Sur les podiums, les silhouettes de l'automne-hiver 13-14 ont défilé dans un climat étrange de film noir, volontairement marqué par la hâte et l'improvisation. Surprises dans le hall d'un grand hôtel, les héroïnes de Louis Vuitton semblaient avoir été brutalement extirpées de leur boudoir avant de revêtir une nuisette et de se cuirasser dans un manteau d'astrakan. Chez Lanvin, on a vu des sacs encore ouverts, des vêtements bords francs laissant une impression d'inachevé, des colliers flanqués de l'inscription " Help ! ". Un peu partout, des manteaux d'homme, (faussement) effilochés par un vent de péril, des tailleurs aux airs militaires, des vestes en cuir rendant encore plus féminines les petites jupes plissées à la Cyndi Lauper, des robes précieusement parées de strass et de dentelles, le luxe invisible des détails... Ces belles fugitives, qui semblent animées par une mission secrète, ressemblent aux héroïnes de la Résistance autant qu'aux Mère Courage de l'exode qui, pendant les mois de mai et juin 1940, jeta sur les routes des centaines de milliers de réfugiés.
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Sur les podiums, les silhouettes de l'automne-hiver 13-14 ont défilé dans un climat étrange de film noir, volontairement marqué par la hâte et l'improvisation. Surprises dans le hall d'un grand hôtel, les héroïnes de Louis Vuitton semblaient avoir été brutalement extirpées de leur boudoir avant de revêtir une nuisette et de se cuirasser dans un manteau d'astrakan. Chez Lanvin, on a vu des sacs encore ouverts, des vêtements bords francs laissant une impression d'inachevé, des colliers flanqués de l'inscription " Help ! ". Un peu partout, des manteaux d'homme, (faussement) effilochés par un vent de péril, des tailleurs aux airs militaires, des vestes en cuir rendant encore plus féminines les petites jupes plissées à la Cyndi Lauper, des robes précieusement parées de strass et de dentelles, le luxe invisible des détails... Ces belles fugitives, qui semblent animées par une mission secrète, ressemblent aux héroïnes de la Résistance autant qu'aux Mère Courage de l'exode qui, pendant les mois de mai et juin 1940, jeta sur les routes des centaines de milliers de réfugiés. Cet hiver, le curseur de la mode s'est bloqué sur les années 40. Histoire d'alimenter en fantasmes les angoisses de l'époque, causées par une crise économique qui n'en finit pas, des menaces extérieures toujours plus précises et un climat que d'aucuns qualifient " d'avant-guerre ". Quelques robes corolles clignent de l'oeil au New Look, parenthèse de féminité marquant la fin de cette période, mais, pour le reste, les créateurs sont revenus à la pureté du vestiaire " années noires ". Chez nous, la mode de ce temps-là était dictée par la pénurie, et par son corollaire, la débrouille. En 1941, les Allemands exigent, par exemple, que la France livre 6 millions de paires de chaussures... Faute de cuir, les Françaises adaptent des semelles en bois qui favorisent une démarche raide, à moins qu'elles ne soient évidées ou creusées de rainures - la fameuse Smelflex, utilisée par plusieurs grands bottiers. La frivolité emprunte les accents de la vertu pour les persuader qu'une femme élégante serait un pied de nez à l'occupant. Pour Christian Lacroix, " la première qui a dessiné un trait sur sa jambe pour simuler la couture d'un bas a fait un acte de résistance ". On rivalise de chapeaux toujours plus hauts, rembourrés au papier journal, avec de vieilles plumes, etc. Chaque femme devient sa propre styliste, libérée des diktats des couturiers. On détricote les vieux pulls pour les ressusciter sous des formes nouvelles - avec le col en V, comme victoire. On coud des écharpes en soie sur ses jupes-pantalons - une idée reprise par Acne cette saison -, plus pratiques pour travailler en usine. Dans la pénurie générale de tissus, les manteaux deviennent plus étroits et dénués d'ornements - les poches se passent de revers ; les boutons, le cuivre étant introuvable, adoptent la céramique. Moins déprimant que ce côté récup', dans le même esprit, certains créateurs ont préféré s'inspirer des tailleurs militaires endossés dans les pays anglo-saxons par celles qui désirent participer à l'effort de guerre : infirmières, dactylos aux armées ou ouvrières des usines d'armement. Car, dans une Europe terrassée par l'orgie de violence, ces dernières ont pris en main le destin des familles, pouponnant, travaillant, faisant la queue... Ce rêve d'une prise de pouvoir, à coup sûr d'un regain de force, est omniprésent dans les créations de l'hiver, hérissées de références viriles aux accents protecteurs : " gros manteaux " d'homme féminisés en robe-caban chez Dior, motifs masculins omniprésents - carreaux ou tartans... Les allusions sont partout, même chez Givenchy, dont les robes gitanes ressuscitent des créations de Coco Chanel millésimées 1938. Cet esprit se manifeste chez Miu Miu par l'entremise de manteaux étroits et longs, doublés d'astrakan, dont la sévérité est corrigée au moyen d'un petit foulard à pois. Et les héroïnes " en pyjama " de Louis Vuitton qui semblent courir se réfugier dans les abris du Ritz, au cours d'un bombardement, évoquent en creux les tenues pour alertes aériennes, mises au point en 1940 par Elsa Schiaparelli et d'autres... Revient aussi en force l'image de Lauren Bacall dans Le Grand Sommeil (Howard Hawks, 1946), avec son insolent béret, son oeil de velours et ses épaules décidées. Irrésistible peste en tailleur pied-de-poule camouflant sa soif de romance sous une camaraderie rustique et un parler " popu " : sa silhouette phallique préfigure la succession des vamps. Non que le cinéma français de l'époque n'ait lui aussi ses teignes hautaines à la voix flûtée (Nora Gregor dans La Règle du jeu, 1939), ses Némésis impitoyables (Maria Casarès dans Les Dames du bois de Boulogne, 1945)... Mais les prospères Etats-Unis vivent alors une montée de sensualité - on vient d'inventer le Bikini - qui régénère le glamour hollywoodien avec les comédies tropicales et dénudées de Carmen Miranda - à l'époque l'actrice la mieux payée de Hollywood. Une certaine Marilyn Monroe attend son heure en bossant dans une usine. Tenue obligatoire : la combinaison - " J'ai été surprise qu'ils l'exigent, dit-elle dans ses Mémoires. Fourrer une fille en combinaison revient à la faire travailler en collants, surtout si elle sait la porter. " Dans l'Europe occupée, on s'en doute, le climat n'était pas à la sensualité : " Les années 40 ont été plutôt chastes ", d'après Marie-Laure Gutton, chargée des accessoires au musée Galliera, à Paris. Pourtant, cette période d'horreur où l'on côtoyait de près le mal absolu a laissé dans les mémoires un goût de fruit défendu. Il n'en fallait pas plus pour libérer les fantasmes les plus vénéneux des excessives seventies. Présentée en 1971 par Yves Saint Laurent, la collection Libération provoqua ainsi l'un des plus grands scandales de l'histoire de la mode, avec ses modèles aux maquillages carnassiers, coiffés d'un turban, presque nus sous leur paletot de renard absinthe... Les vertueux crièrent au " charnier de l'élégance " et ajoutèrent : " J'ai brûlé tout cela en 1944, vous aussi je l'espère. " La mode rétro, que l'historien Henri Rousso définissait " comme une sorte de fascination pour quelque chose qu'une génération découvrait ", commençait son long revival, jalonné de films cultes (Les Damnés, Portier de nuit...) au climat oppressant et malsain. Et voilà qu'au début des eighties arrivent d'Amérique ces tailleurs aux épaules carrées - inventés par la terrible Joan Crawford, ou par Schiaparelli, sa couturière ? - et ces chevelures de vamp qui allaient inspirer à Mugler, Montana, Alaïa et Gaultier une superwoman prédatrice et fatale, incarnée à l'écran par la replicant en choucroute de Blade Runner... Quand les créateurs d'aujourd'hui s'inspirent des années 40, ils chaussent volontiers les lunettes de leurs prédécesseurs. Hommage tacite à Yves Saint Laurent, la beauté fatale rétro s'offre donc cet hiver un nouveau tour de piste, jouant de sa veste en fourrure sur lingerie chez Prada... et surtout chez Saint Laurent revu par Hedi Slimane : " Les petites robes à fleurs sous des pardessus d'un tailoring impeccable, la veste rose en renard portée façon grunge, c'est très intelligent, et plus 40 tu meurs ! " commente Maria Luisa Poumaillou, fashion editor au grand magasin Printemps, à Paris. On est loin des éclats incendiaires qui avaient fustigé la collection de 1971. Cette décennie qui a connu la guerre se donne enfin à voir pour ce qu'elle est : l'une des périodes les plus créatives de la mode, propre à engendrer bien d'autres revivals. PAR JACQUES BRUNEL" La première qui a dessiné un trait sur sa jambe pour simuler la couture d'un bas a fait un acte de résistance. " Cette période d'horreur où l'on côtoyait de près le mal absolu a laissé dans les mémoires un goût de fruit défendu.