SHOW DEVANT

Faire le buzz, par scénographie interposée, c'est aussi l'un des buts avoués des défilés. Et un artiste qui performe live, incontestablement, ça le fait ! Dans des registres et des styles vestimentaires diamétralement opposés, on pointera les deux performances les plus mémorables de la Fashion Week milanaise, servies à quelques heures d'intervalle l'une de l'autre : le chanteur Raphael Gualazzi et son piano chez Corneliani, le rappeur Theophilus London et son jet-ski chez Philipp Plein (photo).
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Faire le buzz, par scénographie interposée, c'est aussi l'un des buts avoués des défilés. Et un artiste qui performe live, incontestablement, ça le fait ! Dans des registres et des styles vestimentaires diamétralement opposés, on pointera les deux performances les plus mémorables de la Fashion Week milanaise, servies à quelques heures d'intervalle l'une de l'autre : le chanteur Raphael Gualazzi et son piano chez Corneliani, le rappeur Theophilus London et son jet-ski chez Philipp Plein (photo). Miuccia Prada a eu beau créer une fois de plus la surprise en conviant ses invités au bord d'une piscine bleu Majorelle (photo) imaginée par le bureau de design de l'architecte néerlandais Rem Koolhaas, la collection présentée n'avait en revanche rien d'estival. Aux pantalons longs et vestes surpiqués coordonnés répondaient des pardessus - " la " pièce de l'automne - en cuir. Même constat chez Carven où l'on pouvait même croiser des cols roulés ! Si les matières restaient souples et légères chez Salvatore Ferragamo, la palette n'hésitait pas à surfer sur des couleurs automnales un peu passées, confirmant une fois de plus l'estompement du concept même de saisonnalité. La perméabilité entre sportwear et look formel faisant désormais partie des codes de la mode masculine, c'est une version encore plus exacerbée du phénomène que mettait en scène Luca Dolci pour Dirk Bikkembergs en prenant pour modèle les superhéros de la forme physique que sont les athlètes de triathlon. Un show " gardé " par trente mannequins bodybuildés en combinaisons intégrales et bonnets de natation où les références au sport dans tous ses états étaient omniprésentes. Dans un registre plus décalé, Thom Browne, après le cricket de cet été, s'emparait des shorts, bottines et peignoirs des boxeurs pour les mettre à la sauce Moncler Gamme Bleue (photo). Faut-il avoir peur du requin blanc ? Tout comme Philipp Plein, le créateur belge Walter Van Beirendonck (1.) ne craignait pas, en tout cas, de l'afficher, toute gueule ensanglantée dehors, sur plusieurs pièces. Chez Issey Miyake Men (2.) aussi, les créatures des abysses étaient au coeur du runway, plus poétiques que réellement menaçantes d'ailleurs, grâce aux reproductions digitalisées des plus étranges habitants des entrailles de la mer réalisées en collaboration avec l'ONG Bloom Association qui oeuvre à la protection des fonds marins. Un fashion statement incitant, par tee-shirts interposés, à la sauvegarde des océans... Un thème déjà utilisé par Kenzo cette saison. Les blasés qui prédisaient, cette fois encore, le retour sur le catwalk Saint Laurent de la silhouette grunge installée depuis trois saisons en ont été pour leurs frais. L'invitation promettait une ambiance " psych rock ". Hedi Slimane a livré une collection résolument seventies toute en ponchos, vestes en mouton retourné, pantalons brodés et bottes en serpent, à la fois cow-boy et hippie. Des vêtements qu'Yves et toute sa bande de potes auraient pu enfiler pendant les années Marrakech. Un bon cru donc, adoubé par Lenny Kravitz et Etienne Daho, guest-stars d'un show qui clôturait en feu d'artifice la semaine parisienne. Si trois occurrences laissent pointer le bout d'une tendance, il semble bien que Dries Van Noten (1.), Rick Owens et Tomas Maier pour Bottega Veneta (2.) se soient tous laissés inspirer par le vestiaire mais aussi l'attitude et la posture des grands danseurs de ballets classiques, le créateur belge s'autorisant même une référence explicite à Rudolf Nureyev par le biais d'un grand R majuscule printé sur des tops amples et soyeux. Et si l'on peut parler, d'une certaine manière encore, de sportwear, il est davantage question ici de sensualité que de performance. Avec aux pieds des mocassins souples rappelant des chaussons de danse, l'homme Van Noten se laisse envelopper dans ces robes de chambre dont l'Anversois a le secret, abandonnant presque totalement les imprimés - tout au plus peut-on deviner la silhouette d'un danseur stylisé sur certaines pièces - au profit de l'uni. Contrairement aux apparences, en mettant en scène des toréadors, Domenico Dolce et Stefano Gabbana n'ont pas tourné le dos à la Sicile pour lui préférer l'Espagne. Fidèles à leur gimmick qui consiste, saison après saison, à décliner dans leur travail un nouveau visage de leur île natale, les deux créateurs italiens ont choisi de s'intéresser à la domination espagnole qui marqua