SOUS LE SIGNE DE KENZO

Dans la belle monographie que leur consacre cet automne Flammarion, le critique Eric Troncy rappelle que c'est en 1976, lors de l'ouverture de la première boutique Kenzo à Paris, que Pierre Commoy, 26 ans, photographe, rencontre Gilles Blanchard, graphiste de 23 ans. Entre eux, c'est le coup de foudre. Le premier travaille pour des magazines de mode et de rock, le plus jeune, formé aux beaux-arts, est féru de Photomaton. Ils commencent à collaborer l'année suivante sous le nom de Pierre et Gilles. En 1978, ils signent un carton d'invitation pour le défilé de Thierry Mugler, première incursion du duo chez les stylistes. Ils travailleront par la suite avec Jean Paul Gaultier ou Claude Montana, figure quelque peu oubliée dont les coupes architecturées et les épaules surdim...

Dans la belle monographie que leur consacre cet automne Flammarion, le critique Eric Troncy rappelle que c'est en 1976, lors de l'ouverture de la première boutique Kenzo à Paris, que Pierre Commoy, 26 ans, photographe, rencontre Gilles Blanchard, graphiste de 23 ans. Entre eux, c'est le coup de foudre. Le premier travaille pour des magazines de mode et de rock, le plus jeune, formé aux beaux-arts, est féru de Photomaton. Ils commencent à collaborer l'année suivante sous le nom de Pierre et Gilles. En 1978, ils signent un carton d'invitation pour le défilé de Thierry Mugler, première incursion du duo chez les stylistes. Ils travailleront par la suite avec Jean Paul Gaultier ou Claude Montana, figure quelque peu oubliée dont les coupes architecturées et les épaules surdimensionnées fixent à jamais l'esthétique des années 80. Il ne sera question de galeries d'art que bien plus tard... Depuis 1990, leurs images sont intégralement réalisées dans leur loft de Pré-Saint-Gervais, en banlieue parisienne. Madonna, Naomi Campbell, Dita Von Teese, Olivier Theyskens, Zahia Dehar, mais aussi beaucoup d'anonymes, ont emprunté l'escalier en colimaçon qui relie le lieu de vie au studio de prises de vue du sous-sol, encombré d'accessoires et de plantes en plastique. Un mannequin de vitrine leur sert de doublure pour le préréglage des lumières. Les séances sont longues, les gestes des modèles - définis à l'avance par des croquis - sont réglés au millimètre. Depuis vingt-six ans, le couple vit dans cet atelier transgenre qui est le véritable prolongement de ses rêveries artistiques. Une sorte de caverne d'Ali Baba où l'on croise, entre mille et une reliques, un Goldorak géant ou une tour Eiffel de deux mètres de hauteur qui sert parfois de niche à Toto, le chien de la maison, dont le nom rappelle un autre toutou, celui du film Le magicien d'Oz, immortel conte de fées en Technicolor. Kitsch. C'est le mot qui revient le plus souvent pour qualifier leur style enluminé où se mêlent fantasmes homosexuels, iconographie religieuse et mythologie. Pour eux, c'est un compliment plus qu'un reproche. Ce goût de l'artifice et de l'outrance est né au retour d'un voyage au Maroc. Fasciné par la tradition populaire des images peintes dans la culture du Maghreb et des pays arabes, le tandem décide de rehausser ses images d'un coup de pinceau. A chaque séjour sa carte postale. Avec l'Inde, ce sera la rencontre décisive avec le panthéon des divinités hindoues et les autels votifs. Avant de rencontrer Gilles, Pierre est déjà un oiseau de nuit. Il est un abonné du 7, la boîte disco de Fabrice Emaer dans le Ier arrondissement parisien. Début mars 1978, le même Emaer ouvre le Palace, où les deux amis passeront un nombre incalculable de soirées excentriques en compagnie de la jet-set. On y croise Mick Jagger déguisé en marquise de Pompadour mais aussi Andy Warhol, le jeune Karl Lagerfeld ou Yves Saint Laurent. Le duo d'artistes incarne si bien l'esprit des lieux qu'ils signeront de nombreuses affiches et flyers pour ce club mythique, où souffle un vent follement nouveau de liberté. Qui est qui et qui fait quoi ? S'ils conçoivent leur travail de manière fusionnelle, Pierre réalise les prises de vue tandis que l'image, une fois tirée sur toile par un procédé classique d'impression à jet d'encre, est retouchée, pour ne pas dire repeinte, par Gilles. L'apport de l'un et de l'autre se confond dans un tourbillon de pixels et de pigments. Comme chez les Anciens, le cadre ouvragé fait partie intégrante de l'oeuvre, saturée de couleurs et de motifs baroques. Elle se négocie entre 20 000 et 150 000 euros. Pierre et Gilles, les 40 ans, éditions Flammarion, 384 pages, 350 illustrations. PAR ANTOINE MORENOL'APPORT DE L'UN ET DE L'AUTRE SE CONFOND DANS UN TOURBILLON DE PIXELS ET DE PIGMENTS. LEUR STYLE ENLUMINÉ OÙ SE MÊLENT FANTASMES HOMOSEXUELS, ICONOGRAPHIE RELIGIEUSE ET MYTHOLOGIE.