D'abord, on ne voit que ses yeux. Deux lacs clairs et attentifs, de ceux qui font valdinguer le mot gentil de la liste des gros mots, de ceux que l'on a peu l'habitude de croiser sur cette planète-là. Puis sa mèche de cheveux, un peu folle, son polo Uniqlo, sa paire de jeans gris et son petit bureau volontairement simple, un peu broleux même, " façon petite pme de province, ce n'est pas grave, cela me va " - l'essentiel, pour Guillaume Henry, ne se niche pas là. Au troisième étage de la maison Carven, rue Royale, Paris viiie, le jeune créateur, 31 ans à peine, parle tout de go de ses marottes épinglées derrière lui sur le mur - une collection de montres destinées à ne jamais fonctionner, des photos de Claudia Cardinale en lingerie et jupe haute, un décor de théâtre, son envers, un rideau de scène, plus Angelina Jolie, ado, qui fait la gueule et Madame Carven en avion, photographiée par Lartigue, " une vraie référence pour moi, j'adore sa décontraction élégante, et puis surtout, elle sourit franchement, pas pour l'appareil. "
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D'abord, on ne voit que ses yeux. Deux lacs clairs et attentifs, de ceux qui font valdinguer le mot gentil de la liste des gros mots, de ceux que l'on a peu l'habitude de croiser sur cette planète-là. Puis sa mèche de cheveux, un peu folle, son polo Uniqlo, sa paire de jeans gris et son petit bureau volontairement simple, un peu broleux même, " façon petite pme de province, ce n'est pas grave, cela me va " - l'essentiel, pour Guillaume Henry, ne se niche pas là. Au troisième étage de la maison Carven, rue Royale, Paris viiie, le jeune créateur, 31 ans à peine, parle tout de go de ses marottes épinglées derrière lui sur le mur - une collection de montres destinées à ne jamais fonctionner, des photos de Claudia Cardinale en lingerie et jupe haute, un décor de théâtre, son envers, un rideau de scène, plus Angelina Jolie, ado, qui fait la gueule et Madame Carven en avion, photographiée par Lartigue, " une vraie référence pour moi, j'adore sa décontraction élégante, et puis surtout, elle sourit franchement, pas pour l'appareil. "Cela fait maintenant presque trois collections grosso modo qu'il occupe les lieux, depuis mars 2009, pour être précis. Tout ça, à cause d'un sms de Didier Grumbach, président de la Fédération Française de la Couture, du Prêt-à-Porter des Couturiers et des Créateurs de Mode qui lui demandait " Carven, qu'en penses-tu ? ". Il avait répondu " Plus de haute couture et que des robes " - cette spontanéité avait plu au PDG de la maison, Henri Sebaoun. Guillaume Henry est alors en poste chez Paule Ka. Et " très heureux ". Alors forcément, c'est le dilemme, le chapelet de questions un peu angoissantes : " Suis-je capable de raconter un truc personnel et de risquer de me planter ? Suis-je capable de faire reparler de Carven ? J'ai toujours associé l'univers de la maison à un parfum empreint de fraîcheur et de jeunesse, spontané et extrêmement élégantà " Comment coller au mieux à cette définition-là ? Comment faire référence, sans déférence, transcender la vision de Carmen de Tommaso qui lança sa haute couture Carven en 1945, en pensant aux jeunes filles qui avaient sa taille, minuscule, du goût et des envies de mode ? Surtout ne pas verser dans le " patrimonial " et le " couturasse ". Se répéter ces deux mots, " fraîcheur et élégance ", y joindre l'adjectif " accessible ", et se passer d'expliquer qu'il n'est pas nécessaire de rendre hommage en imaginant des doublures rayées blanc et vert, emblème de la maison façon madame. " Ladurée, dit-il espiègle, ne fait pas que des macarons ! "Que cette légèreté, ce franc-parler ne le fasse surtout pas passer pour un fanfaron. Mais juste pour un jeune homme sans £illères, taillé pour notre époque, avec ce quelque chose en plus qui ne le range décidément pas dans la catégorie de " l'homme est un loup pour l'homme ". Dès lors, on ne sera pas étonné d'apprendre que Guillaume Henry a tremblé au moment d'accepter le défi. " J'ai vu soixante ans d'histoire défiler devant mes yeuxà Et puis madame Carven est vivante ! Même si je suis persuadé qu'elle ne ferait pas ce que je fais, je serais extrêmement malheureux d'abîmer ce qu'elle a créé. Oui, j'ai eu peur ! De ma capacité à continuer l'histoire, de quitter l'ombre, qui est si confortable. Mais à un moment, il faut remplacer la peur par une créativité spontanée et c'est ce qu'on a fait, sur la première collection, pour le printemps-été 2010, on a travaillé avec une main hyperlégèreà " Résultat : un air de " Diabolo menthe ", résumé par ce body de gamine porté avec des talons aiguilles pour une jeune fille Carven un peu effrontée, " joliment maladroite " et