BONS BAISERS DE LA FEMME À BARBE

Elle vendait du pain d'épices sur les foires et les marchés du Boulonnais, c'était au mitan du XIXe siècle, elle s'appelait madame Lestienne, mais pour tous, c'était la femme à barbe. Elle était célèbre, et son pain d'épices, aussi : on venait de loin pour ses confiseries et ses poils au menton - les (très) vieux s'en souviennent. Elle est morte un jour de février 1919, derrière son étal, fidèle au poste, elle avait 85 ans et une belle descendance. Laquelle est aujourd'hui installée boulevard Sainte-Beuve, aux fourneaux de La Matelote, restaurant étoilé depuis trente-et-un ans. Le petit-fils, Tony Lestienne, ne jure évidemment que par la mer et ses merveilles, la preuve avec son marbré de raie Piccalilli, sa mousseline de Saint-Jacques aux langoustines et son dos de cabillaud confit au fenouil. Ici, on sait comment respecter la planète bleue - " la mer, c'est notre affaire à tous ". A front de boulevard, la terrasse appelle les beaux jours, mais comme ce n'est pas franchement l...

Elle vendait du pain d'épices sur les foires et les marchés du Boulonnais, c'était au mitan du XIXe siècle, elle s'appelait madame Lestienne, mais pour tous, c'était la femme à barbe. Elle était célèbre, et son pain d'épices, aussi : on venait de loin pour ses confiseries et ses poils au menton - les (très) vieux s'en souviennent. Elle est morte un jour de février 1919, derrière son étal, fidèle au poste, elle avait 85 ans et une belle descendance. Laquelle est aujourd'hui installée boulevard Sainte-Beuve, aux fourneaux de La Matelote, restaurant étoilé depuis trente-et-un ans. Le petit-fils, Tony Lestienne, ne jure évidemment que par la mer et ses merveilles, la preuve avec son marbré de raie Piccalilli, sa mousseline de Saint-Jacques aux langoustines et son dos de cabillaud confit au fenouil. Ici, on sait comment respecter la planète bleue - " la mer, c'est notre affaire à tous ". A front de boulevard, la terrasse appelle les beaux jours, mais comme ce n'est pas franchement la Méditerranée, une cloison vitrée la protège des vents intempestifs. Dessus, une " petite " recette calligraphiée de la brandade de merlans et tourteaux à l'aïoli doux qui attend le cuisinier en herbe, c'est que les gens du Nord sont généreux, ils n'hésitent pas à partager leurs secrets à qui veut bien prendre le temps de les écouter. Homère, Ulysse, une princesse aux " bras blancs " et au " coeur plein d'audace ", fille du roi des Phéaciens appelée Nausicaá, ça fait un pan de mythologie, une jolie histoire et un nom inspiré pour le Centre National de la Mer, qui, à juste titre, a la prétention d'être bien plus qu'un simple aquarium. Cela fait vingt-deux ans que Nausicaá s'est donné pour mission de " sensibiliser le public à l'environnement marin, à une meilleure gestion des océans " et " de l'inviter à agir afin de préserver l'avenir de l'Homme ". Si la pédagogie est toujours bien présente, l'émerveillement aussi. Prévoyez une journée pour cette plongée en apnée, car on dirait qu'ici, le temps s'est arrêté. 5 000 mètres carrés d'un univers passionnant, 4,5 millions de litres d'eau de mer, 40 aquariums et terrariums, plus de 35 000 animaux marins de toutes les eaux du monde, " la mer est sur terre ", quel spectacle. Dans les coulisses, les soigneurs-biologistes de Nausicaá s'activent à bouturer les coraux, ramassent les oeufs, élèvent les " bébés ", étudient la faune et la flore de cette planète bleue concentrée. N'hésitez pas à passer de l'autre côté du décor, car l'envers se visite aussi, et quand on comprend le pourquoi du comment, l'émerveillement est décuplé. C'est un château fort sans donjon (une première dans l'histoire de l'architecture militaire européenne) que Vauban, qui s'y connaissait dans le domaine, décrit dans ses Archives du génie (1675) avec admiration, entre les lignes. Entre la demeure et la forteresse, format polygone " légèrement irrégulier ", millésime XIIIe siècle avec tours (9), épaisse maçonnerie érigée au XVIe siècle, vestiges du temps où elle fut une prison juste après la Seconde Guerre mondiale, chemin de ronde. Et surtout, une collection somptueuse de céramiques étrusques, grecques, de masques d'Alaska, plus quelques reliques égyptiennes et les toiles de Georges Mathieu. Car le Boulonnais reconnaissant n'oublie pas ses enfants. Et vice versa. C'est, en effet, parce que le peintre Georges Mathieu (1921-2012) est né à Boulogne-sur-Mer (et mort à Boulogne-Billancourt), qu'il est le père de l'Abstraction lyrique, qu'il signa le sigle d'Antenne 2 et la pièce de 10 francs, que l'on peut (re)découvrir son oeuvre ici. C'est aussi parce qu'Alphonse Pinart est natif du coin que la collection de cet aventurier/ethnologue/linguiste/explorateur se trouve en ces murs. A 19 ans, en 1871, il s'en va arpenter l'Alaska, déterminé à prouver l'origine sibérienne des Amérindiens. Sur l'île d'Unga, vaste archipel volcanique, Alphonse découvre dans le creux d'une falaise la caverne d'Aknanh, sépulture des chasseurs de baleine Unangan. C'est le début de sa collection de masques anthropomorphes époustouflants qu'il ramène de ses voyages. Il y a " celui qui est triste ", " celui qui a un grand front ", " le pitoyable ", " le pas comme nous ", " le vieil homme qui a envie de pleurer ", on n'avait jamais rien vu de pareil, d'autant que tout cela s'admire en écoutant les chants de ce grand Nord soudain fantasmé qui psalmodient " L'océan est vraiment bleu ", " J'ai trouvé mon tambour " et " Merci d'être venu ". Et c'est bien parce que François Auguste Ferdinand Mariette, infatigable égyptologue, est né un jour de l'an de grâce 1821 à Boulogne-sur-Mer, qu'il quitta pour fouiller Saqqarah, Thèbes, Edfou, c'est parce qu'il fit don de 150 objets à la ville, que l'on peut voir aujourd'hui le résultat de son amour pour les hiéroglyphes et tout ce qui va avec, momies comprises. Dans le livre d'or du musée, un ado a écrit " super cool la momie ", on n'a rien trouvé à redire. ?PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON