Avant l'Islande, Pierre Debusschere ne photographiait pas, rien. Certes, il dessinait, peignait, filmait même un peu. De préférence jamais en studio, plutôt en extérieur. Il lui aura fallu ce soleil de minuit et son contraire, la nuit interminable avec ses aurores boréales pour prendre son temps et des clichés à longue pose - 30 secondes. L'île entière et ses paysages " hallucinants ", comme un révélateur.
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Avant l'Islande, Pierre Debusschere ne photographiait pas, rien. Certes, il dessinait, peignait, filmait même un peu. De préférence jamais en studio, plutôt en extérieur. Il lui aura fallu ce soleil de minuit et son contraire, la nuit interminable avec ses aurores boréales pour prendre son temps et des clichés à longue pose - 30 secondes. L'île entière et ses paysages " hallucinants ", comme un révélateur. Il a alors 20 ans, passé son enfance courtraisienne à faire des bouquets de fleurs avec sa mère aux doigts verts, étudié à Saint-Luc, Tournai, débarqué à Bruxelles, pour suivre des cours de pratiques artistiques à l'ERG et puis partir l'été en Islande avec sac à dos et attirail photo-vidéo. Là, il sent " la nature ", que l'on n'y est " maître de rien ". Il laisse tourner sa caméra seule au bord de l'eau, qui filme un iceberg. De retour en Belgique, il regarde les rushes, devant l'objectif, des phoques ont pris leurs aises, Pierre en est encore bouche bée. Une seule démangeaison, y retourner, fuir ce côté trop cadré que l'école lui impose. Il étudie l'islandais intensivement, " c'est la langue la plus dure au monde, il y a 16 façons de dire 1 ". Puis aménage sa voiture avec petits rideaux brodés à tirer la nuit pour en faire une caravane presque résidentielle et quitte tout en décembre 2005, en plein hiver, ce qui en Islande signifie nuit-nuit. Or, justement, là-bas, elles sont chaudes. Il travaille le week-end dans un bar de la capitale, " celui de la meilleure amie de Björk et des artistes de Reykjavik, le Circus ". La semaine, libre comme l'air, il roule sans but, du Nord au Sud, cartographie les fjords, les sources chaudes au milieu des champs, les plages de sable noir, des endroits qu'il est pratiquement le seul à connaître, qu'il photographie, et qu'il retrouvera pour shooter la collection d'un jeune créateur islandais qui débute. C'est là qu'il l'apprivoise, ce travail à la longue pose. Sur la seule commode de son loft bruxellois, la première photo d'une longue série : son autoportrait nocturne avec traces jaune, verte et bleue, un jeu de lumières qui arc-en-ciele le paysage (photo ci-dessus). Pierre Debusschere fait entrer l'univers dans le sien. Un an plus tard, on est en 2006, il revient à Bruxelles, s'installe dans un immeuble Art déco et y improvise une " factory " qu'il baptise 254Forest. Soit un collectif de jeunes créateurs, une peintre, des ingénieurs du son et leur studio d'enregistrement, des (ex-)étudiants de La Cambre Mode(s). Car depuis son retour, il suit de très près leur travail, photographie leurs collections, signe l'affiche d'un défilé de fin d'année. " Je me suis mis à bouffer de la mode ", confesse-t-il. Mais toujours à l'islandaise, sans frontières entre l'art et le reste. La suite va très vite. Septembre 2008, pour Dazed & Confused, le nec plus ultra dans le genre magazine londonien artistico-fashion, Pierre Debusschere photographie une série mode. Nuit artificielle, jamais de flash, lumières UV, longue pose, ouverture interminable. " Ce ne sont pas des images de mode classiques, il faut prendre le temps d'entrer dedans. " Plus tard, une autre fois, il y ajoutera des lasers, des feux de détresse, des stroboscopes. Plus l'ombre d'un mentor, qu'il se choisit chaque saison, Man Ray cette fois-ci. Il filmera même, toujours pour Dazed & Confused des making of complètement décalés, à partir d'un procédé miroir qu'il travaille à l'instinct, le résultat ressemble étrangement aux taches du test de Rorschach. Un buzz est né. Que l'on vit chez Colette, 213, rue Saint-Honoré, Paris, pendant la fashion week de mars dernier. Chaque jour, Pierre Debusschere y a filmé sa vision créative, son interprétation poétique d'un défilé, celui d'Alexander McQueen, Maison Martin Margiela, Yves Saint Laurent ou Jeremy Scott. " On ne voit rien du vêtement ", dit-il avec une certaine lueur amusée dans les yeux. Mais le visage tout blanc, un peu brillant du mannequin belge Hanne Gaby et le parfait ovale d'Anouck Lepère avec projections en surimpression du show de Peter Pilotto. Autre variante : de vrais clichés d'images arrêtées de sa vidéo pour le jeune créateur, Romain Kremer, qui défile à Paris et fut repéré au Festival à Hyères en 2005. Une double pixellisation étrange. Un travail sur le lent cheminement du temps. Un certain regard poétique sur les silhouettes. Et l'identité fugitive. Pierre Debuscchere donne à voir des mystères que l'on ne se figurait pas. Pierre Debusschere expose une série de portraits à la galerie Fluxus, à Genève, fin septembre 2009. Anne-Françoise Moyson