le Sicile entre 1516 et 1713. Sans toutefois se prendre la tête avec la vérité historique. C'est donc plutôt la vision d'une Espagne de carte postale rétro qui se trouve ici déclinée, avec en imprimé vedette, le taureau dans toute sa puissance. Beaucoup de gros pois noirs comme sur les robes des danseuses de flamenco, de broderies aussi et du rouge à revendre, avec en point d'orgue un final de beaux gosses tous vêtus d'un costume sang. Une couleur récurrente spottée aussi chez Gucci, Philipp Plein et Lanvin. Il n'y a décidément que Raf Simons pour déplacer les foules sur le lieu de son défilé après avoir annoncé en guise de préambule que le confort minimal - comprenez un seating respectant les castes de la mode - ne faisait pas partie du pitch. Tout le monde " front row " donc, mais debout, à quelques centimètres des mannequins se promenant de manière (faussement) aléatoire pour mieux repasser en boucle et dans le désordre, histoire de créer encore un peu plus de confusion dans une scénographie minimaliste - un chemin sinueux dessiné au ruban tape - plongée dans un éclairage rouge et blafard. La collection, tout en introspection, convoquait les souvenirs intimes du créateur belge - des photos de famille ou d'amis, le mont Fuji, un bassin rempli de carpes koï, sans oublier Raf lui-même, sur un pola aux airs de portrait de repris de justice américain - patchés sur tout le vestiaire. S'il n'est pas tout à fait mort, l'imprimé servi en overdose laissera la place l'été prochain, surtout chez les créateurs italiens comme Canali (photo) et Corneliani, à des silhouettes monochromes, en particulier des deux pièces classiques - portées plutôt avec un tee-shirt qu'une chemise, elle aussi en légère perte de vitesse - dans toutes les nuances de blanc. Un casual chic vibrant particulièrement adapté aux soleils de l'Asie et du Moyen-Orient. Est-ce que le chic parisien existe au masculin ? De plus en plus de (petites) maisons françaises tentent en tout cas d'en faire leur fonds de commerce. Kitsuné notamment propose depuis quelque temps déjà, casquettes bien chauvines à la clé, sa vision de l'" effortless french ", autrement dit un sens inné de la décontraction acquis lorsqu'on vit à Paname, grâce à une garde-robe remplie de bons basiques qui font le travail. Un mantra scandé aussi chez Kenzo (photo) dont le défilé, organisé aux pieds du pont Alexandre III, célébrait " l'homme français " perçu par Carol Lim et Humberto Leon, les deux directeurs artistiques américains de la marque, comme " distingué, impertinent, ludique et toujours aiguisé ". Un vestiaire affichant haut et fort le " souvenir de Paris ", de la Tour Eiffel à Cosette, en passant par la... Statue de la Liberté dont une réplique miniature trône sur l'île aux Cygnes, à Paris ! Qu'il soit reproduit sur les vêtements ou invité dans la mise en scène, l'art sous toutes ses formes sera l'un des thèmes récurrents de l'été 2015. Chez Dsquared2 (1.), Dean et Dan Caten avaient choisi pour toile de fond un atelier d'artiste opportunément baptisé Stut2io comme pour pouvoir mieux empiler ensuite les références à Warhol, Haring, Basquiat et Spouse sur les corps musclés défilant sur le podium. Chez Dior Homme aussi, il y avait quelque chose de Paul Klee dans la sobriété du décor - des lignes de couleurs jetées sur un parquet de bois clair - alors que Riccardo Tisci, pour Givenchy (2.), faisait tourner ses mannequins autour d'une oeuvre monumentale - un avion " explosé " en milliers de pièces - installée pour l'occasion dans la Halle Freyssinet par le Néerlandais Paul Veroude. Le marin, qu'il s'agisse d'un pirate, d'un " voileux " de bonne famille avec ses vestons croisés ou d'un vieux loup de mer en pull breton et caban jaune, reprendra du service l'année prochain encore. La preuve chez Gucci (photo) qui en faisait le fil conducteur de sa collection, mais aussi chez Dior Homme et chez Z Zegna. Le trop plein de fleurs de cet été laisse place à des graphismes plus abstraits et géométriques que figuratifs. D'Emporio Armani (1.) à Hermès en passant par Canali, il n'y en aura que pour les lignes - brisées ou non -, les losanges ou les carrés. Chez Louis Vuitton (2.) où Kim Jones s'offrait une plongée dans le luxe précieux du Rajasthan, le motif Karakoram classique de la maison plaquait ses zigzags sur les chemises alors que de grands " V " fuchsia et orange - les couleurs cultes de l'Inde - traversaient les polos de part en part. Alors que Façonnable rendait hommage à Jean Cocteau dans les images de sa future campagne publicitaire, Kris Van Assche choisissait quant à lui de partir d'une lettre manuscrite de Christian Dior (1.) pour imaginer un print littéraire distillé sur plusieurs modèles. A Londres, Christopher Bailey pour Burberry Prorsum (2.) faisait l'unanimité en se mettant dans les pas de l'écrivain aventurier Bruce Chatwin tout en proposant, sur des tee-shirts, des reproductions de livres anciens dénichés chez les bouquinistes. PAR ISABELLE WILLOT