Le défi était de taille : transformer complètement le célèbre restaurant Jules Verne, situé au 2e étage de la tour Eiffel, à 125 mètres du sol, en à peine sept mois. L'établissement, qui en 2017 accueillit le fastissime dîner entre Emmanuel Macron, Donald Trump et leurs épouses respectives, fait en effet l'objet, tous les dix ans, d'un changement de chef et de déco à l'issue d'un concours piloté par la Ville de Paris et la Société d'exploitation de l'édifice.

Cette fois, c'est le groupe Sodexo qui a remporté la plantureuse mise, allié notamment au cuisinier triplement étoilé Frédéric Anton - qui prend ainsi place derrière le fourneau autrefois tenu par Alain Ducasse - et à l'architecte libanaise, installée en France, Aline Asmar d'Amman (Culture in architecture). Ce 20 juillet, les premiers chanceux ont pu découvrir le résultat de ce chantier atypique où rien n'a été laissé au hasard. " Ce fut assez épique, confie la conceptrice. Car en plus d'avoir peu de temps, on était dans le cadre d'un monument historique délicat. Chaque chose qui sortait était pesée et chaque chose qui rentrait devait faire à peu près le même poids..."

La mise en bouche

Le spectacle commence dès l'entrée, au pied du pilier Sud de la tour Eiffel. " Je me suis inspirée d'une photo où l'on voit Gustave Eiffel à côté de ce pilier, raconte Aline Asmar d'Amman. C'est un élément de structure qui méritait d'être théâtralisé. On l'a déshabillé pour le révéler et donner d'entrée de jeu l'image d'une construction ancrée et forte. " A côté, a été installée une très grande bibliothèque qui regroupe tous les ouvrages de Jules Verne et qui permet de s'occuper lorsqu'on attend l'ascenseur, ce qui peut durer parfois 15 ou 20 minutes. Une expo de photos, mettant en valeur les artisans de bouche qui oeuvrent dans le restaurant, est en parallèle présentée dans cette antichambre. Elle a été pensée par l'artiste Pascal Dangin, qui a géré la charte graphique de l'ensemble.

L'hommage à la tour Eiffel

. © Stéphan Julliard

Une fois grimpé dans ce temple panoramique de la gastronomie, on découvre la grande classe de ce réaménagement faisant la part belle aux savoir-faire artisanaux. " J'ai voulu raconter l'histoire d'un projet féminin, mais d'une féminité forte, pas mièvre, une féminité irrévérente qui est celle de la grande Dame de fer. Il me semblait important de surligner aussi le lien entre ce monument et le tissu urbain, à travers les couleurs utilisées, et de s'inscrire dans cette tradition intemporelle des arts décoratifs français. Par contre, le décor ne ressemble pas au monde de Jules Verne. L'auteur se retrouve plutôt en filigrane, notamment dans l'art de la table. Il n'y a plus d'assiette de présentation, mais un livre gravé d'un extrait de ses textes. Le menu se présente également comme un bouquin ", décrit celle qui a géré autant l'architecture et l'organisation des réseaux techniques que le réagencement des espaces.

. © Stéphan Julliard
. © Stéphan Julliard

" Nous voulions offrir des points de vue originaux sur la tour, notamment avec des alcôves accueillant de grandes tables qui regardent non pas l'horizon, mais les roues de la tour, décrit-elle. L'idée n'est pas simplement de contempler frontalement Paris mais de comprendre l'ouvrage et ce qu'il a d'extraordinaire. " L'architecte a par ailleurs oeuvré en étroite collaboration avec le chef pour que les matériaux et teintes choisis collent parfaitement aux plats proposés par Frédéric Anton.

Karl Lagerfeld au Jules Verne

Côté décoration, la volonté était de rendre l'endroit plus lumineux, plus " aérien et pur " avec notamment des miroirs pour renvoyer la vue et de grandes lignes qui filent au plafond. " On l'a fragmenté pour donner une impression de plissé de chemise ", explique Aline Asmar d'Amman, qui se plaît à jouer avec les références à la mode. C'est par exemple un bracelet de Martin Margiela, qu'elle porte au poignet, qui a donné naissance aux grands engrenages-luminaires qui ornent le restaurant. " On a également un certain nombre de détails qui sont inspirés de personnes, comme Jeanne Lanvin avec sa robe et ses courbes, Nina Ricci et évidemment Karl Lagerfeld. " La Libanaise a en effet collaboré avec le mythique créateur, il y a quelques années, sur les suites de l'hôtel Le Crillon et une collection de meubles. Et elle reste aujourd'hui très imprégnée de ce qu'il lui a apporté. " C'est lui qui a réalisé une des plus belles photos de la tour, estime-t-elle. Celle-ci sera exposée dans le restaurant... "

Place aux femmes

L'art constitue l'autre fil conducteur de cet aménagement. " J'essaye régulièrement de faire appel à des femmes, car je trouve important de se soutenir, insiste l'architecte. Ici, nous avons choisi Ingrid Donat, qui est française d'origine suédoise et qui est sans doute une des meilleures artistes pour le bronze et le métal vivant aujourd'hui. Pour nous, elle a rendu hommage à Gustave Eiffel avec des plaques résinées qui reprennent un motif dérivé d'une photographie de la tour. Dès l'ouverture de l'ascenseur, on est projeté face à cette peau. "

. © Stéphan Julliard

Le genre de détail qui font d'un projet une oeuvre d'art, et qui démontre tout le talent de cette créatrice d'espaces, qui s'émerveille encore chaque jour d'avoir eu la chance de se voir confier cette mission. " Rien n'arrive par hasard. Tout est le fruit de travail mais il faut rendre hommage aux belles choses quand elles nous arrivent ", conclut-elle.