Un festival tient souvent à un homme. Dans le cas du Festival international de mode et de photographie à Hyères, plus intimement appelé " Hyères ", c'est Jean-Pierre Blanc qui en est l'âme, vibrante, exigeante. Quand il en parle, il dit " chez nous ", rien à ajouter. Au mitan des années 80, il a 20 ans, un BTS de commerce international presque en poche et un projet de fin d'études : " une manifestation qui mettrait en relation les jeunes créateurs de mode et les professionnels ". Et dans sa ville natale, Hyères, dans le Var, surtout pas à Paris, il y tient.
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Un festival tient souvent à un homme. Dans le cas du Festival international de mode et de photographie à Hyères, plus intimement appelé " Hyères ", c'est Jean-Pierre Blanc qui en est l'âme, vibrante, exigeante. Quand il en parle, il dit " chez nous ", rien à ajouter. Au mitan des années 80, il a 20 ans, un BTS de commerce international presque en poche et un projet de fin d'études : " une manifestation qui mettrait en relation les jeunes créateurs de mode et les professionnels ". Et dans sa ville natale, Hyères, dans le Var, surtout pas à Paris, il y tient. Printemps 1986, première édition d'un festival qui ne s'appelle pas encore comme ça, mais Salon européen des jeunes stylistes Hyères. Jean-Pierre Blanc ne sait plus exactement combien de candidats se sont présentés, " plus de vingt ", dans une joyeuse inventivité doublée d'une spontanéité parfois naïve liée à toute genèse - " le nombre de modèles n'était pas limité, on défilait toute la journée, dans une église anglicane désaffectéeà "Aujourd'hui, vingt-quatre ans plus tard, le Festival s'est installé à la villa Noailles, lieu de toutes les effervescences créatives. Il est devenu une institution, promeut toujours la jeune création de mode, s'est élargi à la photographie pour mieux " établir des passerelles entre les arts, décloisonner les domaines, réunir les artistes ", répète Jean-Pierre Blanc. Prouver aussi que " les créateurs ont quelque chose à dire en dehors des défilés ". Au menu : un concours qui rassemble dix stylistes et dix photographes sélectionnés par des jurys de professionnels, un défilé de leurs collections automne-hiver, des expositions et des tables rondes. Quatre jours intenses qui font tout sauf tenir salon, chaque année, le dernier week-end d'avril. Avec à la clé, un Grand Prix du Festival, remis par L'Oréal Professionnel, soit une bourse de 15 000 euros, un Prix du Jury et des partenariats, notamment avec la firme italienne Punto Seta qui, à tous les lauréats distingués, offre la création d'un tissu personnalisé pour leur prochaine collection. Un pied à l'étrier. Un tremplin. Un formidable accélérateur de particules. Dans le catalogue de la 25e édition, millésime 2010, deux exergues qui en disent long : " Les artistes ne doivent rien au monde, encore moins des explications " (Sam Haskins) et " Le temps dévore le chic plus vite que les visages " (Marie-Laure de Noailles). Jean-Pierre Blanc sait qu'il va faire des malheureux, la mémoire est toujours sélective mais il le faut bien. Faire des choix, en mettre certains en lumière et laisser les autres dans l'ombre, c'est le propre de l'exercice. Lui qui a " tout " fait dans ce festival, " posé la moquette, habillé les mannequins, conduit les minibus ", y a aussi tout appris, " la vie, l'amitié ". " Il m'a révélé, m'a donné confiance en moi, m'a conforté dans l'idée que j'avais de la société - la gentillesse, le partage, l'intelligence, l'émotion peuvent être le moteur de la vie ". Glanés dans sa mémoire, des chocs, des flashes, des souvenirs, rien de poussiéreux, juste des vibrations, de la création, des émotions. n C'est un festival qui donne du plaisir aux gens. Et je sais quand j'y ai pris du plaisir pour la première fois : en 1989, lors de la quatrième édition, j'ai vécu mon premier choc avec Sami Tillouche, aujourd'hui créateur " maille " chez Lanvin ( photo). J'ai découvert la mode belge, qui a énormément apporté au Festival. J'ai aussi découvert quelqu'un qui est devenu un ami, une qualité de travail, une collection dont je me souviens encore dans les moindres détails. C'était la première fois qu'un créateur imposait son casting, que les garçons étaient très beaux, que les vêtements leur allaient parfaitement bien, que la musique du défilé, la chanson de Charles Aznavour, Emmenez-moi, collait à sa collectionà Il a gagné tous les prix cette année-là. J'avais eu la chance d'être invité à Bruxelles par Franc' Pairon, qui est l'une des personnes qui m'a construit, et qui était alors directrice de La Cambre Mode(s). Elle est la première à m'avoir demandé de participer à un jury, j'avais une trouille bleueà Tout ce qui m'était présenté dans cette école était d'une qualité incroyable, un rêve. Billie Mertens était en quatrième année, elle s'est présentée à Hyères, avec d'autres étudiants, Tony Delcampe et Sandrine Rombaux, avec une collection appelée Kitonou Bonzami, c'était déjà très beau. Et puis Billie est revenue l'année d'après, en 1992 ( dessin). C'était tellement intelligent, tout était juste, on était dans une magie d'artiste, celle qui nous plaît, que l'on a toujours voulu mettre en avant, pas la mode du marketing, mais celle des créateurs, des matières, des coupes. Je reverrais ce défilé, je pleurerais de la même manièreà On a fait des expos, ensemble, l'année suivante, animé des ateliers pour les enfants et scénographié la rétrospective pour les 10 ans du Festival, " Bruxelles-Hyères, 1118,2 km ". Contrairement à ce que l'on dit de nous, on n'est pas une institution au sens où on l'entend. On a prouvé que l'on peut organiser un festival et que l'on sait le faire d'une certaine manière, avec amour, passion, émotion, ce qui comptait pour nous et pour les créateurs. Notre problème est le financement : si nous devions continuer avec les mêmes budgets qu'aujourd'hui, 700 000 euros, nous serions contraints de l'arrêter ou de changer parce que ce n'est pas viable. Ce n'est pas que je pleure sur notre sort et que je fais du misérabilisme, j'ai bien conscience que c'est beaucoup d'argent, mais notre budget n'a pas augmenté en cinq ans, le reste oui. À un moment donné, vous vous trouvez devant des choix schizophrènes - vous organisez un défilé mais vous n'avez plus les moyens de payer les mannequins, le maquilleurà et c'est de pire en pire chaque année. Cela fait trois ans que je le dis précisément et que personne ne m'entend. Une possibilité radicale nous permettrait de sauver cette manifestation : la transformer en biennale, alterner, un festival de mode et un de design. Si nos budgets n'augmentent pas, je ne vois pas d'autre solution. 1992 est sûrement un tournant du Festival. Dans le jury, on retrouve Martin Margiela, Martine Sitbon, Jean Colonna, Jean Touitou (A.P.C), Helmut Lang. Sur le moment, quand je l'ai vécu, j'ai bien compris qu'il se passait quelque chose. Et juste après, quand on reçoit un mot gentil, extrêmement, de Martin Margiela ou d'Helmut Lang, cela laisse des traces. Plus d'une soixantaine de créateurs ont pris part à nos jurys mode, dont Hussein Chalayan, Jean Paul Gaultier, Ann Demeulemeester ( photo), Christian Lacroix, Riccardo Tisci, Kris Van Assche et Dries Van Noten. Même John Galliano. C'était en 1991, il était au tout début de sa carrière, il avait accepté de faire un défilé, cela a été un moment d'émerveillement. On n'avait aucun moyen, pas de maquilleurs, pas de coiffeurs, la cabine n'était pas terrible, il avait dit : " C'est compliqué, on y va. " Il a réussi à faire un show incroyable, entièrement éclairé à la poursuite pour éviter le décor trop moche. Une espèce de magie s'est mise en route durant cette époque-là. C'est amusant, mais le dossier de Viktor & Rolf ( photo) n'avait pas été sélectionné au départ et puis on l'a repêché ! Etienne Russo était directeur artistique des défilés à l'époque, c'était en 1993. Il était aussi très perméable à l'émotion, à la sensibilité des gens, il avait cette capacité de faire ressortir les choix des créateurs d'une manière encore plus forte. Je me souviens qu'il avait poussé Viktor & Rolf le plus loin possible. Tout était parfait ; pourtant, le podium était assez horrible mais on oubliait tout, on ne voyait que les vêtements, des immenses robes avec crinolines comme sorties du xviiie siècle mais très contemporaines, avec des voiles, des tulles imprimés. Les filles avaient les yeux bandés et défilaient sur une bande-son pour aveugles qui disait " Piétons, passez ". Ils ont raflé tous les prix. Après, c'est devenu la légende. 