En cette ère individualiste, nombreux sont ceux qui s'inscrivent désormais à contre-courant (lire par ailleurs) et font exception au nombrilisme ambiant. L'AJAR en est une belle illustration. Cette " Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands " se compose de dix-huit membres. Ils ont entre 23 et 33 ans et vivent principalement à Lausanne. La moitié d'entre eux a déjà publié un livre seuls, mais ils ont pour ambition " d'explorer les potentialités de la création littéraire en groupe, tout en riant et papotant ". Dans le carton de leur imagination : des lectures, des performances, des projets protéiformes et un premier roman étonnant. Vivre près des tilleuls (Flammarion) raconte l'histoire d'Esther Montandon. A travers les cahiers de cette auteure helvète, on découvre l'intimité d'une femme terrassée par la perte d'un enfant, tant attendu, disparaissant soudainement. Comment continuer à vivre ? La féminité, la maternité, le deuil et l'écriture sont questionnés avec maturité. Impossible de concevoir que la voix de cette héroïne - pure et puissante - provienne de tant de plumes !
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En cette ère individualiste, nombreux sont ceux qui s'inscrivent désormais à contre-courant (lire par ailleurs) et font exception au nombrilisme ambiant. L'AJAR en est une belle illustration. Cette " Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands " se compose de dix-huit membres. Ils ont entre 23 et 33 ans et vivent principalement à Lausanne. La moitié d'entre eux a déjà publié un livre seuls, mais ils ont pour ambition " d'explorer les potentialités de la création littéraire en groupe, tout en riant et papotant ". Dans le carton de leur imagination : des lectures, des performances, des projets protéiformes et un premier roman étonnant. Vivre près des tilleuls (Flammarion) raconte l'histoire d'Esther Montandon. A travers les cahiers de cette auteure helvète, on découvre l'intimité d'une femme terrassée par la perte d'un enfant, tant attendu, disparaissant soudainement. Comment continuer à vivre ? La féminité, la maternité, le deuil et l'écriture sont questionnés avec maturité. Impossible de concevoir que la voix de cette héroïne - pure et puissante - provienne de tant de plumes ! Trois d'entre elles se confient à Paris, où L'AJAR s'est installé dans un petit appartement collectif, le temps de la promo. Julie Guinand a déjà sorti des nouvelles (Dérives asiatiques), Bruno Pellegrino un récit de voyage (Atlas Nègre), et Noémi Schaub a fondé les éditions Paulette avec un autre membre du groupe. Pas de doute, l'harmonie, la complicité et le partage règnent ici. Quel est leur secret ? Julie Guinand : L'AJAR est l'acronyme de notre association, mais c'est aussi un clin d'oeil à la double personnalité littéraire Romain Gary/Emile Ajar. Bruno Pellegrino : Une seule voix n'est pas satisfaisante, autant se multiplier. Répondant à la même pulsion que Gary, nous formons un " NOUS simultané ". Noémi Schaub : Nous nous sommes rencontrés lors d'un prix pour jeunes auteurs. Une carrière solitaire ne nous tentait pas, nous voulions expérimenter d'autres pratiques : la comédie musicale, une expo avec des artistes locaux... B.P. : Nous étions treize, il y a quatre ou cinq ans, puis ça a progressé car nous restons ouverts. De par ces amitiés, on s'entraide si on cherche un job, un appart ou l'amour (rires). Avant, je détestais l'idée d'être en groupe, mais l'émulation m'a emporté. Notre perspective ne se veut pas militantiste, elle est floue, libre et flottante. J.G. : L'AJAR est une force motrice ! Vivante et stimulante, elle s'enrichit de discussions passionnantes, qui nourrissent nos écrits personnels. Le collectif et l'individu sont en interaction. Sans ce groupe, je n'aurais jamais osé suivre mes rêves. N.S. : Nos réunions ne donnent pas lieu à des consensus mous, mais à de véritables projets. Il y a une part de magie à soumettre notre écriture à autrui. C'est si fort. B.P. : On pourrait craindre une inertie à dix-huit, mais c'est l'inverse qui se produit. Pas évident de concilier L'AJAR avec le reste de notre vie... Une fois qu'on a goûté à l'écriture collective, il est difficile d'en sortir. Comment ça va évoluer ? Nul ne le sait. B.P. : Beaucoup d'écrivains fonctionnent en solo, mais nous voulons sortir la littérature de l'objet papier, comme le reflètent les ateliers d'écriture ou les impros littéraires. N.S. : Un peu comme un labo expérimental. J.G. : Nous cultivons une dimension ludique, alimentée par le plaisir d'écrire et d'échanger. Tout ce que nous créons répond à une envie de transmission. J.G. : Ce projet a surgi en 2014, pour le plaisir de la création pure. Celui d'imaginer un écrivain de toutes pièces. Il fallait que ce soit une femme car en Suisse romande, il y a trop d'auteures oubliées. Esther a sa page Wikipédia, le site refuse de croire qu'il s'agit d'une fiction (rires). Elle est née en neuf mois. Certains ont inventé sa vie, d'autres ses oeuvres ou sa correspondance. Vivre près des tilleuls retrace son autobiographie. Au-delà du livre, il y a des lectures, une expo ou des performances sur scène. N.S. : Pour nous, elle existe vraiment, alors elle continuera à vivre sous notre plume. B.P. : On travaillait avec nos ordinateurs, dans une même pièce. Ensuite, on lisait les fragments imaginés à voix haute. Cela nous aidait à avoir une oreille collective, sans perdre nos plumes individuelles. Le tout était d'accorder nos violons. J.G. : A la fin, on ne savait plus qui avait écrit quoi. B.P. : Parce que nous sommes tous de jeunes auteurs. Ce roman se veut une réflexion sur l'écriture. Esther incarne une Sagan avant-gardiste. Alors qu'aucun de nous n'a vécu son drame, nous lui prêtons nos ressentis et nos angoisses. N.S. : Ce texte est plein de douleur et de vie. On s'est tellement attachés à Esther, que son impact m'effraie... J.G. : Qu'est-ce qui peut faire taire un écrivain ? Un traumatisme, comme la mort d'un enfant, nous a paru probable. B.P. : Quand il n'y a plus de mots, il est important de décrire comment un corps continue à fonctionner malgré tout. N.S. : L'AJAR est la meilleure école d'écriture qui soit. Elle m'a rendue plus attentive aux autres et donné envie de devenir éditrice. J.S. : J'ai désormais moins peur de montrer mes propres textes. La clé du succès ? On ne se marche pas dessus. Il y a des choses qu'on fait ensemble, d'autres pas. B.P. : Le but de L'AJAR est d'offrir quelque chose d'exceptionnel. Alors qu'on est à l'âge des tournants, Esther nous enseigne qu'il est possible de tout reconstruire. Vivre près des tilleuls, par l'AJAR, Flammarion, 127 pages. www.jeunesauteurs.ch PAR KERENN ELKAÏM" EXPLORER LES POTENTIALITÉS DE LA CRÉATION LITTÉRAIRE EN GROUPE, TOUT EN RIANT ET PAPOTANT. "