Prélude

335 kilomètres en cinq jours. Une promenade de santé pour les rois de la petite reine. Une aventure pour les urbains sédentaires de mon type. Si sur papier, l'idée est attrayante - se mettre vraiment au vert, fuir le tumulte, se décrasser - elle nécessite néanmoins une bonne dose de préparatifs. Style apprendre le mot rustine, acheter un short sérieusement rembourré, un arsenal antipluie. Se procurer le must des sacs de rando griffés Ortlieb, la bécane idoine, bien sûr, ultralégère aux pneus fins : genre une Koga Miyata 100 % batave et alu, élégante et racée, tout le contraire de l'épave qui prend lamentablement la poussière dans la cave. Età un GPS Garmin dernier cri, greffe indispensable pour les handicapés de la toponymie et des courbes de niveau. Filet nécessaire en cas d'égarement, même si l'on a fluoté, bon élève, son itinéraire sur la carte. Enfin, le mieux est (aurait été) de préparer son corps à l'effort.
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335 kilomètres en cinq jours. Une promenade de santé pour les rois de la petite reine. Une aventure pour les urbains sédentaires de mon type. Si sur papier, l'idée est attrayante - se mettre vraiment au vert, fuir le tumulte, se décrasser - elle nécessite néanmoins une bonne dose de préparatifs. Style apprendre le mot rustine, acheter un short sérieusement rembourré, un arsenal antipluie. Se procurer le must des sacs de rando griffés Ortlieb, la bécane idoine, bien sûr, ultralégère aux pneus fins : genre une Koga Miyata 100 % batave et alu, élégante et racée, tout le contraire de l'épave qui prend lamentablement la poussière dans la cave. Età un GPS Garmin dernier cri, greffe indispensable pour les handicapés de la toponymie et des courbes de niveau. Filet nécessaire en cas d'égarement, même si l'on a fluoté, bon élève, son itinéraire sur la carte. Enfin, le mieux est (aurait été) de préparer son corps à l'effort. C'est donc, affublé d'un joli juste-aux-cuisses noir, d'une tunique de cyclo prêtée par un voisin à gros mollets et d'un gilet jaune à scratchs du plus bel effet que je me retrouve sur le quai de la gare d'Ottignies, un matin gris clair d'octobre. Prêt à embarquer pour Arlon, point de départ de mon trip into the Wild Wallon. Surmotivé par les vastes espaces qui défilent à travers la fenêtre du train à partir de Libramont, j'enfourche mon destrier avec l'impatience d'un bleu. Le ridicule ne tue pas : après une dizaine de kilomètres au c£ur de la Lorraine belge, mes pédales se mettent à dangereusement flageoler. Ça commence bien. Aux portes d'entrée de la forêt d'Anlier, " le poumon des Ardennes ", serais-je déjà condamné à rebrousser chemin, annuler les réservations chez mes hôtes, avouer mon échec aux collègues ? La honte. Mais Dany est là, coupe brosse poivre et sel, doigts de mécanicien, stature de catcheur. Dany rigole. Dany vanne. Puis Dany dit : " T'es né sous une bonne étoile, allez garçon, tape ton bazar dans l'coffre, je t'emmène chez le réparateur. " 10 kilomètres tout de même, durant lesquels l'homme me raconte que ses parents ont troqué Mons pour la région quand il avait 6 mois. Il parle de " sa " nature, qu'il ne quittera " jamais ", n'a pas d'avis sur Bruxelles, s'en fout, à vrai dire. En une petite demi-heure, mes pédales sont remplacées, gratos - " Vous écrirez qu'on est des gens bien ici ", voilà qui est fait. Dany me broie la main en guise d'adieu. Non sans m'avoir reconduit à Habay-la-Neuve pour un nouveau départ inespéré. Qui m'offre la traversée de la forêt d'Anlier, long tarmac désert en forme de sinusoïdale bordé de sapins majestueux, la rencontre furtive de deux biches effarouchées et mes premiers moments de silence, à peine pollués par le cliquetis du dérailleur. Sous un ciel superbement plombé jouant à cache-cache avec le soleil couchant, les vaches, les moutons et les ânes de Léglise pointent le bout de leur nez. C'est là que je passe ma première nuit, à la Cascatelle précisément, chambre d'hôtes familiale tout en fleurs fraîches et feu