1999. On défile dans un endroit très beau, un ancien dépôt de bus. Le duo Alexandre Matthieu ( photo) gagne le Grand Prix du Festival. Et l'on instaure l'idée que quand un créateur est primé, il revient présenter sa collection l'année d'après. En 2000, ils signent un défilé époustouflant. Pour nous, c'était pourtant très dur, très complexe, on était installé dans des écuries abandonnées, on était très en retard, les gens en avaient ras le bol d'attendre. Et puis soudain la musique de Frédéric Sanchez, les filles qui apparaissent avec des étoiles partout, il n'était plus question de dire quoi que soit, on avait tous des frissons. Björk a porté une robe d'Alexandre Matthieu juste après, au Festival de Cannesà Je me souviens du dossier d'Anthony Vaccarello, étudiant à La Cambre mode(s), en 2006. Il était tellement beau, tout le monde était hystérique. Il a gagné et est devenu le chouchou de pas mal de gens. Je me souviens aussi de celui de Felipe Oliveira Baptista ( dessin), en 2002, une collection noire. Je suis content de l'avoir choisi, rétrospectivement, parce qu'il a du talent, et que sa mode est une espèce de couture rock'n'roll magique. Il est venu ensuite exposer et animer des ateliers pour enfants, c'est notre manière à nous de soutenir les créateurs. Et puis après, c'est toujours pareil avec moi, je trouve que, avec sa femme, ils forment un couple tellement gentil, beau et à l'écoute des autres. C'était en 1997, pour le 12e festival. Je revois très bien la silhouette de Gaspard Yurkievich ( photo), photographiée lors d'un moment de pose pour le mannequin, une très belle fille en pantalon, avec des paillettes rebrodées dessus. Gaspard est toujours comme il était cette année-là quand il a débarqué chez nous, il sait tellement ce qu'il veut, il a une énergie incroyable. Cela se sentait dès le départ. Je travaille à la création d'un atelier de prototypes pour la mode et le design, cela n'existe pas en France, toujours pour encourager les jeunes créateurs. " Être sélectionné au Festival, c'est déjà un prix, merci ", m'a dit Alexandra Verschueren, la gagnante du Grand Prix 2010, sortie de l'Académie d'Anvers. Je trouve que c'est ce qu'il y a de plus beau - et ce qui a fait la réputation du Festival. Cette fraîcheur-là me plaît, celle des sentiments. Quand les grosses maisons sont entrées dans le Festival comme partenaires, on nous a prédit que l'on perdrait notre âme. On a prouvé que l'on gardait l'esprit du début, je ne suis pas inquiet, tant que l'on y prend du plaisir. Oui, nous sommes un festival qui donne une grande place aux êtres humains, et je n'ai pas envie que cela change. Le Festival est ouvert au public qui attribue un prix. C'était une évidence : on est financé par de l'argent public, on ne peut pas dire aux gens " restez dehors ". Et puis quand cela me plaît, j'ai envie de le partager avec un maximum de gens. Ma volonté est d'essayer de faire comprendre ce qu'est la mode. Cela m'énerve quand on dit le milieu bête et futile. Moi, je n'y ai rencontré que des gens extraordinaires, généreux, intelligents et loin de la futilité. En 1996, on remet tout à plat. On quitte l'espace 3000. C'était une espèce de palais des sports qui fait encore rêver tout le monde, un truc des années 80 un peu raté où l'on était resté pendant dix ans, on n'en pouvait plus. On s'installe à la villa Noailles édifiée entre 1924 et 1932 par l'architecte Robert Mallet-Stevens pour les mécènes Charles et Marie-Laure de Noailles. Elle n'était pas encore entièrement réhabilitée et en partie en ruine, c'était extrêmement magique. Et puis le lieu est tellement chargé d'histoire - le Festival se trouve presque naturellement chez lui. Par Anne-Françoise Moyson