Carnet d'adresses en page 59.
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Carnet d'adresses en page 59.L e Printemps, La Samaritaine, Les Galeries Lafayette, Le Grand Bazar de l'Hôtel de Ville, Le Bon Marché : un siècle d'âge, voire plus, et toujours la pêche ! Drôle de décalage entre le nom suranné des grands magasins parisiens et leur capacité à prendre le train de la dernière tendance en marche. S'ils sont tous nés entre le milieu et la fin du XIXe siècle, ils sont loin d'être dépassés par les nouveaux musts de la consommation. Bien au contraire. Le concept de restaurants trendies intégrés au sein de ces lieux mythiques connaît ainsi un nouvel essor avec l'apparition, coup sur coup, de nouveaux écrins qui raviront tant les fashion victims que les amateurs de saveurs... Biotifull Place est logé au premier étage du Printemps de la Beauté, boulevard Haussmann. L'établissement se niche entre les rayons de cosmétiques hauts de gamme (Erno Lazlo, par exemple) et les sex toys Yoba qui font un tabac depuis la vogue du porno chic. Nous voici donc au plus près d'une mouvance gastro qui milite en faveur d'une nourriture " bien-être ", légère, saine, antiadipeuse. Prendre soin de son corps c'est aussi se soucier de ce que l'on mange... L'antirides commence par l'anticalories, voilà ce que dit en substance Biotifull Place qui, comme son nom l'indique, privilégie les plats " nature ". A la nuance près que le bio s'incarne, ici, sous une forme festive et ouvertement contemporaine. Adieu le bol de riz complet sur son lit de soucoupe ! Ici, on se régale d'une soupe d'aubergine au basilic et noisettes, on se fend d'une assiette de barly et de graines germées (une spécialité de la maison), on craque pour un cake au thé vert. Par temps de canicule, oubliez le dernier soft drink vu à la télé, essayez plutôt le " green fresh ", un cocktail de menthe fraîche, gingembre, citron vert et pomme verte. Question décor, en revanche, Biotifull Place tourne le dos aux habituelles mises en abîme de la nature bienfaisante : ni bambous en guise de pare-soleil, ni plantes vertes alignées devant le bar, encore moins de portraits de Ganesh aux murs mais les clichés de mode de la photographe Evi Keller... Un univers épuré, où le rose et le blanc dominent. Autour de la table d'hôte centrale, les clients prennent place sous une guirlande d'hosties lumineuses, le long d'une vitrine en nid d'abeilles, sculptée dans du Plexiglas rétroéclairé. Des miroirs roses ouvrent les perspectives. Des chaises dernier cri, créées par Alfredo Häberli pour Alias, accrochent le regard. Et des serveurs rendent la monnaie en plongeant la main dans leurs ceintures-bananes dessinées par le styliste Gaspard Yurkievich... C'est dire si Biotifull Place (que des langues fourchues ont rebaptisé à Paris " Hello Kitty " ou " Barbie House ") se place comme un lieu en phase avec son temps. Ceux qui connaissent la néo-cantine R'Aliment ( lire aussi Weekend Le Vif/L'Express du 20 septembre 2002), dans le IIIe arrondissement, lui trouveront sans doute un petit air de ressemblance. Normal, il s'agit du même concepteur, Philippe Di Méo, le designer parisien qui monte. Spécialiste du luxe (il a réalisé, entre autres, des coupes de champagne pour Moët&Chandon), il s'apprête à lancer, cet automne, avec la cristallerie Baccarat, une collection de gris-gris d'un nouveau genre, déclinés à partir d'un personnage mi-ours, mi-bouddha sorti de son imagination. Tout aussi branché, le Delicabar, ouvert il y a quelques mois au Bon Marché, rue de Sèvres, a été conçu par Claudio Colucci. Ce designer de 39 ans formé en Suisse partage son temps depuis 2000 entre Paris et Tokyo où il multiplie boutiques, restaurants et magasins de mode. Ce cofondateur des Radi Designers, le collectif de designers français le plus décalé de ces vingt dernières années, trace son propre chemin