Rien n'est plus vertigineux, pour un architecte, que d'avoir un cahier des charges vierge. Rien, pour lui, n'est plus étrange que l'absence totale de contrainte. Cette apparente liberté ressemble à celle de l'écrivain devant une page blanche, qui peut devenir angoissante ou paralysante... C'est à cette curieuse situation qu'a été confronté Christian Biecher quand lui a été confié l'aménagement d'un vaste penthouse qui domine la ville de Luxembourg. Pierre, son client, savait seulement qu'il voulait un appartement " gai ", qu'il désirait que son espace fût " éventuellement modulable ", et que, s'il était célibataire, il souhaitait recevoir ses amis chez lui, par petits groupes.
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Rien n'est plus vertigineux, pour un architecte, que d'avoir un cahier des charges vierge. Rien, pour lui, n'est plus étrange que l'absence totale de contrainte. Cette apparente liberté ressemble à celle de l'écrivain devant une page blanche, qui peut devenir angoissante ou paralysante... C'est à cette curieuse situation qu'a été confronté Christian Biecher quand lui a été confié l'aménagement d'un vaste penthouse qui domine la ville de Luxembourg. Pierre, son client, savait seulement qu'il voulait un appartement " gai ", qu'il désirait que son espace fût " éventuellement modulable ", et que, s'il était célibataire, il souhaitait recevoir ses amis chez lui, par petits groupes. Christian Biecher est parti de ces aspirations bien peu contraignantes pour concevoir, tout à l'opposé d'un appartement bourgeois, un espace modulé (subdivisé en espaces auxquels une fonction précise est assignée), mais non cloisonné (toutes les fonctions de la maison, cuisine et salle de bains comprises, sont réunies dans un même volume). Né en 1963, diplômé de l'Ecole d'architecture de Paris-Belleville, Christian Biecher commence sa carrière au début des années 1990. Il appartient à une nouvelle génération d'architectes maîtrisant différentes disciplines : architecture, design industriel, aménagement d'intérieurs, scénographie d'expositions, graphisme. Ses réalisations sont aussi prestigieuses que variées : café du passage de Retz (Paris, 1997), hôpital Chardon de Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais, 1999), boutique de Lucien-Pellat-Finet (Paris, 1999), pâtisserie de Pierre Hermé (Paris, 2000), restaurant Korova, (Paris, rue de Ponthieu, 2000), musée national du Moyen Age, hôtel de Cluny (Paris), siège social de Issey Miyake (Tokyo)... Il crée aussi de nombreux meubles et objets : vase en cristal " Trois-Roses " pour Baccarat, armoire " Trans " (galerie Néotu), luminaires " Koro " pour le verrier vénitien De Majo, meubles pour Soca et Bernhardt... Il a été élu designer de l'année 2002. Il a été chargé de la scénographie de l'exposition France Design 2003 (Tokyo, juillet 2003). Et c'est lui qui a intégralement conçu û architecture, design, décoration û ce penthouse de luxe à Luxembourg. Pour répondre aux exigences de son client, Christian Biecher s'est appuyé, pour structurer le vaste espace, sur trois séries de matériaux dont il a su obtenir de précieux effets graphiques. Le premier de ces éléments est une grande paroi en platane, qui habille les fenêtres de la salle de séjour, et se termine en cloison pivotante, qui sépare séjour et bureau. Elle donne son unité au salon et accueille, encastré, un écran plasma qui peut être aussi commodément regardé d'un fauteuil du salon que du lit. Un autre élément structurant l'espace, très rythmé, est la longue cloison qui va du lit à la salle de bains, succession de panneaux noirs, blancs et beiges. Leur alternance donne à cet ensemble, assure son concepteur, des allures de code-barres... Chacun de ces panneaux de bois dissimule des installations techniques ou des rangements. Le dernier matériau qui a aidé Christian Biecher à bâtir son projet est la pâte de verre. Il l'a utilisée pour créer un mur de petits carreaux monochrome rouge, dans la cuisine, et un autre mur, mélange scintillant de couleurs primaires, qui apporte de la fraîcheur à la salle de bains. Ces trois éléments dominants ont permis à l'architecte d'installer dans les 130 m2 qu'il a eu à aménager plusieurs espaces nettement différenciés : une cuisine très complète, qui s'ouvre sur la salle à manger par des portes coulissantes, un salon, un coin chambre, ouvert sur la salle de bains, et un bureau. Indépendamment du fait que ces multiples espaces ne sont séparés û sauf la salle de bains û par aucune cloison, plusieurs éléments leur confèrent une unité : le sol, entièrement unifié, qui est une très sobre lave grise, les meubles qui, à l'exception des fauteuils de la salle à manger, de Vico Magistrati, ou de la suspension de cette pièce, de Michele de Lucchi, sont tous créés par Christian Biecher ou, comme la cloison mobile, le lit, le chevet ou le bureau, spécialement dessinés pour ce luxueux appartement. Avec autant d'intelligence et de sensibilité qu'il a travaillé sur les volumes et les matériaux, Christian Biecher a pris en compte les couleurs. Différentes nuances du rouge, du parme ou du violet équilibrent la tonalité dominante, très douce, des bruns et des blonds des diverses espèces de bois. Ces éclats colorés sont ceux des fauteuils, des flancs du bureau ou encore des vases û eux aussi créés par Christian Biecher û disposés aux quatre coins de l'appartement. Fidèle à la discrétion de ses requêtes, le propriétaire, comme hors de ces contingences, n'a rien voulu connaître des étapes intermédiaires du travail de son architecte : il s'est borné, quand tout fut achevé, à exprimer sa satisfaction et à ajouter, pour parfaire le travail de l'homme de l'art par une touche personnelle, de précieuses pièces de sa collection de photographies. Texte : Robert Colonna d'Istria