La Pologne compte deux capitales. Au Trivial Pursuit®, la bonne réponse est Varsovie. Dans le c£ur des Polonais, Cracovie. Quatre siècles déjà que le siège de l'Etat a déménagé vers " Warszawa ". Rien n'y fait. " Kraków ", c'est sacré. Cause ou conséquence de cet attachement viscéral, toujours est-il que la ville est de loin la mieux préservée du pays. Contrairement à Varsovie, dont le centre historique a été totalement reconstitué après avoir été méthodiquement rasé par les nazis, Cracovie affiche un visage urbain harmonieux, et, surtout, authentique. Sur Rynek Glówny, la majestueuse place du Marché, le grand poète romantique Adam Mickiewicz (1798-1855) admire depuis son piédestal les élégantes façades néoclassiques en enfilade, une imposante halle aux draps de style Renaissance, les clochers de Notre-Dame, église gothique des xive et xve siècles en briques rouges, ainsi que la tour de l'ancien hôtel de ville, contemporaine et d'un style identique. Un décor sur mesure pour les calèches, les musiciens de rue et les centaines de pigeons, figuran...

La Pologne compte deux capitales. Au Trivial Pursuit®, la bonne réponse est Varsovie. Dans le c£ur des Polonais, Cracovie. Quatre siècles déjà que le siège de l'Etat a déménagé vers " Warszawa ". Rien n'y fait. " Kraków ", c'est sacré. Cause ou conséquence de cet attachement viscéral, toujours est-il que la ville est de loin la mieux préservée du pays. Contrairement à Varsovie, dont le centre historique a été totalement reconstitué après avoir été méthodiquement rasé par les nazis, Cracovie affiche un visage urbain harmonieux, et, surtout, authentique. Sur Rynek Glówny, la majestueuse place du Marché, le grand poète romantique Adam Mickiewicz (1798-1855) admire depuis son piédestal les élégantes façades néoclassiques en enfilade, une imposante halle aux draps de style Renaissance, les clochers de Notre-Dame, église gothique des xive et xve siècles en briques rouges, ainsi que la tour de l'ancien hôtel de ville, contemporaine et d'un style identique. Un décor sur mesure pour les calèches, les musiciens de rue et les centaines de pigeons, figurants idéals de cette place ultraphotographiée. Depuis la chute du communisme et, davantage, depuis l'apparition des vols low cost, la ville est devenue une destination touristique à succès. Outre son patrimoine architectural remarquable, Cracovie profite, à l'instar de Barcelone, d'une excellente réputation auprès des bons vivants les plus exigeants. Avant de préparer les futures élites aux dures lois du marché du travail, la première ville universitaire de Pologne forme ainsi ses ouailles au sport local par excellence : la tournée des bars. " La ville compte plus de 40 000 étudiants, il faut bien les occuper ! " s'amuse Macek, tee-shirt arty, 24 ans, diplôme de chimiste en vue et serveur le week-end au Klub Ré, un bar typique du centre-ville enfoncé dans une cave éclairée à la bougie. Quelques rues plus loin, au Paparazzi, adresse plus chic - Fashion TV en boucle et cols Mao noirs de rigueur pendant le service - Patricia, la vingtaine, enchaîne les " Hi " et les " Hello " : " On croise de plus en plus d'étrangers qui viennent faire la fête ici parce que c'est moins cher, glisse la jeune barman entre deux énormes bières. C'est vrai qu'il y a énormément d'étudiants. Mais c'est plus mixte qu'avant. "Constantin, Cracovien pur jus, prend part à la conversation : " Ici on ferme quand le dernier client s'en va. Et la bière est à 1,20 euro. Qui dit mieux ? "Cracovie a deux habits qu'elle enfile avec la même passion : redingote culturelle le jour, robe de fête la nuit. C'est ainsi qu'en se dirigeant dès potron-minet vers le Wawel, la colline sur laquelle s'élève le monumental château des rois polonais et l'imposante cathédrale gothique, on ne s'étonnera pas d'entendre des "beats" étouffés sortir d'une cave de la rue Grodzka, longue artère reliant la vieille ville au quartier de Kazimierz lové dans un méandre de la Vistule. Vidé de la plupart de ses habitants par l'Holocauste, l'ancien quartier juif devient le repère des paumés du système pendant l'ère communiste. Rançon de cette mauvaise réputation, il y a à peine dix ans, les visiteurs les plus aguerris évitaient encore prudemment ce district décati, réputé lugubre et dangereux. Aujourd'hui ? On s'y presse. Grâce d'abord à l'Unesco, qui a inscrit Kazimierz sur la liste du Patrimoine mondial de l'Humanité dans les années 1980, provoquant dès lors une dynamique de rénovation urbaine. Mais aussi à Steven Spielberg, dont le tournage de La Liste de Schindler en 1993, sur les lieux historiques de la liquidation du ghetto, a suscité une augmentation conséquente du nombre de visiteurs curieux de voir l'usine d'Oscar Schindler et certains décors du film restés en place. Depuis, il n'est pas rare de croiser des groupes de touristes, lecteur portable de DVD en main, confrontant la fiction à la réalité... Une réalité radicalement différente de celle du début du xxe siècle passé : " Avant la déportation à Auschwitz, le quartier comptait 70 000 juifs, après la guerre 5 000 et aujourd'hui, il n'en reste que 200... , commente Filip, notre guide. La plupart des juifs que vous croiserez ici sont des étrangers qui viennent se recueillir. "Lieu de mémoire intense, Kazimierz ne se laisse pourtant pas accabler par son passé tragique. Loin de là. Aujourd'hui, tout se passe comme si l'histoire funeste du quartier décuplait l'envie de ses habitants de lui redonner vie. Investies par les étudiants et les jeunes couples à la recherche de loyers bon marché, les ruelles patinées par le temps retrouvent leur charme perdu. Les façades fripées se rafraîchissent à vue d'£il, les fenêtres condamnées recouvrent leur liberté. Attention, vent frais ne signifie pas pour autant tornade blanche. La redynamisation de Kazimierz ne va pas jusqu'à entamer son profil romantique et délicieusement suranné. Dans les bars intimistes qui bordent la place Nowy, prisée par les oiseaux de nuit pour ses nombreux stands proposant toutes sortes de plats chauds roboratifs, on se garde bien de policer le décor : ainsi chez Alchemia les verres de vodka tintent sur les tables branlantes et au Singer les flammes des bougies dansent dans les miroirs fendus. Ceci au son de Portishead, de chanson française contemporaine ou de Nina Simone. Une collision esthétique subtilement branchée. Baudouin Galler