Si on calcule bien, cela fait vingt ans que Véronique Leroy fait du Véronique Leroy, elle a un petit mouvement d'effroi, déjà ?, elle qui déteste les bilans, mais aime prendre du recul, en plissant les yeux, pour mieux voir, flouter l'environnement et préciser les contours, pour pouvoir le cas échéant forcer le trait, toujours zéro compromis. Mais avant d'en arriver là, à Paris, dans un atelier devenu trop petit près de la place de la Bastille, il a fallu que Véronique Leroy transcende l'enfance et l'ennui mortel qui l'étouffait " au fin fond de la campagne " en Hesbaye. Une seule solution : tuer le temps en crochetant aux côtés de sa grand-mère puis prendre son envol, exil volontaire dans la Ville lumière, un an d'école de modélisme, quelle déception, elle pensait apprendre le style, puis épanouissement au studio Berçot suivi d'un ap...

Si on calcule bien, cela fait vingt ans que Véronique Leroy fait du Véronique Leroy, elle a un petit mouvement d'effroi, déjà ?, elle qui déteste les bilans, mais aime prendre du recul, en plissant les yeux, pour mieux voir, flouter l'environnement et préciser les contours, pour pouvoir le cas échéant forcer le trait, toujours zéro compromis. Mais avant d'en arriver là, à Paris, dans un atelier devenu trop petit près de la place de la Bastille, il a fallu que Véronique Leroy transcende l'enfance et l'ennui mortel qui l'étouffait " au fin fond de la campagne " en Hesbaye. Une seule solution : tuer le temps en crochetant aux côtés de sa grand-mère puis prendre son envol, exil volontaire dans la Ville lumière, un an d'école de modélisme, quelle déception, elle pensait apprendre le style, puis épanouissement au studio Berçot suivi d'un apprentissage de trois ans chez Azzedine Alaïa et naissance d'une griffe, en 1991, assez " naïvement " et grâce au concours de la Canette d'or et à son premier prix. À scruter les photos de l'époque, avec ces premiers vêtements qui posent un style, on voit que tout est là, " je sais, tout est là ", murmure Véronique Leroy - un cardigan dans une bride simple crochetée rigide " avec les manches déjà tournées ", qu'elle a refait il y a deux saisons et qu'elle porte aujourd'hui, sur ce portrait d'une timide avouée. Son goût pour les matières " un peu hostiles, qu'il faut apprivoiser, qui sont un peu rêches, un peu raides, pas faciles à adopter ", elle ne l'ignore guère, ce n'est pas commercial, alors elle tente, parfois, de se faire violence, y arrive un peu, " j'essaie de trouver un équilibre ". Car depuis ses débuts, elle se répète, et ce n'est pas une critique. Les années 80, elles-mêmes inspirées des années 40, la fascinent toujours autant, et aussi les secrétaires ambitieuses, les filles faciles qui forcent sur le maquillage, le cuir vernis, les manches chauve-souris, les combinaisons, les clichés détournés et le kitsch avoué. Si elle réussit à se réinventer chaque saison, c'est parce qu'elle se méfie de son " habileté " qu'elle sait dangereuse - " elle peut faire tourner en rond sans qu'on s'en rende compte ". Heureusement, son éternelle insatisfaction lui force la main. Pour le moment, elle termine sa collection printemps-été 2012, elle vacille, comme toujours, " je suis dans une période où je déteste ce que j'ai fait, où l'on peut encore changer, rectifier le tir. J'envisage du coup tous les possibles, c'est un enfer. "Parce qu'elle est insatisfaite, " dans tout, partout ", elle pense toujours que " le meilleur est à venir ". Points de suspension. Elle réalise soudain que c'est en cela exactement que le rythme et l'essence de la mode (qui consiste à s'enflammer, à recommencer, à détester ce que l'on a aimé et aimer ce que l'on a détesté), que cette discipline exigeante lui convient bien. Et puisqu'elle n'est pas contemplative, elle multiplie les collaborations, pour Léonard, très officiellement depuis 2004, pour MUS, la griffe de luxe de la Belge Myriam Ullens, depuis cet été et dit oui sans hésiter quand on lui propose une carte blanche comme celle-ci. Elle l'a construite en symbiose avec le styliste Benoît Béthume, elle y a mis ce qui lui plaît, inspiré par les autoportraits de l'artiste américaine Cindy Sherman, les conférences poético-scientifiques du Belge Eric Duyckaerts, les traits de la mannequin Anne-Catherine Lacroix, photographe pour l'occasion et métamorphosée en veuve d'on ne sait qui, en meilleure amie, en belle-mère, en fille légère, en beau-frère... se racontant une histoire un peu surréaliste habillée de Belges. Ann Demeulemeester, Dries Van Noten, Raf Simons, Walter Van Beirendonck, son ami Elvis Pompilio et Dirk Van Saene, son Belge préféré, elle a un faible pour lui, son talent, ses vêtements qu'elle a enfin eu l'occasion de voir de près grâce à ce shooting. Quelque part en Bourgogne, à deux pas de sa maison de campagne où elle aime se retirer, vivre, inviter ses amis (belges), elle a laissé libre cours à ses envies de faire, dans la légèreté, " la boucle est bouclée ". Elle a oublié un instant son insatisfaction innée, elle trouve que " c'est bien ", nous aussi. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON / PHOTO : ANNE-CATHERINE LACROIX