"Tu iras à Bataville " ou comment une punition peut changer la donne. On est à la fin des années 70, Michel Perry a 18 ans, ne rêve que d'Angleterre, de Carnaby Street, de Triumph et de Mini Cooper - pour épater les filles -, fait un passage éclair en Belgique, à Mons où il s'inscrit aux beaux-arts, mais court-circuitage de cursus, la faute au bar au-dessus duquel il crèche, et retour en France, dans le Nord, où son père décide de l'envoyer à Bataville, près de Nancy, dans l'usine de chaussures Bata, pour y apprendre ce que c'est la vraie vie. Chance, Michel Perry y apprend vraiment tout, " de A à Z " - " comment dessiner les modèles, comment les fabriquer, comment les vendre, tous les maillons du métier ". Plus la magie afférente : la mue d'une femme en bleu de travail qui enfile un escarpin et devient par la grâce d'un talon et d'un chaussant une princesse. Très vite, il bosse pour des marques italiennes, et en 1987, lance sa griffe à son nom. Sa première paire Michel Perry ? Des santiags en veau velours gansées, le condensé de son style, avec expérimentations radicales. Quatre ans plus tard, la maison J.M. Weston, alors 110 ans au compteur, lui ouvre ses portes ; depuis, en directeur artistique dandy, il met son savoir-faire et son esprit rebelle au service de collections qui firent les beaux jours des minets de la bande du drugstore, mais pas que. Cet hiver, avec son élégance aristo détachée, il chausse aussi les femmes Weston - surtout ne pas la jouer boyish, au contraire, insister : " c'est un vrai atelier de chaussures d'homme qui fait une chaussure d'homme pour femme ", là est la nuance, une androgynie décuplée, c'est cela qui est troublant. Et qui lui est cher, pareil pour le cuir, l'odeur de Venise, l'énergie de l'instant, aller à l'essentiel.
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"Tu iras à Bataville " ou comment une punition peut changer la donne. On est à la fin des années 70, Michel Perry a 18 ans, ne rêve que d'Angleterre, de Carnaby Street, de Triumph et de Mini Cooper - pour épater les filles -, fait un passage éclair en Belgique, à Mons où il s'inscrit aux beaux-arts, mais court-circuitage de cursus, la faute au bar au-dessus duquel il crèche, et retour en France, dans le Nord, où son père décide de l'envoyer à Bataville, près de Nancy, dans l'usine de chaussures Bata, pour y apprendre ce que c'est la vraie vie. Chance, Michel Perry y apprend vraiment tout, " de A à Z " - " comment dessiner les modèles, comment les fabriquer, comment les vendre, tous les maillons du métier ". Plus la magie afférente : la mue d'une femme en bleu de travail qui enfile un escarpin et devient par la grâce d'un talon et d'un chaussant une princesse. Très vite, il bosse pour des marques italiennes, et en 1987, lance sa griffe à son nom. Sa première paire Michel Perry ? Des santiags en veau velours gansées, le condensé de son style, avec expérimentations radicales. Quatre ans plus tard, la maison J.M. Weston, alors 110 ans au compteur, lui ouvre ses portes ; depuis, en directeur artistique dandy, il met son savoir-faire et son esprit rebelle au service de collections qui firent les beaux jours des minets de la bande du drugstore, mais pas que. Cet hiver, avec son élégance aristo détachée, il chausse aussi les femmes Weston - surtout ne pas la jouer boyish, au contraire, insister : " c'est un vrai atelier de chaussures d'homme qui fait une chaussure d'homme pour femme ", là est la nuance, une androgynie décuplée, c'est cela qui est troublant. Et qui lui est cher, pareil pour le cuir, l'odeur de Venise, l'énergie de l'instant, aller à l'essentiel. " Que ce soit ceux de Weston, à Limoges, ou les autres, j'aime les ateliers en règle générale, les artisans, discuter avec eux, les odeurs, la colle, le cuir, l'atmosphère et l'effervescence... J'ai connu les ateliers de Bataville dans les Vosges, de Belleville et de Vénétie pour ma marque Michel Perry, et ceux de Limoges où je vais deux ou trois jours par mois. Confier un dessin et le voir se traduire, se métamorphoser en réalité, j'adore ça, et comme je fonctionne au coup de foudre, c'est au premier regard que je juge, c'est bon ou pas. Cela se travaille au millimètre près, une forme, vous lui donnez une expression ou une autre selon ce que vous lui enlevez ou lui rajoutez, le décolleté d'un escarpin à deux millimètres près, il chausse ou pas. " " Une maison forte transformée façon Versailles au XVIIIe siècle, 78 fenêtres, je l'ai restaurée durant dix ans. C'est un château de campagne, avec des matériaux authentiques, c'est élégant mais lourd, donc il ne faut pas trop le meubler. J'ai laissé l'espace aux pièces, c'est très nu, quelques plantes vertes, de belles cheminées. " " J'ai horreur des tenues trop neuves, donc je marie du neuf avec du vieux, chaque pièce que j'achète est toujours complémentaire des pièces précédentes, qui sont complémentaires, etc. Je suis allergique au costume mais je porte toujours un blazer, bleu marine, à carreaux, pour le côté anglais, club, art de vivre qui va bien avec mon château. " " Je ne m'accoude pas au comptoir, je m'installe. Pour l'ambiance, les serveurs, ce côté extrêmement confortable, ce brouhaha un peu sourd - même si les gens parlent, ce n'est pas bruyant, et puis la clientèle internationale est très intéressante à observer. Et comme les lumières n'y sont pas agressives, cela me permet de réfléchir, de faire le point sur une collection ou d'en démarrer une, c'est un lieu propice, j'aime ces lumières tamisées, même en plein jour, quand elles ne dessinent pas tout. Le clair-obscur des bars d'hôtel me plaît beaucoup, c'est mon côté nordique, je trouve que les gens sont plus beaux. Je change, j'ai pas mal fréquenté ceux du Raphaël, du Costes, du Ritz (photo), à Paris, avec mes carnets de notes - je dessine au Bic ou au crayon des esquisses très rapides. " " La peinture, c'est une forme d'exutoire, ma façon de me défouler, de jeter tout ce que je retiens poliment en moi-même. Je peins beaucoup. Plus on peint, mieux on peint. Je n'expose pas, j'estime que les chaussures, c'est mon métier et que c'est très difficile de mener deux professions de front. Je fais des portraits, de préférence et toujours dans la rapidité du geste, dans la spontanéité, avec une espèce de concentration intérieure et une exécution rapide pour aller à l'essentiel, ne pas être trop bavard. Un portrait, c'est un vrai défi. Les paysages, on s'en arrange toujours un peu, pas un portrait, c'est ressemblant ou ça ne l'est pas. J'aime relever les défis, être au bord de l'impossible. " " Presque tous, mais surtout les musées d'art moderne. Je m'arrête sur deux ou trois toiles seulement : je regarde, je passe et puis il y en a une qui m'arrête, et là, je reste plusieurs minutes, je continue, je fais le tour, je reviens. S'il y a un banc je m'installe, je me nourris, j'essaie de rentrer dedans, je regarde techniquement comment le peintre a travaillé. C'est une forme de recueillement. Au Louvre, je ne suis pas très sensible aux toiles trop anciennes, même si historiquement elles sont intéressantes, par contre tout Delacroix, je peux y rester une après-midi entière et à chaque fois que j'y retourne, je suis scotché : sa façon de peindre le Maroc, au milieu du XIXe siècle. Je vais aussi à Beaubourg, beaucoup de choses me sont hermétiques mais au dernier étage, tout le XXe siècle, c'est superbe. J'adore Lucian Freud et Nicolas de Staël est l'un de mes peintres préférés, surtout quand il est borderline, à la limite du figuratif et de l'abstrait. " " Je suis toujours à la recherche d'objets introuvables, de coups de coeur. Dès lors, au lieu d'y aller pour le plaisir et la détente, je suis hyper tendu, j'ai tellement peur de passer à côté. J'ai plein d'objets à trouver, pour les boutiques J.M. Weston ou pour mon château en Bourgogne - c'est un lieu que j'essaie de faire vivre, les deux petites ailes sont restées authentiques et la partie centrale a été restaurée, elle était complètement détruite, les plafonds volés, les poutres sciées, c'est ce qui me l'a fait acheter : je n'ai pas cherché à refaire ce qui avait disparu, j'ai voulu conserver l'âme d'un château mais au XXIe siècle. " " Je ne suis pas trop Fellini, je suis plus Antonioni, La Nuit, L'Avventura, L'Eclipse, il ouvre des portes et puis voilà, l'imagination a le temps de travailler, pas trop de textes, de dialogues. Des belles images, très stylisées dans les cadrages... cela m'emmène très loin. " " Je travaillais avec un atelier en Vénétie, pour ma marque Michel Perry. Quand j'avais une journée en rade, j'allais à Venise, il n'y a pas meilleur endroit pour faire cohabiter la décadence et l'usure avec l'art contemporain, c'est fabuleux. " " Même ceux des mers du Nord ! " " Je les collectionne, enfin, c'est un grand mot, j'en ai deux, un vieux Land Rover et une Jaguar Sovereign grise qui datent de 1986, je les conduis, je les respecte, pour moi, les objets ont une âme. Entre le moment où je pars et j'arrive, je n'ai pas envie que ça s'accélère, je profite du moment, et j'en profite d'autant plus que je suis dans une voiture qui me plaît, avec cette odeur du cuir, ce parfum particulier. Je vis dans les images : la Range, c'est Chapeau melon et bottes de cuir, un côté aristocratique british, la Jaguar, c'est pareil, je me fais ma propre histoire, ce qui me nourrit pour ensuite travailler. " " Et particulièrement le richebourg, c'est un vin extraordinaire, j'ai le souvenir d'une révélation, c'était à Moscou, avec Christopher Descours, propriétaire de J.M. Weston. Il commande du vin, en carafe, on parle, je bois et je m'arrête, stop, il n'avait rien dit, c'était fabuleux, je suis devenu fan de ce vin. Et puis j'aime le nuits-saint-georges. Et le meursault, j'habite à côté, donc j'ai une proximité avec ces gens... " " Comme dans la nouvelle boutique rue Saint-Honoré (photo), à Paris, avec du mobilier années 30, imposant mais doux - la laque c'est chic, mais je ne pouvais pas rester sur ces seules années-là, j'avais envie de mélanger avec d'autres époques, les années 60, 70, 80... Je voulais retrouver l'esprit d'un appartement, un peu Gainsbourg, Gunter Sachs et Régine, sans tomber dans l'excès, avec des éléments surprenants, une table en marbre de Parisi, un petit canapé boudoir aux courbes féminines, des lustres très graphiques, comme des oiseaux en métal, une référence à la BD sur un écran géant et les plafonds bruts, ce sont des oppositions, une prise de position et son contraire, mais on fait en sorte que cela marche... Avec un éclairage un peu muséal, on voit les chaussures, on les voit bien, mais avec ce clair-obscur, on retrouve l'ambiance de club, de bar d'hôtel, la nuit où tout est estompé et beau. " J.M. Weston, 52, avenue Louise, à 1000 Bruxelles. Nouvelle boutique, 243, rue Saint-Honoré, à 75001 Paris. Michel Perry, 42, rue de Grenelle, à 75007 Paris. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON