Gaston Leroux a écrit " Le Parfum de la dame en noir " et le groupe Noir Désir a rendu un vibrant hommage musical aux " Sombres héros de la mer ". En cet an de grâce 2002, c'est au tour des maestros du vêtement de gloser sur les " Sombres héros de la mode " et d'imaginer plusieurs scénarios fashion autour d'un homme vêtu de nuit. Nimbé de mystère et donc, forcément, attrayant pour le beau sexe, monsieur qui " adore le noir, surtout pour sortir le soir " semble traverser les siècles, les époques et les tendances avec l'aisance insolente de cet aigle dont parlait la chanteuse Barbara.
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Gaston Leroux a écrit " Le Parfum de la dame en noir " et le groupe Noir Désir a rendu un vibrant hommage musical aux " Sombres héros de la mer ". En cet an de grâce 2002, c'est au tour des maestros du vêtement de gloser sur les " Sombres héros de la mode " et d'imaginer plusieurs scénarios fashion autour d'un homme vêtu de nuit. Nimbé de mystère et donc, forcément, attrayant pour le beau sexe, monsieur qui " adore le noir, surtout pour sortir le soir " semble traverser les siècles, les époques et les tendances avec l'aisance insolente de cet aigle dont parlait la chanteuse Barbara.Le point commun entre la houppelande de Martin Luther, la cape de Dracula, le frac des dandys du XIXe siècle, le costume " mod " des Beatles et la veste de Tom Ford qui signe tant les collections Gucci que celles d'Yves Saint Laurent? Un " point noir " bien sûr, synonyme d'élégance sans faux pli et d'un look infroissable. Même s'il a souvent été quasi imposé à des personnes chargées de fonctions austères tels que les banquiers, les croque-morts ou les contrôleurs de toutes espèces. Pas vraiment comique autrefois, le noir du XXIe siècle peut en revanche se corser sans amertume aucune. De quoi faire rire... jaune, d'ailleurs, les esprits chagrins qui l'accusent encore d'uniformité, de non-couleur ou d'incitation à la déprime. Le noir, qui n'a en effet rien d'un triste sire, titille volontiers la corde sensible des tissus, jouant sur leurs transparences à degrés divers, leurs brillances, leurs matités, leurs riches reliefs, leurs ajours, leurs défauts devenus subitement des atouts supplémentaires d'élégance et, en général, toutes les ornementations typiques du chaîne et trame. Mieux encore, il prouve que sa couleur, loin d'être un obscur monopole, abrite une palette de teintes subtiles allant du noir jais au gris fumée en passant par le tête de nègre, le rouge foncé ou le bleu nuit! Hommage multiple et inconscient au très beau roman de Marguerite Yourcenar, l'" oeuvre au noir " des créateurs de mode compte donc parmi les best-sellers de l'été 2002. Et chaque " page " de cet ouvrage étoffé se conçoit naturellement en styles variés: ici (néo-)classique, là romantique ou nettement plus gothique, avec pas mal de chapitres, black oblige, dévolus à la new-wave et au rock sans fioritures. " Cet été, j'ai exploité le noir à travers la lumière, la transparence, la dichotomie mat-brillant et les fils métallisés, explique le créateur belge Olivier Strelli. C'est une teinte fascinante, qui regroupe toutes les couleurs existantes. Moi qui ai toujours l'impression d'"entendre" la couleur, je réagis fortement aux "sons" émis par le noir. Selon mon humeur et/ou les circonstances, je le perçois bruyant, soft ou glamour. De plus, si je travaille une couleur sur un fond noir, elle révélera mieux ses capacités que si je la confronte à du blanc ou du beige par exemple. " Chez Dior, où officie le brillantissime Hedi Slimane depuis l'été 2001, les hommes - très jeunes et très sveltes afin de correspondre aux canons esthétiques de l'actuel maître du style - portent du noir d'une façon à la fois sensuelle et éthérée. Il suffit d'un trench-coat à la coupe affûtée comme une lame, d'un pantalon " baggy " en matière noble, d'une veste cintrée juste ce qu'il faut, pour conférer au plus nocturne des tons une lumineuse aura. Une démarche que l'on retrouve d'ailleurs aussi chez Hermès sous la houlette de la styliste Véronique Nichanian ou encore dans la collection printemps-été 2002 de D & G, la " p'tite soeur " de Dolce & Gabbana. En ce qui concerne Versace et sa ligne benjamine Versus, la blonde Donatella a, elle, choisi d'exploiter les matières dans le dessein de muer les silhouettes sombres en éclatants objets de désir. Du coup, les chemises tombent les manches et se zippent aux pectoraux tandis que le costume masculin fait la peau à la tradition, préférant le cuir ou la laine légère pour signifier un nouvel état d'élégance non dénué d'humour. Très smart et dédié aux dandys fils spirituels d'Oscar Wilde et du Beau Brummel, le noir vous va si bien, messieurs, quand il est signé, entre autres, Gucci, Olivier Strelli, Jil Sander, Fendi et Ermenegildo Zegna. Ce dernier, justement, qui veille à adapter chacune de ses quatre collections aux divers moments de la journée, joue (et gagne!) sur le noir, surtout dans ses lignes Napoli Couture et Sartoriale où l'on " décadenasse " le trois-pièces classique ( NDLR: réalisé en soie, laine, lin ou coton) afin de lui conférer une légèreté et un confort étonnants. De l'aube naissante jusqu'à la fin du jour, c'est le noir que les hommes aiment encore, surtout quand ils s'assimilent aux oiseaux de nuit très stylés imaginés par notre compatriote Xavier Delcour. Entre chien et loup, le noir devient dès lors charnel, grisé qu'il est par les subtils ajouts de satin, de strass et de métal qui le métamorphoseront en sauvage plus ou moins apprivoisé... Davantage casual et même sportswear, l'exact contraire du blanc se lâche chez le Français Bill Tornade, le Belge Own et le Japonais Issey Miyake: au menu de ces " décoincés de la cravate ", des tenues dévouées aux coupes lâches, à la nonchalance étudiée et aux détails charmants (découpes discrètes sur la veste ou le pantalon, poches appliquées à qui mieux mieux, inserts de plumes, traces étonnantes de couleurs vives, etc.), histoire d'expliquer, noir sur blanc, que l'allure du sexe fort n'a rien de guindé. Le noir de la saison sert même d'éclairage aux revendications socio-culturelles chez Raf Simons ( NDLR: " Vous ne pouvez plus ignorer " est le thème de son défilé) dont les égéries cagoulées attirent l'attention sur une civilisation qui tombe en quenouille (terrorisme, intégrisme, isolationnisme, je-m'en-foutisme...) alors que pour Junya Watanabe, le noir s'utilise à la façon d'un tableau d'école, ou d'une ardoise de resto - si vous avez plus la fibre gastronomique que scolaire -, afin d'énoncer, par le " menu ", des vérités toujours bonnes à dire. " Je voulais introduire quelque chose de réel, d'authentique dans ma première collection masculine ", précise le designer nippon qui a choisi, cette saison et la prochaine, de travailler en compagnie du jeaneur Levi's. " Selon moi, ce sont les techniques traditionnelles et la (ré)interprétation des basiques qui permettent d'engendrer un style et des vêtements nouveaux. " Autrement dit, les meilleures (jeunes) soupes se font toujours dans les vieilles casseroles... Un proverbe qui a également incité la mode des mâles à revenir aux valeurs sûres telles que le sportswear chic plutôt que dégingandé, le costume classe mais classique, les pull-overs " preppy ", les coupes pas " fofolles " et... le noir. Notez que cette vogue des hommes " sages comme des images " s'avère encore plus flagrante pour l'automne-hiver 02-03. Peur d'un certain ennui vestimentaire, gentlemen? N'ayez crainte car, ainsi que le souligne Olivier Strelli, " le noir est parfait dans le flou comme dans le structuré; il cache ou sculpte le corps à votre gré. C'est la plus polyvalente et la plus diplomate des couleurs ". Il ne vous reste plus, maintenant, qu'à vous abreuver aux sources de l'éternel masculin.Marianne Hublet