Cétait le jour J - 17. Il avait pris la pose, assis sur le tabouret devant le bureau, entre deux essayages, mais il n'avait pas aimé son image, il s'était levé, avait reboutonné son veston, glissé sa main dans la poche de son jeans ni déteint ni élimé et eu cette attitude digne d'un ambassadeur. Un titre qu'on pourrait lui décerner sans hésitation. Ne vient-il pas de défiler à Paris, durant la semaine de la Haute couture, dans un endroit digne de ce nom ? Pour fêter les 30 ans de sa maison, sans jamais se retourner vers la passé et en regardant le futur droit dans les yeux, Edouard Vermeulen a montré une cinquantaine de modèles griffés Natan, c'était le 1er juillet, en les murs de l'ambassade de Belgique, 25, rue de Surène, Ville Lumière, 8e arrondissement. Une première. Même s'il a l'habitude des ors de la république, des mariages royaux, des princesses shoppant chez lui, au numéro 158 de l'avenue Louise à Bruxelles, la maison mère, où cet Yprois d'origine règne avec bienveillance.
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Cétait le jour J - 17. Il avait pris la pose, assis sur le tabouret devant le bureau, entre deux essayages, mais il n'avait pas aimé son image, il s'était levé, avait reboutonné son veston, glissé sa main dans la poche de son jeans ni déteint ni élimé et eu cette attitude digne d'un ambassadeur. Un titre qu'on pourrait lui décerner sans hésitation. Ne vient-il pas de défiler à Paris, durant la semaine de la Haute couture, dans un endroit digne de ce nom ? Pour fêter les 30 ans de sa maison, sans jamais se retourner vers la passé et en regardant le futur droit dans les yeux, Edouard Vermeulen a montré une cinquantaine de modèles griffés Natan, c'était le 1er juillet, en les murs de l'ambassade de Belgique, 25, rue de Surène, Ville Lumière, 8e arrondissement. Une première. Même s'il a l'habitude des ors de la république, des mariages royaux, des princesses shoppant chez lui, au numéro 158 de l'avenue Louise à Bruxelles, la maison mère, où cet Yprois d'origine règne avec bienveillance. Mais avant l'heure H, il aura fallu décompter les jours et les nuits et les bouffées d'adrénaline et les poussées d'angoisse. Témoin obligé de cette intense activité, une robe, dont l'histoire s'écrit en trois chapitres - version calicot, version faille de soie bleue et version définitive, en noir, plus chic pour le show. Un work in progress en somme, qui révèle ce que la couture a de lent, de fou, de passionné, de précis, de chaotique, de précipité, d'apothéose. " Je veux qu'on soit le plus professionnel possible ", dit Edouard Vermeulen de sa belle voix grave, sans une once d'accent - il a connu la Belgique de papa. Il est très en forme, il a banni le mot stress de son vocabulaire, une brise légère soulève les rideaux du salon d'essayage de sa maison de couture bruxelloise. Il vérifie la première mouture, le brouillon de l'une de ses robes qui défilera à Paris, il l'a baptisée Watteau, rapport au peintre français de la féminité (1684-1721). Pour l'instant, elle n'existe encore que dans sa version calicot : elle est en tissu de coton grossier tissé en armure toile, toujours beige, " afin que l'on puisse visualiser le tomber, déplacer les coutures, au marqueur, au ciseau... " Déjà, les volumes s'imposent, un pli dans le dos qui a quelque chose de Cristóbal Balenciaga, on a vu pire comme référence. Il y a trente ans, le jeune Edouard, architecte d'intérieur gaucher, s'installe au rez-de-chaussée de ce numéro 158, qui abritait une vieille maison de couture en déshérence appelée Natan, il y pose ses meubles et cohabite avec un salon de beauté au premier étage. Très vite, il engage une première d'atelier, vend une robe, une deuxième, il a 24 ans, pas de plan financier, et l'intention de faire du " luxe abordable ", d'" être vrai ", " avec un prix, un look, un usage, c'est mon côté flamand, raisonnable, belge, il faut faire des choses qui soient vendables, mettables, portables, payables, c'est peut-être pour cela qu'on existe encore aujourd'hui... " Edouard Vermeulen sait donc d'où il vient, et où il ne va pas. Il ne sait pas coudre un bouton, ni ne patronne, il ne s'en cache pas, ce n'est pas là l'essentiel ; il a l'oeil et les deux pieds sur terre. Trente ans de carrière, c'est " trois fois dix ans ", décortique-t-il, soit une première étape, " s'implanter ", une deuxième, " créer un marché " et une troisième, " s'y maintenir et suivre son évolution ". Non, il ne regrette pas le temps (qu'il a connu) où les dames venaient en ville, mangeaient une petite pâtisserie dans un joli salon de thé puis poussaient la porte d'une maison de couture pour s'habiller, loin des trépidations de ce XXIe siècle qui halète. Il veut juste faire évoluer Natan, l'idée de défiler à Paris participe de ce principe : " amener la maison à un autre point ". " Je rêve d'aller à l'international, enfin "je rêve, je rêve"... Disons que je trouve cela amusant. " Et lucide, ajoute : " Je ne pars pas gagnant, mais participant. " Edouard a l'ambition modeste, quoique... " Je suis à l'automne de ma