C'est fini, le contraire d'" accessoire ", ce n'est plus " essentiel ". Les temps ont changé. La crise est passée par là, et d'autres choses encore, désormais l'accessoire est devenu incontournable. Du moins dans le paysage mode. De là à imaginer un séminaire sur le sujet, avec exercices pratiques et sommités invitées, il n'y avait qu'un pas, franchi sans hésiter par l'École nationale supérieure des arts visuels, à Bruxelles, plus connue sous le nom de La Cambre, avec, notamment, un département Mode(s) célèbre, qui forma entre autres Olivier Theyskens, Laetitia Crahay et Anthony Vaccarello. C'est une première, étalée sur un quadrimestre scolaire, un " cours artistique de soutien à l'option ", entre eux, les étudiants et les profs disent CASO c'est moins joli, mais plus efficace. La tentation était trop forte : jouer les élèves libres et suivre étape par étape ce cursus qui n'a rien de secondaire, voilà le résultat.
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C'est fini, le contraire d'" accessoire ", ce n'est plus " essentiel ". Les temps ont changé. La crise est passée par là, et d'autres choses encore, désormais l'accessoire est devenu incontournable. Du moins dans le paysage mode. De là à imaginer un séminaire sur le sujet, avec exercices pratiques et sommités invitées, il n'y avait qu'un pas, franchi sans hésiter par l'École nationale supérieure des arts visuels, à Bruxelles, plus connue sous le nom de La Cambre, avec, notamment, un département Mode(s) célèbre, qui forma entre autres Olivier Theyskens, Laetitia Crahay et Anthony Vaccarello. C'est une première, étalée sur un quadrimestre scolaire, un " cours artistique de soutien à l'option ", entre eux, les étudiants et les profs disent CASO c'est moins joli, mais plus efficace. La tentation était trop forte : jouer les élèves libres et suivre étape par étape ce cursus qui n'a rien de secondaire, voilà le résultat. Un peu de théorie, à l'entame. Avec ce constat posé par Didier Vervaeren, professeur responsable du projet : " L'accessoire n'est pas automatiquement lié au prêt-à-porter ni même à l'univers de la mode stricto sensu. Si sa vocation finale est d'être porté, utilisé, il peut (et doit) également être considéré intrinsèquement comme un objet : à fabriquer, à regarder, à acheter, à collectionner, à exposer... Il est autant art que produit de consommation. Et tous les déplacements d'idées enrichissent cette réflexion : un collier qui devient ceinture, une broche, chapeau, ceci n'est pas une pipe... " Ça c'est pour le côté artistique. Pour le pan socio-économique, on sait que l'accessoire, " entrée de gamme et outil de communication ", est désormais essentiel pour les maisons de mode. D'autant qu'il " signe " une silhouette et que le combiner, le superposer, le multiplier remplace avantageusement une garde-robe. " Trois robes avec la bonne série d'accessoires sont aujourd'hui plus en phase avec les modes de consommation actuels que dix total looks très identifiables. "Cela étant dit, il fallait inventer encore le cours sur le sujet, qui éliminerait d'office la maroquinerie et la chaussure, qui " requièrent une connaissance technique précise ", ce qui n'est pas le cas de la bijouterie ou des chapeaux, où " la liberté est plus grande, car la fonctionnalité n'est pas en question ". Les étudiants devaient déposer leur candidature et répondre à quelques critères non négligeables : " dynamiques, soucieux de développer un travail d'expérimentation avec une attention particulière à la réalisation et la qualité du travail fini ". Ils seront quinze, venus des départements Mode(s), Design et Design textile, à se confronter au chapeau, au collier, au bracelet, à l'épingle à chapeau, au parfum et à son image sous la houlette de Didier Vervaeren, qui n'est pas un novice en la matière, formé à La Cambre Mode(s), ex-duo avec Xavier Delcour et ex-directeur du studio Delvaux. Autour de lui, il a rassemblé la crème des conférenciers : Stephen Jones, modiste britannique, Natalia Brilli, créatrice d'accessoires basée à Paris et Benoît Béthume, styliste et consultant. La classe peut commencer. Elle a quitté son atelier parisien, Natalia Brilli, le temps d'un cours étalé sur quelques vendredis dans cette école qu'elle connaît bien pour y avoir étudié la scénographie. Avec elle, on est tout de suite dans le vif du sujet. Sa consigne : " maximaliste ". En langage commun : des bijoux, du volume. Et quelques limites imposées : " trois matières, pas d'éléments que l'on trouve dans la bijouterie, pas de fermoir, pas de perles, pas de chaînes, ou alors de chez Brico ou fabriquées par eux-mêmes. Et une seule couleur, pour que cela fasse ressortir le travail artisanal de la pièce ". Et pour ceux qui n'ont pas bien saisi, elle précise avec son humour ravageur et son exigence contemporaine : " Je ne veux pas de perlouzes, ni de strass, sinon cela risque vite de tomber dans le piège du bijou premier degré. " Ils s'installent face à elle, posent leurs premières esquisses, leur mood board, leur collier XXL à l'état d'objet en devenir. Natalia s'en empare, essaie, soupèse, commente. " Si tu pars dans le mou, cela va être cucul, reste dans le raide, cela donne un côté agressif à ton bijou. " Elle feuillette un livre, le fait passer entre leurs mains, c'est Ouvrages de dames, la bible magnifiquement vieillie de tout créateur qui se respecte. Il est question de finitions, d' " aller plus loin ", de penser à une déclinaison, bracelet, bague, boucles d'oreille. Elle lève parfois les yeux au ciel, " le problème des étudiants en mode, c'est qu'ils reviennent sans cesse au vêtement... ". Elle a encore deux mois pour les amener vers la 3D, le volume, la quintessence d'un accessoire. " Va à l'essentiel, pense la matière. " Une fragrance, l'ultime accessoire invisible, son univers, un packaging, des images, une pub. Benoît Béthume, styliste formé ici même à La Cambre Mode(s), consultant collaborant avec des maisons telles Paule Ka, Carven, Véronique Leroy et Tim Van Steenbergen, impose quelques règles en guise de garde-fou : " Travailler sur l'idée d'un parfum, synthétiser l'ADN de leur travail, leur essence, ce qui pourrait les différencier des autres et faire la démarche inverse à celle qu'ils ont l'habitude d'avoir : partir du concept, réfléchir, ne pas toucher la matière, ne pas coudre ni découdre, mais mettre à plat ce que l'on est, ce que l'on a envie de faire. C'est aussi un travail sur la personnalité - un travail sur le moi qui est tout de même nécessaire dans le milieu de la mode. Et travailler sur une femme, plutôt que sur un vêtement. Qu'ils apprennent à faire de l'image. " Les étudiants sont un peu déstabilisés, une métaphore de leur moi en essence olfactive... Comment dépasser les automatismes, puiser au fond de soi, penser un concept, traduire des idées en images. Sortie de classe, direction Anvers et son ModeMuseum. Visite de la rétrospective Stephen Jones et l'accent de la mode, avec en guide attitré, Stephen Jones, génial modiste, l'adjectif n'est pas usurpé, on pourrait en ajouter d'autres, le plus indispensable pour l'heure, c'est charmant. Et délicieusement anglais. D'entrée de jeu, il déclare : " Ceci n'est pas une célébration... D'ailleurs pour vous, trente ans de métier, cela doit sembler une éternité. " Et le voilà qui dévoile ses secrets de fabrication, parle de sueur, de doutes et d'angle dévié qui change tout. Il dit que " chaque jour est comme le premier jour ", que " chaque chapeau a une histoire mais à la fin, on s'en moque parce que c'est un chapeau ", qu'" il faut privilégier la tension entre l'ancien et le nouveau, c'est cela qui rend les choses intéressantes ", qu'il a des inspirations parfois barrées - le désert, le pôle Nord, le métro londonien, et pourquoi pas ?, " it is just fun ". C'est l'après-midi, les étudiants se sont tous installés au cinquième étage de ce beau bâtiment anversois où l'on apprend aussi la mode. Ils ont posé leur buste en frigolite sur les tables, avec dessus, leur chapeau. Ils attendent, un peu inquiets, les commentaires de Stephen Jones, qui toujours trouvera quelque chose à dire de positif, jamais de remarques cinglantes - son regard est acéré mais bienveillant. Ils s'excusent : " J'ai honte, ma technique est mauvaise, je voulais mais je n'y suis pas arrivé ", il les rassure, les pousse plus loin dans leurs retranchements, " Tu as trois jolies théories, mais tu dois choisir, tu ne peux pas les poursuivre toutes " ou " Il y a tant là-dedans, les hommes ont mis 2 000 ans à réaliser ces merveilles de volutes en bois, utilise-les avec soin " et puis encore : " Sens ton sujet. " Dernière ligne droite. Aujourd'hui, les étudiants présentent leur dossier parfum peaufiné et tous les accessoires terminés. Plus une poupée contrariée, apprêtée, customisée. C'est une idée de Didier Vervaeren - que les étudiants versent dans l'instinctif. " Trouvez une poupée qui vous inspire, leur a-t-il recommandé. Intervenez sur son identité, son look. Travaillez en miniature, à une échelle plus petite donc plus rapide, c'est vieux comme la mode. Prenez des risques. " Les visages sont pâles, tendus, les cernes encore plus violacés que d'habitude. Il y a des hauts et des bas, du bon, de l'excellent et du franchement pas terrible. On ne s'improvise pas " créateur ", cela demande des heures de boulot, d'introspection, de recherches, de plantage. Personne ici ne leur dira que tout est facile, par contre, qu'ils doivent aller à l'essentiel, ça oui. C'est ainsi que l'on apprend à devenir grand. Toutes ces créations sont exposées lors des journées portes ouvertes de La Cambre, 21, Abbaye de La Cambre, à 1000 Bruxelles, ces 18 et 19 mars. www.lacambre.be PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSONPHOTOS : EMMANUEL LAURENT