Carnet d'adresses en page 107.
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Carnet d'adresses en page 107.D ès que l'on pénètre dans la demeure de Christophe Gevers, le ton est donné. Un petit vent, tout droit venu des années 1960, souffle sa bonne humeur dans toutes les pièces : murs de briques peints en blanc, plafonds en bois, luminaires design et accessoires aux couleurs pétillantes se livrent une véritable joute d'élégance et de raffinement. Le plan de la maison est simple et linéaire. La porte d'entrée s'ouvre sur un hall qui donne d'un côté sur la zone de nuit et ses chambres et, de l'autre, sur la partie jour, comprenant un bureau, un grand living incluant salle à manger et salon. L'accès à l'étage est organisé par un escalier en béton aux marches ajourées. Ce qui étonne sans doute le plus, c'est la présence des matériaux, leur identité dans l'architecture. Car le décorateur-designer adore la matière : le bois, le métal, la pierre. La pierre bleue se trouve au sol, un petit granit scié puis ciré. Le bois - matériau chaleureux et chaud au regard - est utilisé en grandes longueurs de sapin pour habiller les plafonds. La brique apparaît nue sur tous les murs. Le métal est a priori plus discret. Mais en faisant coulisser la porte qui donne sur le bureau, on laisse apparaître un grand panneau en laiton brillant. Le grand tapis en laine qui délimite le salon, lui, a été choisi pour ses longues mèches. Comme l'utilisation de la brique apparente empêche la création de saignées pour masquer les câblages électriques, le créateur a inventé d'ingénieux systèmes d'allumage qui reposent sur des fils en cordelette, raccordés à des interrupteurs logés près du sol. Il suffit de tirer la ficelle et le tour est joué. Les poignées de portes sont aussi une invention maison. Pour alléger encore l'architecture, les chambranles des portes en bois laqué sont minces et en métal. Il était donc impossible d'y loger des systèmes de fermeture et de serrure classiques. Un système adéquat, d'une rare discrétion, a donc été imaginé et réalisé sur place. On peut ainsi passer des heures à se faire expliquer le pourquoi et le comment d'une boîte à cigares, d'une lampe de chevet confectionnée dans une section de tuyau en métal, d'un autre luminaire beaucoup plus poétique assemblant des feuilles d'arbres entre des structures en Plexiglas ou de cet immense lustre tubulaire du hall, suspension en aluminium habillée d'un tissu que Christophe Gevers a un jour trouvé magnifiquement beau. C'est en étudiant l'intérieur de la maison de Christophe Gevers que l'on réussit à apprivoiser son processus créatif. Plus que ses objets et mobiliers, on y découvre sa manière de penser en se laissant surprendre par les trésors d'inventivité qu'il a développés pour résoudre les problèmes qui lui sont posés. Son atelier en est l'illustration vivante. Sur une vingtaine de mètres carrés sont soigneusement rangés matériaux et outillages. Les machines utilisées sont peu encombrantes, même peu sophistiquées. Elles lui permettent de scier, de forer, de poncer le bois, le métal, le Plexiglas. Né à Anvers en 1928, Christophe Gevers a un parcours scolaire chaotique : celui " d'une forte tête à qui les parents accordent trop de libertés ". Il enchaîne ensuite divers stages, dont un d'ébénisterie. Il aime le toucher du bois, comme celui du métal d'ailleurs, auquel il s'est aussi essayé. Fin 1958, Christophe Gevers a 30 ans. Il ouvre le restaurant le Cap d'Argent, en plein c£ur de Bruxelles. L'homme n'a aucune expérience dans le monde de la restauration. Mais l'aménagement de l'établissement - il a entièrement dessiné et conçu l'intérieur très contemporain et d'un extrême raffinement - révèle ses talents de décorateur-designer au grand jour. Une fois ce premier chantier terminé, Christophe Gevers se consacre entièrement à sa propre maison. " Elle n'est sans doute pas géniale vue de l'extérieur, commente-t-il. Mais cela m'importe peu puisque je l'ai construite pour vivre à l'intérieur. " Dans le même temps, l'extraordinaire aventure de cet autodidacte continue. Il a 33 ans quand l'école de La Cambre l'engage, lui le sans diplômes, pour devenir le responsable de la section de création de mobiliers. Dès ce moment, sa vie sera particulièrement bien remplie, partagée entre quatre activités : l'enseignement, la réalisation de chantiers, la restauration et la conception de sa maison. Côté clientèle, il fonde un bureau qui ne cesse de se développer. La Générale de banque lui confie de nombreux chantiers. Il est aussi l'auteur du premier fast-food Quick de l'avenue Louise. A Bruxelles, trois restaurants emblématiques portent sa signature : Le Vieux Saint-Martin, le Canterbury et la Marie-Joseph. C'est pour l'un d'eux qu'il imagine une petite table reposant sur trois points. Vu du dessus, le piétement ressemble à un T, ce qui décentre la prise d'appui à une des extrémités de la table. Lorsqu'on l'accole à un mur, les convives ne sont pas dérangés par un support central. " Avez-vous déjà vu le nombre de tables à quatre pieds qui vacillent lorsque le sol est inégal ? sourit Christophe Gevers. Ce genre de problème n'existe pas avec une table à trois pieds. Et si vous voulez former une grande table pour six couverts, il suffit d'en accoler deux, du côté des pieds. Et tout le monde bénéficie d'une place confortable. " Le décorateur-designer insiste souvent sur la qualité des matériaux qu'il utilise, sur le soin apporté à leur mise en £uvre, en balayant les commentaires quant au prix du produit fini. C'est le cas notamment de la chaise qu'il a dessinée en 1958 pour son restaurant et que l'on trouve aujourd'hui dans plusieurs musées. Elle est d'une grande sobriété avec ses pieds chromés et son assise en gros cuir naturel. Entrer dans l'intérieur du créateur Christophe Gevers, c'est feuilleter un livre de style des années 1960, une période prolixe de l'architecture d'intérieur belge dont il fut un des instigateurs. Texte et photos :