ouvert. Françoise, sosie de Valérie Lemercier jusque dans la voix, y loge les étrangers depuis bientôt quinze ans : " Je pensais m'installer dans le Brabant wallon après mon cursus de droit à l'UCL, raconte-t-elle. Mon mari, lui, rêvait de devenir médecin de campagne. " Aujourd'hui Monsieur soigne le village, Madame ses hôtes. A coups de légumes du potager, de civet de chevreuil et de bons plans pour assister au brame du cerf, aller à la cueillette aux champignons, ou dégotter les meilleurs points de vue pour voir la brume se lever. Chance : ce matin, effectivement, j'ai droit à un paysage de carte postale au dos duquel les paresseux de la missive oseraient l'éculé " bisous ensoleillés des Ardennes ". Programme du jour : doubler les tracteurs, regarder les vaches me regarder passer et rejoindre les environs de Wellin en cabotant au large de Libramont. Avec arrêt à Redu, village du livre et de l'Eurospace Center où j'arrive, affamé, sur le coup de 14 heures. Une soupe blindée de croûtons est plus que bienvenue. Je l'attaque sur une des nombreuses terrasses de ce délicieux bourg, chéri des citadins. Une improbable dame, tailleur rose et brushing auburn sort du restaurant, s'allume une cigarette. " Vous n'avez pas froid ? " Son accent est parisien. Banco. Anne et son ingénieur spatial de mari faisaient partie des premiers étrangers à marcher sur Redu. Quarante ans qu'ils n'étaient plus revenus. Lui : " On est totalement dépaysé. En 1967, quand on est arrivé ici, il n'y avait rien, 15 personnes, 10 maisons tout au plus. "Aujourd'hui, les bouquinistes et les restaurateurs se partagent les fruits du seul village de la région réellement destiné au tourisme de passage. Une fois quitté la place, recommence en effet l'alignement de hameaux silencieux, précisément recherchés pour leur tranquillité par les visiteurs réguliers. C'était le cas de Meneer Serroels, imprimeur en Flandre. Avant qu'il décide de plaquer son job pour venir s'installer définitivement dans le sud, à Gembes, 180 habitants, un bistrot, basta. Son gagne-pain : une jolie maison du xvie siècle reconvertie en chambre d'hôtes trois-épis. " Ça a été difficile au début, me confie-t-il autour d'un Orval de bienvenue. Mais grâce au bouche-à-oreille et aux chèques cadeaux Bongo, on est très souvent complet. " Comme ce soir. Une clientèle majoritairement flamande, comme le révèle les bouquins de la bibliothèque, qui cherche à " décompresser, déconnecter ", précise Ingrid, dans le rôle de la voisine sympa, toujours là pour prêter main-forte. Domiciliée en Wallonie, Anversoise la semaine, cette dernière rejoint chaque week-end son " petit paradis où tout le monde dit bonjour et où je peux me permettre d'arroser mon jardin en pyjama ". Le CGT Tourisme Wallonie m'avait prévenu : " Le troisième jour sera le plus éprouvant. " Sous la grisaille, les genoux passablement endoloris, j'entame la route avec une légère appréhension mâtinée de morosité. A Willerzie, des 4x4 arborent des autocollants www.grevedulait.com, les feuilles virevoltent sur le bitume, il n'y a personne, ambiance western dépressif. Un club de motards crache Hold the Line de Toto, un barbu à l'£il menaçant se crame une roulée. Il fait froid quand je passe la frontière française. A Hargnies, le vent s'engouffre dans mon col, il me faut un café. Je cherche à rejoindre le village de Mohain. Le GPS me nargue, propose Molhardes, Portugal. Je file au c£ur d'une forêt dense de feuillus, macadam comme un billard, tronçon de la route Verlaine-Rimbaud, longue descente, petites frayeurs. Dans les oreilles, des coups de feu, la chasse est ouverte depuis deux jours. Retour en Belgique, Treignes, une auberge, chaleur, repos. Cap sur Vierves, un des plus beaux villages en pierre de Wallonie, même sous un ciel de canal pendu. " Le troisième jour sera le plus éprouvant " : je commence à comprendre sur la nationale qui monte qui monte qui monte vers Nismes. Des bolides fous me caressent les jambes, la pluie se joint à la fête, heureusement la vallée est splendide, début