Au XVIe siècle, il ne se passait pas un trimestre sans qu'une flotte barbaresque ne vînt ravager les côtes de Corse, razzier les récoltes, saccager les villages et emporter les habitants en esclavage. Pour mieux se défendre, un chapelet de tours de guet fut édifié le long du littoral : elles avaient pour fonction de surveiller la mer et, au son de la trompe, d'avertir les populations d'éventuels dangers. Sitôt qu'elles sont devenues inutiles, ces bâtisses élégantes, mais hautes et peu pratiques, ont été négligées puis, bien souvent, abandonnés. Beaucoup ont été transformées, par les voisins, en carrières de pierres... Avant que les Monuments historiques ne placent les to...

Au XVIe siècle, il ne se passait pas un trimestre sans qu'une flotte barbaresque ne vînt ravager les côtes de Corse, razzier les récoltes, saccager les villages et emporter les habitants en esclavage. Pour mieux se défendre, un chapelet de tours de guet fut édifié le long du littoral : elles avaient pour fonction de surveiller la mer et, au son de la trompe, d'avertir les populations d'éventuels dangers. Sitôt qu'elles sont devenues inutiles, ces bâtisses élégantes, mais hautes et peu pratiques, ont été négligées puis, bien souvent, abandonnés. Beaucoup ont été transformées, par les voisins, en carrières de pierres... Avant que les Monuments historiques ne placent les tours littorales sous leur protection. Dans le sud de l'île, une d'entre elles vient aujourd'hui, après quatre cents ans de déshérence, d'être restaurée et transformée en un délicieux pied-à-terre. En avancée sur l'eau verte et bleue, face au large, environné de maquis, son site est un des plus prestigieux de la Méditerranée. Du sommet de la tour, le panorama infini permet, par temps calme aussi bien que par fortes tempêtes, les plus fabuleuses rêveries. Seul le parfum de la terre, excité par la chaleur et apporté par la brise, empêche de complètement quitter l'espace et de se croire hors du temps... Achevée en 1589, la bâtisse avait été conçue pour résister à des attaques (les murs, à sa base, ont près de quatre mètres d'épaisseur !), mais jamais pour devenir une résidence d'été. Elle n'a permis la création, empilées les unes sur les autres, que d'une pièce de séjour, une chambre et, à quinze mètres du sol, défendue par des mâchicoulis, une admirable terrasse. Pour donner au monument une fonction résidentielle, il a fallu utiliser les espaces qui l'entouraient et un parti original, permis par le climat, a été pris : aménager une maison en plein air. Salon, salle à manger (autour d'une robuste table en bois tropical, bâti sur du granit), cuisine, pièces de repos (la sieste, en ce lieu magique, est une institution), douche... tout a été très discrètement installé au milieu des oliviers centenaires, des thuyas vénérables et des buissons de myrte qui embaument. La vaisselle, les objets, les meubles, qui ajoutent du raffinement au charme du lieu, ont deux origines principales : en plus des pièces de famille, beaucoup ont été fournies par deux talentueux décorateurs, Marie Léandri et François Ferrara, qui partagent leur vie entre Propriano, où ils sont installés, et l'Asie où ils trouvent les produits les plus originaux et les meilleurs artisans. Ajoutés à quelques objets exotiques rapportés de voyages, les éléments de décoration qu'ils ont procurés sont les seuls, venus de l'autre côté de la mer, à avoir su conquérir la puissante et imprenable tour... Après les avoir combattus pendant des siècles, la vieille construction s'est laissée séduire par les charmes de l'Orient : les temps changent. C'est ainsi. " Cusi sià ", comme on dit en corse. " Cusi sià ", comme répète don Césare, vieil aristocrate italien que Roger Vailland met en scène dans " La Loi "... " Cusi sià " : sur le port de Propriano, c'est le nom du superbe magasin de Marie et François. Si la tour ne se visite pas û notamment parce qu'elle est très difficilement accessible û, c'est chez eux, au milieu des beaux objets qui ont aidé à la décorer, que l'on peut aller rêver à son histoire et à ses sortilèges. Robert Colonna d'Istria