" One ghundred dollarz pleaze ", nous annonce un employé de l'aéroport international Islam Karimov de Tachkent. Qui, quelques secondes plus tôt, nous a aimablement proposé de nous faire passer en classe affaires. Paiement comptant, de préférence loin des yeux de ses collègues et de ses supérieurs. Hélas, nous venons de dépenser nos derniers sums - la monnaie ouzbèke - dans la boutique hors-taxes. " No cash ? ", sourit l'homme en uniforme de toutes ses dents jaunes. Pas de problème. Nous priant de payer plus tard, il nous envoie un message sur Whatsapp avec son numéro de compte, puis nous serre la main et prend congé. " Have nize flight. " Nous restons sans voix, un billet business à la main et un fabuleux séjour en Ouzbékistan encore tout frais dans la mémoire...
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" One ghundred dollarz pleaze ", nous annonce un employé de l'aéroport international Islam Karimov de Tachkent. Qui, quelques secondes plus tôt, nous a aimablement proposé de nous faire passer en classe affaires. Paiement comptant, de préférence loin des yeux de ses collègues et de ses supérieurs. Hélas, nous venons de dépenser nos derniers sums - la monnaie ouzbèke - dans la boutique hors-taxes. " No cash ? ", sourit l'homme en uniforme de toutes ses dents jaunes. Pas de problème. Nous priant de payer plus tard, il nous envoie un message sur Whatsapp avec son numéro de compte, puis nous serre la main et prend congé. " Have nize flight. " Nous restons sans voix, un billet business à la main et un fabuleux séjour en Ouzbékistan encore tout frais dans la mémoire... Tout a commencé il y a huit jours, lorsque l'invitation de l'office de tourisme ouzbek a - enfin - été convertie en billet d'avion. Trois mois d'échanges de mails pour avoir confirmation la veille du départ, c'est inédit. L'ambassade n'a pourtant jamais cessé de répéter qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter... et en effet. Dès notre arrivée dans la capitale, le décor donne légèrement le tournis, avec son architecture brutaliste soviétique, et ses rues immaculées peuplées de Chevrolet blanches et de vieilles Lada. Notre guide Nilufar, désignée par les autorités locales pour nous faire visiter Tachkent, nous entraîne à la découverte de ses stations de métro favorites. La longue occupation russe a clairement laissé derrière elle des souvenirs plutôt avenants... et pratiques, dans ce cas précis. " Ce sont aussi les Russes qui ont débuté la restauration des sites touristiques de Samarcande, Boukhara et Khiva ", précise Nilufar. Trois villes mythiques que nous sommes impatients de découvrir : ces étapes incontournables de la Route de la Soie restent les principales perles touristiques du pays... et la raison pour laquelle les vols d'Uzbekistan Airways sont souvent pleins à craquer. Au lendemain de notre arrivée, nous embarquons à bord de l'Afrosiyob, le train à grande vitesse qui suit l'ancien parcours de la Route de la Soie, sur les traces d'aventuriers mythiques comme Gengis Khan ou Alexandre le Grand. A notre arrivée à Samarcande, notre guide Fatima nous explique : " Jusqu'il y a peu, il était très difficile pour les étrangers de voyager jusqu'ici. " Habillée à la dernière mode, en jupe courte et généreusement maquillée, la jeune dame est manifestement décidée à profiter des nombreuses libertés dont jouissent ses compatriotes et à tordre le cou à quelques stéréotypes tenaces à propos de son pays. Misogyne ? Hyper-islamique ? Suranné ? Loin de là : " L'élection du nouveau président Mirzioïev a marqué le début d'une ère nouvelle. Début 2019, il a supprimé l'obligation de visa pour les voyageurs en provenance de quelque 70 pays, ce qui explique la formidable croissance touristique actuelle. " Il nous faut peu de temps pour comprendre que l'Ouzbékistan constitue une mine d'or insoupçonnée en matière de découvertes. Fatima nous fait visiter successivement l'observatoire astronomique d'Ulugh Beg, la nécropole de Chah-e-Zindeh, la mosquée Bibi-Khanym et l'ancienne place centrale du Régistan, l'indéniable pièce de résistance de Samarcande. Sous la lumière dorée du soleil automnal, les madrasas (écoles islamiques), mosquées et mausolées semblent tellement bien préservés qu'on a l'impression qu'ils viennent d'être construits. Or, tous ces bâtiments sont vieux de quatre, cinq ou parfois six siècles. Autrement dit, les commerçants qui empruntaient jadis la Route de la Soie contemplaient exactement le même tableau que nous, celui d'une ville opulente et d'une incroyable beauté au coeur d'un désert aride et brûlant. De quoi mieux cerner la logique de la récente glasnost ouzbèke. " If you have it, flaunt it ", sourit Fatima. Etalez vos richesses culturelles si vous en avez ! Du côté de Boukhara, nous rencontrons un nouveau guide qui, à un moment donné, nous évoquera son homosexualité. Une orientation sexuelle qui, dans ce pays, est punie d'une peine de trois ans de prison... quand on est un homme. Les lesbiennes, elles, ne sont jamais inquiétées - une discrimination plutôt étrange, il faut bien l'avouer. Toujours est-il que ce sont deux journées bien remplies qui nous attendent dans cette région que l'on nous décrit comme " la perle de l'Ouzbékistan ". Une promesse déjà entendue plus d'une fois, mais ici, il faut clairement s'incliner : après avoir visité le mausolée Ismail Samani, le complexe religieux de Po-i-Kalyan et l'arche de Boukhara, nos yeux scintillent. " La ville compte plus de 350 mosquées, 100 écoles religieuses et 140 trésors architecturaux. C'est pratiquement un musée à ciel ouvert ", s'enthousiasme notre guide à propos de celle qui a été nommée capitale mondiale de la culture islamique pour 2020. Particularité géographique : l'Ouzbékistan est, avec le Liechtenstein, le seul pays " doublement enclavé " au monde. Ainsi, en plus de ne posséder aucun littoral, il est entouré de voisins qui ne possèdent eux-mêmes pas d'accès à la mer. Une pensée parmi d'autres qui nous occupe durant notre trajet sur la longue route poussiéreuse reliant Boukhara à Khiva. Et où, hélas, il n'existe pas encore de voie de chemin de fer. Le paysage s'étale à perte de vue. Après six heures à contourner les ornières, notre chauffeur s'autorise une halte au bord d'un lac, tandis qu'un SMS inattendu nous parvient : " Cher client, nous vous souhaitons un agréable séjour au Turkménistan. " Pile sur la frontière, se dresse une misérable cabane servant de WC. Nous ne nous y attarderons pas... Bientôt, nous nous approchons de Khiva, cette fabuleuse oasis sommeillant dans le désert de Karakoum, dont la ville intérieure Itchan Kala a été, en 1990, le premier site d'Ouzbékistan à être inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Certains diront que, désormais, le lieu est devenu un immense piège à touristes. Une affirmation à la fois insultante et franchement injuste. Certes, la ville regorge de minarets, mausolées, musées et autres attractions qui font l'émerveillement des visiteurs du monde entier, au même titre que Venise, Rome ou Bruges. Mais la cité n'est pas entièrement vouée à ce business, loin de là. " Et ce n'est absolument pas une ville morte ", souligne Kamaladdin, notre nouveau guide qui s'est présenté comme Aladdin, mimant l'action de frotter une lampe invisible avec sa main. " Environ 3000 personnes vivent encore dans les murs de la vieille ville. Ce n'est donc pas un musée en plein air qui ferme ses portes le soir venu. " Sans doute faudra-t-il un jour freiner l'affluence, pour que Khiva n'y perde pas son âme. Et conserve l'incroyable bouillonnement qui agite son centre en permanence. Avant de la quitter, nous partons visiter la magnifique mosquée Juma, une forêt de 213 colonnes en bois sculptées qui accueille les fidèles tous les vendredis. Pas de doute : nous sommes clairement dans l'un des plus beaux endroits du pays. Kamaladdin acquiesce avec fierté. De retour chez nous après un très agréable vol en classe... business avec Uzbekistan Airways, nous recevons plusieurs messages Whatsapp en provenance d'un numéro ouzbek inconnu, qui nous demandent de nous acquitter des fameux cent dollars par Visa ou Mastercard. L'homme ne plaisantait donc pas. Poliment, nous lui demandons son nom et son numéro de compte, en précisant que nous aimerions transmettre ses coordonnées au ministère du tourisme pour avoir un reçu. Long silence de l'autre côté, puis le dernier message que nous recevrons d'Ouzbékistan : " Sorry, sir. "