des rougeoiements de l'automne. Reste encore à rejoindre Couvin. " Comment y arriver en évitant les nationales, Monsieur ? " " Passe par Petigny. Mais ça grimpe, hein, dans le coin on appelle cette route "le piège." " Mine déconfite. Couvin se mérite, c'est vrai qu'elle est jolie, avec ses bicoques barbotant dans l'Eau Noire. Un rayon de soleil se joint à la fête. Reste un peu moins de 30 kilomètres. Ils seront parmi les plus difficiles mais les plus fabuleux du voyage. Aublain, Vaux, Lompret, grappes de villages aux portes d'entrée de Chimay, respirent la quiétude, l'esthétique parfaitement simple. Entre chien et loup, encore 5 bornes, vent de face sur une nationale. Un fermier, descendant de son tracteur me toise : " Fait dur hein ! "Vingt minutes plus tard, je savoure une Chimay blanche, la meilleure de toute ma vie, en compagnie de Chantal et Franz, fermiers à Bailièvres, pur bled perdu au fond d'une vallée. Mes hôtes, ce soir. Qui me proposent de prendre le repas dans la cuisine familiale, sans chichis. Au menu, veau de la ferme, chicon triple beurre, patates brûles-au-cul. Et une rencontre inoubliable. Voici un couple qui travaille 365 jours sur 365, élève 350 bêtes, tient en parallèle une chambre d'hôtes, " en cas d'éventuelle crise de la viande ", ne part jamais en vacances ou si peu, " une semaine à Antalya, en Turquie, toute seule ou avec ma fille. J'ai parfois besoin de repos ", dit Madame. La solitude ? " Y'a moyen (sourire entendu). Il y a 200 habitants dans le village, il faut aimer les gens, pas la foule, mais les gens. " Et la nature, " plus on est en accord avec elle, plus on tire son épingle du jeu ", dit Franz, moustaches Daniel Day Lewis, ton sentencieux, face à ses taureaux qu'il m'emmène voir sur le coup de 23 heures. " Nous avons un terrain pauvre, muni d'un très faible réservoir. On doit s'adapter au sol, on doit le respecter, pas moyen de tricher. Tout ce que j'aime. "Pluie battante. Sans trêve. C'est plat aujourd'hui. J'explose ma moyenne kilométrique. 13 heures, je suis au Grand Pré, une ancienne ferme transformée en resto et chambre d'hôtes à Hantes-Wihéries. Douché, propret face à un coq grand-mère, et, allez c'est mérité, un coup de Châteauneuf. A côté, un couple d'habitués des environs de Charleroi, 175 ans à eux deux. On tape la discut'. On plaisante. On se paye finalement un pousse. C'est dimanche. On se fait goûter, l'un l'autre ? Ok. On ne refuse un " Bois un ptit coup à m'bidon mi fi ! " Le repas touche à sa fin. Une après-midi à tirer. Que faire ? Traîner devant la télé. Bof. Plutôt en forme, je décide de suivre Pady, bedaine en chef, maître des lieux, à la Foire du goût d'Erquelinnes. On ne rentre pas tard, promis. Je ne savais pas qu'on disait de lui " qu'il était mondialement connu dans son entité ". A 22 h 30, je dors comme un loir. A digérer : huîtres et vin blanc, saucisson et bière locale, vin de pommes, bières de copains (" Allez, le journaliss', qu'est-ce tu bois ? ! "). Tout est nébuleux, ce matin. A 8 h 30, je me mets en route. Une centaine de kilomètres me séparent de Tournai. Pluie. Pluie. Pluie. A Mons, détour obligé chez Bily, le roi de la frite, mythique bien au-delà du Borinage. Je ne mourrai pas idiot, j'ai goûté aux épices que ce monsieur saupoudre sur les frites, son petit truc, sa botte secrète. J'arrive bientôt au bout de mon périple. Crois-je. Encore une quarantaine de kilomètres le long du canal, un Ravel, easy way. Crois-je. Je range mon GPS, plus nécessaire. Crois-je. Je prends trois kilos d'eau, le vent dans la tronche, et une mauvaise route. A Blaton, le Ravel offre deux choix : Tournai ou Ath. Choisir, c'est parfois renoncer à arriver à l'heure. 15 kilomètres dans la vue. Je gagne finalement Tournai par les petits villages, à partir de Bel£il. Quand les cinq clochers de la cathédrale finissent enfin par émerger, cri du c£ur, sorti de mon enfance liégeoise : Dju, c'est pas trop tôt chal, vola qu'i rataque a ploûre. On n'oublie rien, on s'habitue, c'est tout. Par Baudouin Galler