depuis quatre ans. Il est aussi le créateur de meubles colorés et ludiques pour le très chic label parisien Sentou. Son approche très néopop fait merveille au Bon Marché. " J'ai créé un espace aux formes rondes, souples et colorées, agréables au toucher, explique-t-il. Des formes aux proportions légèrement surdimensionnées qui nous transportent dans un monde malicieux et complice de gourmandise. " Ici aussi, le blanc est la couleur de base : il habille le bar monolithique et les tabourets en forme d'onglets, tous taillés dans le Corian, ce revêtement extraordinairement lisse créé par la firme DuPont à partir de polymères acryliques et prisé par les designers en vue. Face au bar " taille large ", la salle se divise en petits salons cosy aux formes rebondies, garnis de poufs et de coussins fuchsia, vert anis et orange seventies. Frais, juvénile, on en redemande. Parmi les sièges aux silhouettes suaves, le fauteuil " Dada ", dessiné par Colucci lui-même. Dans le prolongement de la salle, on découvre un jardin privatif, décoré avec les très vitaminés canapés en PVC, couleur lime, de Ross Lovegrove pour BD design. Par beau temps, c'est l'endroit idéal pour tester la cuisine du Delicabar dont on s'étonnera de la qualité dans un endroit que l'on pourrait croire uniquement imaginé pour satisfaire la rétine. La carte se structure à partir de variations autour d'un thème. Foie gras au c£ur d'artichaut, foie gras à la figue et foie gras au chocolat. Ou bien bubbles carottes et sésame blanc suivi du bubbles mangue et thé, et final avec le bubbles chocolat et praliné fleur de sel. C'est ludique mais pas seulement... Aux commandes du Delicabar on trouve Sébastien Gaudard (ancien de Fauchon et de Pierre Hermé) et Hélène Samuel (assistante d'Alain Ducasse pendant quatre ans). A eux deux, ils ont imaginé une carte sans prétention mais juste et qui n'a rien à envier aux " vrais " restaurants. Dans un tout autre genre, le World Bar, ouvert il y a quatre ans par le styliste star britannique Paul Smith au Printemps de l'Homme, mérite lui aussi l'attention. Au cinquième étage du grand magasin, on pénètre dans un espace entièrement recouvert de papier journal jauni. A l'exact opposé du Biotifull Place, le World Bar la joue brut de décoffrage. Poutrelles apparentes en ciment gris, chaises en tube d'aluminium et déco minimaliste qui se contente de quelques photos encadrées aux murs. Seules touches précieuses : les toilettes en mosaïque multicolore et les petites jumelles de théâtre en cuivre suspendues au-dessus de chaque table dont on peut s'emparer d'un simple geste. Quand on déjeune dans un endroit hype pour " voir et être vu ", quoi de plus normal... La cuisine " world ", évidemment, est la bonne surprise du lieu. Des émincés de tomates confites au curry de poulet, on ne regrette pas le voyage. Plus conventionnel, le Bar Rouge aux Galeries Lafayette, avec ses banquettes gris clair et ses petites tables carrées, est d'une belle sobriété. Pour jouir d'une vue exceptionnelle, le must reste de toute évidence le Toupary au sommet de La Samaritaine. Pionnier du genre, le décorateur américain de cinéma Hilton Mc Connico, qui collabora entre autres avec François Truffaut et Jean-Jacques Beineix, fut amené il y a dix ans à réaliser ce restaurant longiligne. Un rien kitsch avec ses colonnes serties de billes de verre et sa fontaine intérieure, le Toupary offre une carte de bonne tenue (ce qui est rarement le cas des restaurants du genre panoramique...). L'attraction majeure du lieu est évidemment le spectacle des lumières de la ville à la tombée du jour. L'établissement surplombe en cinémascope les toits de Paris et la Seine. A l'avant-plan, le Pont-Neuf, le plus vieux de la capitale, au loin la coupole de l'Opéra. Bref, grisant ou plutôt, comme on dit à Paris : " ça le fait... " Antoine Moreno - Photos : Renaud Callebaut