démocratique. La photo de ce printemps-là, de ce lancement du prêt-à-porter Carven, Guillaume Henry la confie à Marton Perlaki, un Hongrois qu'il découvre par hasard, en tombant sur l'un de ses clichés qui l'épate, lui le " bouffeur d'images " - une mannequin miniature dans un papier chiffonné que l'on aurait oubliée sur un tapis de feuilles mortes. Deux univers qui se font écho. Il lui faut un jardin parisien, cela se fera au parc de la Butte-du-Chapeau-Rouge avec une fille très " girl next door ", " à la Pialat ou à la Ken Loach ". Une saison plus tard, on prend les mêmes et on recommence, parce que Guillaume Henry marche à l'affect. Avec lui, tout est affaire de sensibilité, de " parler une même langue ", de talents exponentiels parce que conjugués. Il ne dit pas " je ", mais " on ", il n'est pas seul, l'affirme sans détours et tient à préciser aussi que " Carven restera " quand il sera " parti ". Son automne-hiver 10-11 a une gueule d'atmosphère, un parfum chabrolien. " Je suis très cinéma des années 70, Pialat, Blier, Chabrol. J'avais en tête Stéphane Audran, une espèce de rigidité un peu cassée. " Pour le reste, de l'élégance, pleine d'innocence, " une opposition entre la jeunesse et des références un peu surannées ", des contrastes, dans les volumes, des contradictions en tout, " le sexy avec le strict ", " un duffle coat sur un soutien-gorge en cachemire, un caleçon d'homme froissé sous un tailleur en tweed, une robe seconde peau avec un col Claudine ". " Tempérer ", dit-il. Et ne jamais s'ennuyer. Donc une collection qui ne déclinera pas la même robe quarante fois, " sinon je bâille ". " On pourrait dire que cela va parfois un peu dans tous les sens, mais je ne suis pas partisan d'une longueur unique. J'aime ce qui est gourmand : chez le boulanger, il y a toutes sortes de gâteauxà " Ce qui n'empêche pas Guillaume Henry de s'interdire " l'anecdote ", " l'embellissement " - " tout ce qui n'est pas justifié, je m'en passe ". Et que rien, surtout, ne paraisse laborieux, pas même le biais de cette robe basculée sur le côté, " un calvaire à mettre au point ". " On aime se lancer des défis techniques, mais il ne faut pas que cela se voie ; j'ai horreur de la douleur mise sur cintre. "De ses années d'apprentissage, Guillaume Henry a retenu l'humilité. Il a neuf ans quand il écrit à Christian Lacroix - il veut " créer des vêtements ", lui envoie ses dessins " qui l'avaient un peu déçu ", mais s'obstine, sur les conseils du couturier. Ado, il passe un jour à Paris, se présenter chez Lacroix où on l'accueille " chaleureusement " et où on lui fait les honneurs de la collection haute couture. " J'étais assis dans un fauteuil Garouste et Bonetti, je me souviens d'un voile de mariée en forme de cage cubique, j'étais fou de bonheur. " Il compte s'inscrire à l'école Duperré, il échoue. " Prétentieusement, je m'étais dit : " je vais leur montrer comme je sais bien dessiner ". En fait, on s'en fout de savoir si tu dessines bien, il ne faut pas être excellent modéliste pour être styliste. Bien qu'il y en ait un, c'est Azzedine Alaïa, mais lui, c'est un architecte. " Il s'inscrit alors aux beaux-arts, à Troyes, puis tente à nouveau Duperré, où il est accepté. " C'était un peu Fame, cette école : des snobs modeux qui fréquentaient des baba-céramiques ! " Il en garde un maître, Pierre Hardy, qu'il a alors comme professeur - " Il est formidable, il a quinze vies, chez Hermès, Balenciaga, Sequoiaà Mais surtout, il est toujours dans le conseil et l'échange avec la nouvelle génération. " C'est lui qui le pousse à entrer à l'Institut Français de la Mode. " Une année intense, où l'on vous apprend à faire en six mois trois robes avec des sacs de la poste. C'est une école qui vous enseigne à communiquer sur la création, sur ce que vous êtes, sur le plan créatif. " À la fin de son cursus, il remporte la première Bourse Carven Grog - un signe avant-coureur de son destin ? Il finance sa collection Femme, à son nom - il y aura trois saisons. " J'étais convaincu qu'il suffisait d'avoir des idées, il fallait surtout avoir de la patience et un bon forfait téléphone. Votre collection, vous la rêvez en couleurs. Finalement, elle est noire parce que c'est la seule teinte qui reste dans le stockà " Il s'épuise, " quasiment seul ", dans son 18 mètres carrés, sans ascenseur, à " recevoir des marchands de tissu qui pensaient : " c'est quoi, ce traquenard ? " ". Il entre alors au studio Givenchy pour trois ans puis débarque, en 2005, chez Paule Ka jusqu'à ce fameux smsàRien de tout cela n'est de l'histoire ancienne. Guillaume Henry est riche de ces années-là, et si léger à la fois. Il a quitté l'ombre et dans son sillage, Carven aussi, merci la vie. Par Anne-Françoise Moyson