C'est le genre de coup de foudre auquel Christine Nagel ne s'attendait pas. Elle n'imaginait pas non plus, en posant la main sur cette peau charnue comme un fruit d'automne, qu'elle lui rendrait sa caresse. Depuis leur rencontre dans la très secrète " cave aux cuirs " d'Hermès, la parfumeuse et le carré de Doblis ne se sont plus quittés. Dès que l'ombre d'un doute venait assombrir le délicat facettage des notes qui composeraient Galop, le nouveau féminin de la maison parisienne, il lui suffisait de glisser ses doigts dans le fond de son sac, où se cachait l'échantillon, pour retrouver l'éblouissant plaisir de leur découverte mutuelle. " Je n'oublierai jamais cette sensation si particulière, rappelle la créatrice des parfums. Je me suis retrouvée au milieu de centaines de rouleaux de cuir de couleurs et de textures différentes. Je n'en voyais que l'extrémité, on aurait dit des fleurs fabuleuses. Les artisans les déroulaient devant moi pour que je puisse les effleurer, ils avaient presque l'air vivants. Au départ, j'avais plutôt tendance à associer cette note, lorsqu'elle est traitée en mode majeur, à l'univers masculin. Chez Hermès, jusque dans le prêt-à-porter, la féminité a une force tactile. Tout à coup, ce Doblis, tellement souple que Marlene Dietrich s'en faisait faire des robes du soir, symbolisait à mes yeux cette féminité. "
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C'est le genre de coup de foudre auquel Christine Nagel ne s'attendait pas. Elle n'imaginait pas non plus, en posant la main sur cette peau charnue comme un fruit d'automne, qu'elle lui rendrait sa caresse. Depuis leur rencontre dans la très secrète " cave aux cuirs " d'Hermès, la parfumeuse et le carré de Doblis ne se sont plus quittés. Dès que l'ombre d'un doute venait assombrir le délicat facettage des notes qui composeraient Galop, le nouveau féminin de la maison parisienne, il lui suffisait de glisser ses doigts dans le fond de son sac, où se cachait l'échantillon, pour retrouver l'éblouissant plaisir de leur découverte mutuelle. " Je n'oublierai jamais cette sensation si particulière, rappelle la créatrice des parfums. Je me suis retrouvée au milieu de centaines de rouleaux de cuir de couleurs et de textures différentes. Je n'en voyais que l'extrémité, on aurait dit des fleurs fabuleuses. Les artisans les déroulaient devant moi pour que je puisse les effleurer, ils avaient presque l'air vivants. Au départ, j'avais plutôt tendance à associer cette note, lorsqu'elle est traitée en mode majeur, à l'univers masculin. Chez Hermès, jusque dans le prêt-à-porter, la féminité a une force tactile. Tout à coup, ce Doblis, tellement souple que Marlene Dietrich s'en faisait faire des robes du soir, symbolisait à mes yeux cette féminité. " A cette matière si particulière - les maroquiniers travaillent les deux faces, ce qui est rare, le côté plus lisse, surnommé la fleur, comme le côté doux comme du daim, qu'ils appellent la chair - dont elle s'empare pour la toute première fois de sa carrière, elle a adjoint une cavalière, une rose de Turquie tout aussi charnelle, mâtinée de safran et de coing cuit. " L'extrait de Doblis n'existant pas en tant que tel, j'aurais pu demander à mes fournisseurs de m'en faire une infusion, ajoute Christine Nagel. Il leur aurait suffi de plonger des chutes dans l'alcool, de les laisser macérer pendant des mois, de glacer, de filtrer et de voir ensuite ce qu'il en sortirait. Mais cela me paraissait trop littéral, finalement. Je n'aurais fait ressortir de la sorte qu'une seule dimension, celle de l'odeur. Je voulais trouver le moyen d'exprimer également la délicatesse du toucher. " A assister ainsi à ce mariage d'amour entre le cuir et le parfum, on en oublierait presque que l'union entre ces deux marqueurs historiques du luxe et de l'élégance fut longtemps arrangée... par nécessité. Les essences usitées autrefois par les maîtres tanneurs devaient d'abord servir à masquer la puanteur des peaux tout juste débarrassées des lambeaux de chair animale qui s'y accrochaient, tout en facilitant leur conservation. Pour séduire la noblesse, tous les artifices étaient à l'époque permis. Alors que l'Espagne affiche sa préférence pour l'eau de rose, l'ambre, le camphre, l'essence de cèdre ou les muscs, en Italie, ce sont plutôt l'amande, l'iris, la violette ou la civette qui tiennent la corde. Aux XVIe et XVIIe siècles surtout, la mode lancée par Catherine de Médicis est aux gants parfumés. Grasse devient la capitale de cet artisanat si particulier, reconnu par l'introduction en 1614 du titre de maître gantier parfumeur. Dissoute en 1791, la communauté se consacre alors au seul art des fragrances. Il faudra