carrière, il faut que l'hiver soit volupté et abondance et projet. " On est bien d'accord. Cette robe dans sa version faille de soie, avec épingles et effilochage apparent, car coutures non finies, est bleue, elle sera noire, l'idée se précise. En total respect avec " l'ADN " de la maison Natan. " Nous allons fêter ce que nous sommes, pas ce que nous ne sommes pas, prévient Edouard Vermeulen. Cela signifie que l'on ne défilera pas avec des plumes et des paillettes... " Aujourd'hui, le temps s'étire un peu moins, le défilé approche, atmosphère maison de couture, avec blouse blanche, mètre et épingles. Certains souvenirs refont surface, qui remontent à l'enfance, quand le petit Edouard allait retrouver ses cousins de Lille, avec sa mère, et faire d'abord quelques emplettes et essayages, rue de Béthune - elle portait un manteau gris de Guy Laroche, du Courrèges aussi et lui qui n'en perdait pas une miette. " J'étais très observateur ", il l'est toujours ; son inspiration, il la trouve en ouvrant grand les yeux, non pas en les fermant, même s'il pratique la méditation et le yoga. On comprend mieux pourquoi vibrent ici de bonnes ondes. Dans l'atelier, pas de musique, juste le bruit des ciseaux et des aiguilles, de la vapeur qui s'échappe du fer, l'une a coupé ses cheveux, Monsieur le remarque, complimente, elle rougit un peu, au mur, une photo du mariage du Grand-Duc de Luxembourg et une autre de la princesse Mathilde au couronnement du roi des Pays-Bas, elle est en Natan, elles en sont fières. Créer la robe de mariée de la princesse Mathilde fut " un don du ciel ", Edouard Vermeulen n'aura de cesse de la remercier, il n'ignore pas que la concurrence était rude, que ce n'était pas gagné d'avance, c'est le destin. Toute l'équipe est sur le pont, c'est jour d'essayage pour la collection printemps-été 2014 de la ligne Natan 5 qu'il faut finaliser. Et avancer parallèlement sur la collection couture automne-hiver 2013 qui part à Paris dans moins de quinze jours. Sans stress toujours, le mot est vraiment " démodé ", en lieu et place, le maître de maison conseille de prendre soin de soi, de son âme, de relativiser, de ne pas désavouer l'adrénaline mais de ne pas se refuser l'accès au calme, donc au bonheur, Edouard Vermeulen est un sage. La robe Watteau, en doupion de soie, attend, sur le buste, dans le couloir qui mène au salon d'essayage, un vitrail en arrière-fond. Il jauge l'effet, efface un pli, s'interroge tout haut sur cette saison, la plus mystérieuse de sa carrière, qui veut que les femmes cherchent des vêtements exclusifs, mais n'ont pas craqué pour ce top brodé de sequins, comme si " une part de rêve n'existait plus pour le moment, une question d'énergie, de manque de lumière, et pourtant les chiffres du mois de mai ne sont pas mauvais... ". Il détaille la gamme de couleurs de sa collection couture - bleu, nude, pain brûlé, orange " mais vif " et noir, avec des ors, dans des soies, des plissés de gazar, des serges, des ottomans. Avec des détails cuir, car il faut " mélanger pour revisiter ", dans une forme " toujours minimaliste ", sa préférence à lui. Ce ne sera " pas extravagant ni théâtral ", mais " contemporain ". A l'image de cette robe. Il doit encore vérifier qu'elle aille parfaitement au mannequin choisi pour défiler, l'accessoiriser aussi, mais pas trop, quelques bijoux, des manchettes, créés par Marie-Charlotte Vermeulen, sa nièce qui jongle avec les perles, les strass et les rubans. Micky, le chef d'atelier, veille au grain, dix-sept ans de maison, et ruban métré autour du cou, " c'est mon copain ", dit-il, l'oeil qui frise. Ce défilé est " un défi ", mais il aime ça, " je me couche couture, je me lève couture ". Face, dos, profil, la Watteau est photographiée sous tous les angles, tandis que Monsieur ajuste le drapé d'une robe corail de la ligne 5. Il parle d'une belle énergie " positive ", il l'a simplement priée d'être là, elle a répondu présent. Et voilà que tout se précipite et se bouscule. Il y a le décolleté de cette autre robe à échancrer, la nouvelle boutique à Anvers à inaugurer, entre le 15 et le 20 juillet, au 44 de la Huidevettersstraat, qu'il a voulue tel le hall d'un grand hôtel, et le pop-up store estival, dans la Schuttershofstraat, numéro 14, dont il faut encore graffer la façade. Sans compter le défilé qui approche, le lancement du site Web natan.be et l'exposition anniversaire au MAD, à Bruxelles, dans un an, c'est déjà demain. A peine le temps de se retourner sur son anniversaire - ce qui a changé depuis ses débuts ? " La cliente ", répond-il. Sa grand-mère était habillée de noir, sa mère, à 83 ans, fait du vélo, enfile des robes Natan, il trouve qu'elle a l'air plus jeune qu'avant, quand elle portait jupe sévère et lavallière. Lundi 1er juillet, 17 h 30. Ambassade de Belgique, Paris. Edouard Vermeulen qui aurait tant voulu être assis dans la salle pour jouir du spectacle, est en coulisses. " Pour faire ce métier il faut être fou, mais passionné. " Il inspire, expire, il est léger, il a 30 ans. ANNE-FRANÇOISE MOYSON / PHOTOS : JULIEN CLAESSENS