Une demi-décennie pour luià Et pour nous cette question pour lancer l'interview de ce surdoué du style : sa vision de Saint Laurent a-t-elle changé en cinq ans à la direction artistique de la griffe ? " Quand je suis arrivé dans cette maison, confie-t-il, on sortait de l'ère du porno chic et j'ai eu besoin de rediscipliner les choses, avant de pouvoir introduire la légèreté et la décontraction dans le mouvement du vêtement. J'ai d'ailleurs commencé à travailler autour de l'imaginaire de la marque, puis j'ai fait sortir mes propres envies dans mes collections. C'est une évolution qui a pris presque cinq ans, mais il était nécessaire d'en passer par là. "
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Une demi-décennie pour luià Et pour nous cette question pour lancer l'interview de ce surdoué du style : sa vision de Saint Laurent a-t-elle changé en cinq ans à la direction artistique de la griffe ? " Quand je suis arrivé dans cette maison, confie-t-il, on sortait de l'ère du porno chic et j'ai eu besoin de rediscipliner les choses, avant de pouvoir introduire la légèreté et la décontraction dans le mouvement du vêtement. J'ai d'ailleurs commencé à travailler autour de l'imaginaire de la marque, puis j'ai fait sortir mes propres envies dans mes collections. C'est une évolution qui a pris presque cinq ans, mais il était nécessaire d'en passer par là. "Je n'ai jamais pensé, comme d'autres, m'associer à une chaîne de prêt-à-porter de masse le temps d'une collection. Il y a chez Yves Saint Laurent un chic institutionnel qui est en dehors de ça et, en même temps, une vraie réflexion autour de la démocratisation de la mode, depuis Rive gauche en 1966. Edition 24 est un concept de luxe un peu plus généreux. Une garde-robe fonctionnelle, qui reste un an en boutique et qui se mélange aux autres collections, sans renoncer au contenu mode. Et puis chaque collection participe d'une recherche plus générale sur les matières et les volumes. Au début, chez Saint Laurent, la fonctionnalité était presque une provocation par rapport à une mode de l'époque très rigide. Le smoking a émancipé la femme, par son emprunt au vestiaire masculin mais aussi par cette notion de confort. C'est parti d'un appareil qu'on m'a offert et j'ai commencé à prendre des photos des modèles par simple curiosité. J'avais dans la tête des attitudes précises par rapport à chaque vêtement, une envie de choses vues de dos ou d'en haut, plus suggestives qu'une fille raide de catalogue. J'ai toujours été intrigué par l'espace autour du sujet. Je regarde l'angle et le mouvement qui peuvent me séduire. Mais attention, je ne me considère pas comme un photographe ! Cette démarche, c'est une sorte de prise en main concrète de mon imaginaire, un prolongement de ce que je dessine. Quand on est un homme qui crée pour des femmes, l'abstraction est une notion qu'on ne peut pas ignorer. Je projette une idée que j'ai des femmes, je suis très conscient de ça. Dans la photo, le jeu devient plus direct et plus tangible. Dans le défilé, c'est l'exagération de l'attitude qui donne la ligne. Richard Avedon pour la force de la pureté, David Bailey pour sa façon de capturer la personnalité ou Jeanloup Sieff pour sa sensualité. J'aime l'audace alliée à la classe de Helmut Newton et, bien sûr, des monuments de la photo comme Horst P. Horst ou Norman Parkinson. Il y a une sorte de dialogue et d'empathie évidente entre les £uvres d'Yves Saint Laurent et celles de Helmut Newton. Ce sont des images chargées de sensualité qui jouent avec les codes bourgeois, la nudité, le masculin-féminin, comme Yves Saint Laurent. La photo du tailleur-pantalon par Helmut Newton en 1975, celle où, derrière la fille aux cheveux courts, il y en a une autre, nue, avec juste des talons aiguilles et une voilette sur les yeux. J'aime l'idée d'un couple qui photographie, cette complémentarité d'une femme et d'un homme dans la vision de la sensualité. Ils expriment une pureté et une sophistication, qui peut rendre mon travail plus doux ou plus dur. On a shooté la collection automne-hiver 09-10 en studio à New York avec Christy Turlington dans un esprit intimiste, qui correspond à une idée concentrée et presque minimale d'Yves Saint Laurent. Leur recherche ne se perd pas dans le conceptuel et ils ont une vraie compréhension du vêtement, tout en faisant des images en dehors des stéréotypes. J'aime aussi beaucoup travailler avec Juergen Teller, parce que chez lui tout est vrai, il n'y a pas de fiction. Je ne cherche pas la nouveauté pour la nouveauté, on est aussi le fruit de notre mémoire. Les femmes qui achètent Yves Saint Laurent ont plus envie de s'identifier à elles, à leur modernité, qu'à de tout jeunes mannequins. Aujourd'hui, elles n'ont même pas le temps d'apprendre le métier qu'on les oublie, tant on est en quête du changement perpétuel... Pour le défilé, un moment destiné aux professionnels de la mode, je dois aussi rechercher cette nouveauté dans le casting pour véhiculer une certaine énergie. Quand on fait défiler ces supertops de 40 ans, on les regarde presque plus que les vêtements. Je ne cherche absolument pas à me comparer à eux, mais c'est assez naturel et légitime d'avoir envie de donner sa propre vision sur des vêtements qu'on a dessinés et qui sont utilisés ensuite dans des centaines de journaux. Karl et Hedi le font très bien d'ailleurs. Pendant longtemps, les artistes multipliaient les formes d'expression mais, aujourd'hui, on a perdu la transversalité des disciplines. On est soumis à des classifications et, dès qu'on sort d'une case, on est regardé avec suspicion. J'ai commencé il y a une dizaine d'années. La première était un cadeau : le fameux nu d'Yves Saint Laurent par Jeanloup Sieff, bien avant que je n'imagine rejoindre cette maison ! J'ai des images de Jeff Burton, Hiroshi Sugimoto, Robert Mapplethorpe, Guido Mocafico, Juergen Teller, une photo de Horst P. Horst... Si je ne devais n'en garder qu'une ? Ma première campagne Yves Saint Laurent photographiée par Juergen Teller, où je suis nu derrière le logo dessiné par Cassandre, avec Karen Elson à mes pieds. J'adore aussi être photographié, surtout pas sur les tapis rouges mais si ça s'inscrit dans un vrai projet. Je le ferais volontiers sous l'objectif d'Irving Penn ou de Bruce Weber... Il y a un côté narcissique dans ce métier, c'est aussi une façon de masquer ses fêlures. Propos recueillis par Anne-Laure Quilleriet " La photo, c'est une sorte de prise en main concrète de mon imaginaire. " " Dans la photo, mon jeu avec la femme est tangible. J'ai toujours été intrigué par l'espace autour du sujet. " " Ce sont des vêtements qui donnent une idée de voyage et de mobilité, sans renoncer à la séduction. " " J'ai associé le côté soir à une décontraction un peu hip-hop, comme sur cette robe en crêpe jersey. "