attendre la fin du XVIIIe pour que cette odeur caractéristique devienne réellement source d'inspiration pour les créateurs de masculins. " Ce que l'on appelle alors cuir est toujours une construction et s'apparente plutôt à une autre manière de travailler les notes boisées (lire par ailleurs), rappelle Pablo Perez, directeur de la boutique haute parfumerie de Senteurs d'Ailleurs. Dans les matières premières utilisées, on retrouve notamment de l'écorce de bouleau (NDLR : déclaré toxique, il est désormais banni et si son nom figure encore dans une composition il s'agit certainement d'un accord de synthèse) avec laquelle les Cosaques imperméabilisaient leurs bottes. " Dans les coulisses de l'opéra Garnier, le sillage que laissent derrière eux les danseurs des ballets de Diaghilev chaussés de cuir souple fait aussi rêver les Parisiens. La légende veut même qu'il soit à l'origine du célèbre Cuir de Russie créé en 1927 par Ernest Beaux pour Gabrielle Chanel qui, décision pour le moins avant-gardiste, le destinait aux garçonnes qui portaient aussi ses collections inspirées du vestiaire masculin. L'âpreté teintée d'une certaine animalité qui se dégage de l'accord explique en partie le désamour dont il sera victime dans les années 80. La mode est aux jus marins qui sentent le propre. L'élitisme du cuir, qualifié par les professionnels du secteur de " segmentant ", en fait alors l'un des ingrédients stars de la parfumerie dite " de niche " qui l'utilise d'abord en mode mineur, même dans les féminins auxquels il confère de la profondeur. Pour lui apporter plus de modernité, il est alors de bon ton de lui adjoindre des fleurs, des épices et pourquoi pas des fruits. Venu de la synthèse, le sudéral, qui évoque le daim, aide à adoucir les angles. " De par le traitement que l'on en fait aujourd'hui, il est devenu plus consensuel, plus intimiste, pointe encore Pablo Perez. Il se fait parfum de peau lorsqu'il revient à l'avant-plan. Prenez White Suede de la collection Private Blend de Tom Ford : c'est doux et rond comme une caresse. A l'inverse, son Tuscan Leather propose une vision plus " classique " du matériau. C'est une fragrance " de mec ", brute, puissante, qui sent le cade, le labdanum, le bois de bouleau, la prune et le safran. " Le spectre de cette note ne cesse plus de s'élargir. Si l'on trouve encore des masculins à l'ancienne, inspirés, comme chez Ralph Lauren ou Maison Margiela, par l'univers des clubs de gentlemans où l'on s'enfonce un cocktail à la main dans des fauteuils à la peau polie par les ans, sa place centrale dans les flacons de maisons réputées pour leur maroquinerie est devenue un gage de légitimité. Depuis le lancement en 2011 de sa première eau de parfum - un chypre oriental cuiré - tout simplement baptisée Bottega Veneta, la griffe milanaise qui se pose en héritière des maîtres maroquiniers italiens cherche à évoquer, dans toutes ses fragrances déclinées de ce premier concentré, " la souplesse et la sensualité des articles qui font la renommée de la maison ". Démarche identique chez l'Espagnol Loewe, également réputé pour le raffinement de ses accessoires, qui distille en fond dans tous ses jus un accord " cuir de Loewe " exclusif. Pour Ben Gorham, le très charismatique patron de la marque Byredo qui, dix ans après sa création, vient de se lancer dans la fabrication de sacs et d'accessoires de petite maroquinerie de luxe, " cette matière dispose d'un si grand nombre de variétés qu'il existe autant d'interprétations olfactives de la peau tannée que de parfumeurs ". Un constat qui l'a amené à lancer un trio de " voiles nocturnes ", véritable kaléidoscope de senteurs animales et raffinées évoquant tour à tour la peau du gant, de la botte ou de la selle. De la même manière, lorsqu'il arrive chez Louis Vuitton comme maître parfumeur, le 2 janvier 2012, Jacques Cavallier-Belletrud sait qu'il devra bien, un jour ou l'autre, se frotter à ce composant, tellement intrinsèque à l'activité historique du malletier. Ce qui existe au catalogue de ses fournisseurs ne lui suffira pas. " Je voulais qu'il soit frais, dynamique, ni sombre, ni ennuyeux, ni embarrassant et rappelle cette "fleur de cuir" lisse et claire comme la chair, que je venais de découvrir dans les tanneries qui approvisionnent les ateliers ", détaille-t-il. L'infusion sur mesure qu'il obtiendra par macération dans l'alcool de chutes qui d'ordinaire habillent les poignées des malles et des sacs monogrammés se retrouve aujourd'hui en majesté dans deux des sept féminins lancés en septembre dernier. Loin désormais de rebuter, l'anti-parfum d'hier est devenu désir.PAR ISABELLE WILLOTL'ÉLITISME DU CUIR LE REND SOUVENT TROP SEGMENTANT.