross ou Phoebe Philo, ces héroïnes du Swinging London version 2000, qui dévalent Shepherd's Bush en cabriolet sport, montent à cheval, écument les soirées en tee-shirt sérigraphié et escarpins Chanel. Icônes bien nées, elles manient la faute de goût et le détail qui cloche avec une classe inégalable. Au quotidien, c'est la Shoreditch attitude ( du nom du nouveau quartier branché dans East End) qui résume le mieux ce dandysme nonchalant. Un fanzine diffusé sur place détaille avec ironie ce look d'Old Street (la grand-rue du quartier) : " Coupe de cheveux mulet neo-eighties (inspirée par Jeremy Scott), baskets Converse usées, passées sous les roues d'une voiture..." Autant de clefs inspirées par ces para-trentenaires cool à demi avachis sur les canapés des pubs de Charlotte Road, avec, en fond sonore, Air ou Underworld, les deux groupes qui mènent la danse. Ce code undressed (littéralement " déshabillé ", soit non apprêté), loin de niveler les silhouettes, pousse à la personnalisation. Chacun agit en électron libre, qui n'en réfère qu'à son propre goût pour légiférer sur la tenue du jour. Des détails sont chargés de mettre en lumière, de théâtraliser les singularités. Pin's années 80, croix en strass, fleurs en cuir, accessoires de seconde main chinés aux puces de Portobello ou, en province, dans un magasin Oxfam, s'accrochent sur un fond de garde-robe constituée chez TopShop - des magasins style H&M, mais aux designers d'avant-garde tels Hussein Chalayan - ou Uth (prononcer Youth, jeunesse), la nouvelle chaîne de boutiques qui propose une mode hypercréative à prix doux. Avec toujours le jean trop long, vieilli, trafiqué, en élément clé. On relève le tout d'une pièce haut de gamme (talons surélevés de Jimmy Choo, petit sac de la Bottega Veneta...). Et voilà la galerie scotchée. La foule des anti-fashion victims londoniennes oppose ainsi un front de refus aux tendances lourdes internationales. Le revival punk? Exclu, même à Carnaby Street. Le style " jolie madame " façon Claude Pompidou? Impensable après les uniformes scolaires. Burberry? Le nova check (l'écossais tartan revisité par le styliste Roberto Menichetti) ne réveille ici que les pénibles souvenirs d'interminables parties de campagne en famille. En revanche, les " modeux " anglais font une place de choix aux jeunes designers en pointe de la génération dite cutting edge, une expression récurrente pour nommer le courant underground quand il émerge. Les pop stars comme Björk - dont la robe fuchsia, au Festival de Cannes, était signée Marjan Pejkoski, l'un de ces petits génies locaux - en sont les ambassadrices. Diffusés par des boutiques sélectes et confidentielles comme The Pineal Eye ou Kokon To-Zai ( voir adresses ci-dessous), les Noki Custom, Jessica Ogden ou Anne Sofie Back... ont lancé le grand courant du moment : la " customisation " (personnalisation) ou l'art d'assaisonner les basiques (jeans, tee-shirt) d'une pincée de strass et clous achetés dans les drogueries de Berwick Street. Dans une ville où, quels que soient ses revenus, la moitié de son budget est englouti dans le loyer, la personnalisation galopante est devenue l'arme simple et populaire pour défier l'arrogance des signes extérieurs de richesse distillés par les griffes. To be or not to be à la mode, à chacun sa réponse. Mais avoir l'air "rich" est hors de question. De nos envoyées spéciales Carole Sabas et Juliette Blondel Photos : Roger Hutchings/Network/Rapho