Le malaise était latent - cela faisait quelque temps que les étudiants de la faculté de Nanterre avaient les yeux rivés sur leurs congénères américains qui, depuis 1964, chauffaient à blanc le campus de Berkeley avec leur Free Speech Movement contre la guerre du Viêtnam. A la différence que les Français prônaient essentiellement la révolte contre l'institution universitaire, qui était pour eux le bras armé du capitalisme. Et puis soudain, en ce mois de mai 1968, ce fut l'explosion, qui ébranla la France tout entière, flanqua la trouille à De Gaulle et fit des petits, y compris en Belgique. La jeunesse avait pris possession des barricades, des pavés, des esprits et de la mode, par capillarité. Car ce glissement de terrain estudiantin mettait le doigt là où cela faisait mal, sur une société en déliquescence, qui rechignait à changer de ton, à prendre en compte le malaise de ses post-ados dénonçant en vrac le consumérisme et son idéologie productiviste, les carcans imposés par un ordre conventionnel et petit bourgeois, et la politique sclérosée d'un vieux général, héros de la Seconde Guerre mondiale.

Un demi-siècle plus tard, le souvenir de ce mouvement a pris les teintes joyeuses d'un grand charivari hédoniste résumé par quelques slogans dont l'imperturbable naïveté pourrait aujourd'hui faire sourire - " Il est interdit d'interdire ", " Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner ", " Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi " ou " Prenons nos désirs pour des réalités ". Quant à l'injonction " Vivre sans temps morts et jouir sans entraves " sous-tendant cette révolution également sexuelle, elle a trouvé son allié dans la Loi Neuwirth du 28 décembre 1967 qui autorise la pilule contraceptive.

Toutes choses qui bouleversèrent les garde-robes d'alors. Il faut reconnaître que l'émergence du prêt-à-porter et des stylistes en avait déjà bien sapé les bases, reléguant la haute couture et ses créateurs à un univers compassé, au diktat homogénéisant, dont la rue ne voulait plus. Car le vestiaire des baby-boomers s'approprie les envies du moment. " Le vêtement met en valeur les corps, désormais libérés, contrairement à la mode des années 50 et 60 qui était contraignante et démonstrative, analyse Benoît Bethume, styliste et concepteur du mook Mémoire Universelle. Avec la révolution sexuelle, on est moins dans l'apparat, Mai 68 a cassé les carcans et brisé les tabous. Et ce sentiment de liberté se traduit dans l'habillement, les femmes veulent porter des robes seconde peau. Les formes se sont adoucies, elles n'ont plus ce côté géométrique cher à Pierre Cardin ou à Paco Rabanne. Les tissus sont sensuels, Pucci et Leonard utilisent des jerseys de soie haut de gamme, dans des coupes très techniques, difficiles à réussir, mais qui donnent cet effet seconde peau. Car les silhouettes ont changé et les canons de beauté aussi : on assume dorénavant le naturel, les maquillages se font moins graphiques et les cheveux se portent sans apprêt. C'est aussi alors que, avec l'internationalisation et la circulation plus intense des images, naît " la Parisienne " telle qu'elle est toujours définie aujourd'hui : cette jeune femme oiseau de nuit qui peut mettre un smoking sans rien en dessous, celui qu'Yves Saint Laurent créa un peu plus tôt, en 1966, en regardant la rue. " C'est désormais elle qui donne le ton, et la jeunesse avec, qui bat ses pavés. Elle s'est érigée en prescriptrice de la mode, rien ne viendra plus la détrôner.